[SERIE] L’histoire du renseignement militaire nous rappelle combien le renseignement est un mĂ©tier vieux comme la guerre, et comment il lui est intrinsĂšquement liĂ©. Cette histoire, dont la Direction du renseignement militaire est aujourd’hui l’hĂ©ritiĂšre, peut ĂȘtre retracĂ©e en sept Ă©pisodes. Le quatriĂšme se dĂ©roule pendant la Seconde Guerre mondiale, avec la chasse aux plans de bataille de l’Allemagne nazie.
Créé en 1871 aux lendemains de la dĂ©faite militaire contre la Prusse, le 2e bureau de l’Ă©tat-major gĂ©nĂ©ral est chargĂ© de centraliser, de coordonner et de commander l’ensemble des actions de renseignement au sein des forces armĂ©es. Il en assure ainsi l’exploitation en s’appuyant sur sa section de la statistique chargĂ©e du recueil du renseignement, rebaptisĂ©e « section de renseignement » ou « section de recherche » en 1899.
Au dĂ©but du XXe siĂšcle, ce renseignement militaire connait un important succĂšs en fournissant des Ă©lĂ©ments dĂ©cisifs pour rĂ©soudre l’affaire Dreyfus et permettre finalement la rĂ©habilitation du capitaine en 1906. Quelques annĂ©es plus tard, il est Ă l’origine de victoires importantes lors de la PremiĂšre guerre mondiale. Lors du second conflit mondial, son rĂŽle dans l’affaire Enigma en fera un acteur majeur de la dĂ©faite de l’Allemagne nazie.
Du recrutement d’une source Ă une politique partenariale efficace
Contrairement Ă une idĂ©e reçue, le dĂ©cryptage d’Enigma (la machine allemande Ă crypter les messages) ne fut pas l’Ćuvre exclusive des services britanniques, lesquels mirent au point en juin 1941 le code de dĂ©cryptage Ultra Ă Bletchley Park. Le code Enigma fut en effet cassĂ© pour la premiĂšre fois en 1932 par les services polonais, plus prĂ©cisĂ©ment par le Biuro SzyfrĂłw1. Ce fait d’armes fut possible grĂące Ă l’action d’un agent du 2e bureau de l’Ă©tat-major gĂ©nĂ©ral français, Gustave Bertrand, dit Bolek. NĂ© en 1896 Ă Nice, engagĂ© dans l’armĂ©e en 1914, il est blessĂ© aux Dardanelles en 1915. AffectĂ© en 1924 dans les transmissions, il intĂšgre le 2e bureau en 1930, au sein de la section D de la section de recherche, chargĂ©e de l’Ă©tude des chiffres et codes Ă©trangers.
En 1931, travaillant sous couverture auprĂšs de l’attachĂ© militaire français Ă Berlin, il recrute comme source Hans-Thilo Schmidt, un fonctionnaire du chiffre de la Reichswehr, via un intermĂ©diaire, Rodolphe Lemoine, dit Rex. Hans- Thilo Schmidt transmet de la documentation dĂ©cisive sur Enigma. Face Ă l’incapacitĂ© de la section du chiffre Ă briser le code, le 2e bureau communique les documents Ă leur homologue britannique, qui n’y parvient pas non plus. En dĂ©cembre 1932, sur ordre, Gustave Bertrand les transmet aux services polonais, lesquels parviennent Ă casser le code allemand2. Gustave Bertrand n’apprend toutefois le succĂšs polonais que le 25 juillet 1939, Ă la veille de la guerre, lors d’une rencontre trilatĂ©rale entre Français, Polonais et Britanniques.
Au début de la guerre, des travaux prometteurs
Lors de la dĂ©faite de la Pologne en septembre 1939, Gustave Bertrand fait rapatrier en France les membres du Biuro SzyfrĂłw polonais. L’Ă©quipe, installĂ©e au chĂąteau de Vignolles (Seine-et-Marne), prend le nom de code PC Bruno. Gustave Bertrand y rĂ©unit une Ă©quipe armĂ©e par des rĂ©servistes français, sept dĂ©crypteurs espagnols de l’ancienne armĂ©e rĂ©publicaine et quinze dĂ©crypteurs polonais. L’Ă©quipe entreprend la rĂ©plique de quarante machines Enigma, reçoit la visite du mathĂ©maticien anglais Alan Turing et casse, pour la premiĂšre fois en temps de guerre, le code allemand le 17 janvier 1940. L’exploitation opĂ©rationnelle des messages commence le 6 mars 19403.
Ce succĂšs n’Ă©vite pas la dĂ©bĂącle et, le 10 juin 1940, le PC Bruno est Ă©vacuĂ© en AlgĂ©rie puis, en juillet 1940, Ă UzĂšs (Gard) oĂč il prend l’appellation de PC Cadix. Le service d’interception radio et de dĂ©cryptage dirigĂ© par Gustave Bertrand est officiellement rattachĂ© au bureau des menĂ©es antinationales de Vichy. Mais cela ne l’empĂȘche pas de poursuivre clandestinement ses activitĂ©s anti- allemandes (cf. infra « Serment de Bon Encontre »). En mars 1941, Gustave Bertrand transmet ses prĂ©cieux travaux aux services britanniques. Cependant, le PC Cadix est menacĂ© par l’Abwehr4, qui opĂšre librement en zone sud avec ses vĂ©hicules gonio5. Gustave Bertrand est contraint de faire Ă©vacuer ses Ă©quipes dans les Alpes-Maritimes avant de chercher Ă leur faire gagner l’Espagne. Au cours de cette tentative, en mars 1943, cinq dĂ©crypteurs polonais sont arrĂȘtĂ©s dans les PyrĂ©nĂ©es. Deux d’entre eux trouveront la mort au camp de Sachsenhausen. Le 2 juin 1944, Gustave Bertrand est Ă©vacuĂ© en Grande-Bretagne Ă bord d’un appareil de la Royal Air Force. Il est ensuite incorporĂ© Ă l’Ă©tat-major des Forces françaises de l’intĂ©rieur du gĂ©nĂ©ral Koenig.
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| Un camion gonio de l'Abwehr. - © TRL 2020 |
Une action du 2e bureau déterminante pour la victoire finale
L’action clandestine du renseignement militaire français – censĂ© servir le rĂ©gime de Vichy – a permis de poursuivre les travaux et de les transmettre aux services britanniques. Ă Bletchley Park, ces derniers, qui ont baptisĂ© la clef de dĂ©chiffrage « code Ultra », ont Ă©tĂ© en mesure de renseigner les forces alliĂ©es sur les intentions allemandes.
Ultra a notamment permis aux Britanniques de vaincre la flotte italienne au cap Matapan en mars 1941, de traquer efficacement des U-Boote dans l’Atlantique en connaissant leurs zones de concentration, d’arrĂȘter l’avancĂ©e de Rommel vers Le Caire Ă l’automne 1941, de surveiller activement des essais des fusĂ©es V1 et V2 Ă compter de 19426, de connaĂźtre le dispositif ennemi avant le dĂ©barquement en Sicile en juillet 1943, d’ĂȘtre averti de la date et du plan allemand de contre-attaque Ă Mortain (Normandie), en 1944. Ainsi, les services alliĂ©s ont pesĂ© de maniĂšre dĂ©cisive sur le cours de la guerre grĂące au travail de renseignement du 2e bureau, commencĂ© en 1931 par Gustave Bertrand.
- 1WĆadysĆaw Kozaczuk, (trad. C. Kasparek), Enigma: how the German machine cipher was broken, and how it was read by the Allies in World War two, University of America, coll. Foreign intelligence book, 1984, 348 p.
- 2Jacek Tebinka, « RĂ©cit du dĂ©cryptage d’Enigma par l’ancien chef du renseignement polonais [31 mai 1974] », in Jan StanisĆaw Ciechanowski, Marian Rejewski 1905-1980 : Living with the Enigma secret, 1st ed. Bydgoszcz City Council, 2005.
- 3Gustave Bertrand, Enigma ou la plus grande énigme de la guerre 1939-1945, Paris, Plon, 1973.
- 4Service de renseignement militaire allemand.
- 5Ces véhicules détectent les émissions électromagnétiques, puis les localisent par triangulation.
- 6 Le dĂ©cryptage des messages concernant la mise au point des V1 et V2 permit d’identifier le centre d’essai de PeenemĂŒnde et de le dĂ©truire en aoĂ»t 1943, ce qui retarda considĂ©rablement la mise au point de ces armes.

