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La bataille d’Ha√Įti n’est pas finie

La Rédaction


 « La France et les √Čtats-Unis ont, dans les faits, orchestr√© un coup d’√Čtat » contre le pr√©sident ha√Įtien Jean-Bertrand Aristide en 2004, vient d’expliquer l’ambassadeur de France dans le pays √† l’√©poque, M. Thierry Burkard, au New York Times.

Cette r√©v√©lation importante confirme l’analyse pr√©sent√©e dans nos colonnes par Jake Johnston en d√©cembre dernier. « Le 29 f√©vrier 2004, un coup d’√Čtat soutenu par Washington, Paris et Ottawa contraint le pr√©sident ha√Įtien Jean-Bertrand Aristide √† la d√©mission. Il avait √©t√© √©lu quatre ans plus t√īt avec une majorit√© √©crasante (et avec un taux de participation de pr√®s de 70 %). Bien que la France ait d√©cid√© de cesser toute coop√©ration militaire avec les √Čtats-Unis pour protester contre l’invasion de l’Irak, elle collabore avec Washington en Ha√Įti. Une fois M. Aristide √©vinc√© et forc√© √† l’exil en R√©publique centrafricaine, des forces fran√ßaises d√©barquent aux c√īt√©s des marines am√©ricains avant de c√©der la place √† plusieurs milliers de casques bleus dans le cadre de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Ha√Įti (Minustah), une nouvelle entreprise de nation building. »

Des milliers de r√©fugi√©s expuls√©s par Washington apr√®s l’assassinat du pr√©sident Mo√Įse


La bataille d’Ha√Įti n’est pas finie

√Čtat min√© par la violence des gangs et souvent consid√©r√© comme « failli », Ha√Įti n’a pas son destin en main, compte tenu de l’interventionnisme constant des institutions internationales, mais aussi des grandes puissances, dont les √Čtats-Unis. Mascarades √©lectorales, inefficacit√© des aides et marasme √©conomique poussent les Ha√Įtiens √† prendre le chemin de l’exil.


Apriori, tout s√©pare Ha√Įti et l’Afghanistan, √† commencer par plusieurs oc√©ans. Mais le fl√©au des interventions √©trang√®res a transform√© ces deux nations en jumelles. Le 7 juillet 2021, le pr√©sident de la R√©publique d’Ha√Įti, Jovenel Mo√Įse, √©tait assassin√© par un commando probablement compos√© d’anciens officiers de l’arm√©e colombienne. Apr√®s plusieurs mois d’enqu√™te et l’incarc√©ration d’une quarantaine de personnes, les cerveaux de l’op√©ration n’ont toujours pas √©t√© identifi√©s. Le pr√©c√©dent assassinat d’un chef d’√Čtat ha√Įtien remonte √† 1915. Dans la foul√©e, les marines am√©ricains avaient envahi le pays et s’y √©taient maintenus pendant dix-neuf ans. Au lendemain de la mort de Mo√Įse, M. Claude Joseph, alors premier ministre par int√©rim, a sollicit√© le retour des √Čtats-Unis, tandis qu’un √©ditorial du Washington Post avait soulign√© l’urgence de d√©ployer en Ha√Įti une force de maintien de la paix des Nations unies « afin d’√©viter une situation de chaos qui pourrait avoir des cons√©quences terribles » (7 juillet 2021).

Un peu plus d’un mois plus tard, le 14 ao√Ľt, un s√©isme de magnitude 7,2 a d√©vast√© la p√©ninsule de Tiburon, dans le sud-ouest de l’√ģle. Le lendemain, la capitale afghane tombait aux mains des talibans. Si la dur√©e de la pr√©sence militaire am√©ricaine a conduit certains observateurs √† √©tablir un parall√®le entre les deux pays — l’Afghanistan ayant r√©cemment d√©pass√© Ha√Įti pour d√©crocher la palme de la plus longue occupation de l’histoire par les √Čtats-Unis —, les similitudes sont encore plus profondes qu’on ne pourrait le penser au premier abord.

Mission militaire
Les attentats du 11 septembre 2001 avaient offert au pr√©sident am√©ricain George W. Bush et √† sa coterie de n√©oconservateurs l’occasion dont ils r√™vaient. Lanc√©es sous la banni√®re de la lutte contre le terrorisme, les incursions de l’arm√©e am√©ricaine en Irak et en Afghanistan furent des exemples classiques de nation building, la construction d’une nation depuis l’√©tranger. Mais l’administration Bush ne s’est pas arr√™t√©e en si bon chemin. Le 29 f√©vrier 2004, un coup d’√Čtat soutenu par Washington, Paris et Ottawa contraint le pr√©sident ha√Įtien Jean-Bertrand Aristide √† la d√©mission. Il avait √©t√© √©lu quatre ans plus t√īt avec une majorit√© √©crasante (et avec un taux de participation de pr√®s de 70 %). Bien que la France ait d√©cid√© de cesser toute coop√©ration militaire avec les √Čtats-Unis pour protester contre l’invasion de l’Irak, elle collabore avec Washington en Ha√Įti. Une fois M. Aristide √©vinc√© et forc√© √† l’exil en R√©publique centrafricaine, des forces fran√ßaises d√©barquent aux c√īt√©s des marines am√©ricains avant de c√©der la place √† plusieurs milliers de casques bleus dans le cadre de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Ha√Įti (Minustah), une nouvelle entreprise de nation building.

Officiellement, l’op√©ration vise √† r√©former les institutions, b√Ętir un syst√®me judiciaire fonctionnel, mettre sur pied une force de police, superviser les √©lections et garantir la stabilit√© politique. Mais il s’agit bien d’une mission militaire. Pendant des ann√©es, les unit√©s de la Minustah multiplient les descentes contre des secteurs de la capitale connus pour leur soutien au pr√©sident Aristide, dans l’objectif d’√©craser la r√©sistance au coup d’√Čtat de 2004. Lors d’un raid contre la commune de Cit√© Soleil en f√©vrier 2007, les soldats de l’Organisation des Nations unies (ONU) tirent plus de vingt mille munitions, tuant plusieurs civils. Il ne s’agit pas d’un √©pisode isol√©.

Certains commentateurs sugg√®rent que la double crise ha√Įtienne de l’√©t√© 2021 justifie de qualifier Ha√Įti d’« √Čtat d√©faillant » (failed state), au m√™me titre que l’Afghanistan. Mais il est avant tout un « √Čtat assist√© » : fa√ßonn√© par des interventions ext√©rieures qui, √† travers l’« aide », perp√©tuent une forme d’occupation. Comme en Afghanistan √† partir de 2001 — quand les √Čtats-Unis ont d√©pens√© des milliards de dollars pour porter √† bout de bras des dirigeants afghans impopulaires —, tous les scrutins ha√Įtiens depuis 2004 sont plac√©s sous le contr√īle de puissances √©trang√®res, √† commencer par Washington, et d’institutions internationales (Nations unies et Organisation des √Čtats am√©ricains [OEA]). Au lendemain du violent s√©isme du 12 janvier 2010, par exemple, le gouvernement ha√Įtien d√©cide de reporter les √©lections g√©n√©rales, initialement pr√©vues pour f√©vrier et mars. Mais les pays donateurs ne tardent pas √† faire pression pour qu’elles se tiennent d√®s le mois de novembre, alors qu’un million de personnes se trouvent toujours sans abri. Le premier tour se d√©roule dans des conditions catastrophiques. Au lieu de pr√©coniser un report en attendant que la situation s’am√©liore, ou m√™me un recomptage des voix, une mission de l’OEA conduite par des experts am√©ricains, fran√ßais et canadiens recommande de modifier les r√©sultats officiels, sans justification, afin de qualifier pour le second tour le chanteur Michel Martelly, marqu√© √† droite. L’administration de M. Barack Obama ayant menac√© de suspendre l’aide humanitaire dont le pays avait d√©sesp√©r√©ment besoin, les autorit√©s ha√Įtiennes c√®dent et acceptent la « recommandation ».

Inaugur√© en f√©vrier 2017, le mandat du pr√©sident Mo√Įse s’av√®re tout aussi fragile. S’il remporte le scrutin de l’automne 2016 (organis√© apr√®s l’annulation de l’√©lection pr√©sidentielle de 2015, soup√ßonn√©e d’√™tre vici√©e par une fraude massive), la participation n’atteint pas 20 % : le nouveau chef d’√Čtat recueille 590 000 voix sur environ 6 millions d’√©lecteurs (le pays compte 11 millions d’habitants). Des manifestations et des appels √† la d√©mission, accompagn√©s d’all√©gations de corruption au sommet de l’√Čtat, suivent l’annonce des r√©sultats. Sans surprise, le nouvel homme fort du pays rencontre une vive r√©sistance.

Contrairement au r√©gime afghan soutenu par Washington, le pr√©sident ha√Įtien survit toutefois facilement au d√©part des troupes √©trang√®res √† la fin du mandat de la Minustah, en octobre 2017. Il n’existe pas en Ha√Įti de mouvement d’opposition arm√© de l’envergure des talibans. Lorsque arrive la fin de son mandat, le 7 f√©vrier dernier (date fix√©e par la Constitution pour l’investiture des pr√©sidents √©lus), Mo√Įse peut compter sur le soutien du trio √Čtats-Unis - Nations unies - OEA pour se maintenir au pouvoir. L’√©pisode renforce la conviction, d√©j√† bien ancr√©e dans la population, que ce sont les donateurs, et non les Ha√Įtiens, qui choisissent les dirigeants du pays.

Or, √† la suite du s√©isme de 2010, les promesses de dons affluent du monde entier, atteignant les 10 milliards de dollars (l’√©quivalent du produit int√©rieur brut ha√Įtien √† l’√©poque). Le nombre de casques bleus stationn√©s dans le pays est alors port√© d’un peu moins de sept mille, en 2004, √† douze mille. Les d√©cideurs am√©ricains estimant qu’un √Čtat moderne ne se construit pas sur la seule force militaire, l’aide humanitaire est mobilis√©e pour tenter de « reconstruire » Ha√Įti… sans les Ha√Įtiens. Aux yeux des organisations non gouvernementales (ONG), des industriels du d√©veloppement et des agences internationales qui d√©ferlent apr√®s la catastrophe, seuls des « experts » form√©s en Occident jouissent des connaissances et des ressources n√©cessaires pour « reconstruire, en mieux », un pays jug√© instable et arri√©r√©…

Ainsi, au cours des dix ann√©es √©coul√©es depuis le s√©isme, moins de 3 % de l’aide √©trang√®re am√©ricaine est all√©e √† des organisations ha√Įtiennes ; plus de la moiti√©, √† une poign√©e d’entreprises gravitant dans l’orbite de l’√Čtat f√©d√©ral, entre Washington, le Maryland et la Virginie. De sorte que des milliers d’Occidentaux vivent d√©sormais d’une « aide » dont le pays qui devrait en b√©n√©ficier ne voit que peu la couleur. Que les projets r√©ussissent ou √©chouent, l’argent continue de couler √† flots.

En √©vin√ßant les organisations locales, l’aide internationale finit par affaiblir l’√Čtat qu’elle est cens√©e contribuer √† « construire ». En Ha√Įti, environ 80 % des services publics de base, comme la sant√© ou l’√©ducation, sont assur√©s par des ONG, des associations religieuses ou des entreprises priv√©es. Quant aux industries nationales, elles p√Ętissent de la d√©pendance du secteur humanitaire aux importations. Dans le domaine agricole, les b√©n√©ficiaires de fonds am√©ricains n’ont pas le droit d’acheter des produits locaux. Autrement dit, l’argent que le Congr√®s destine √† l’aide humanitaire sert √† subventionner des producteurs am√©ricains. Apr√®s pr√®s de vingt ans de nation building, la moiti√© des Ha√Įtiens sont encore en situation d’ins√©curit√© alimentaire — autant qu’avant le d√©but du processus. Comment s’√©tonner qu’ils soient si nombreux √† tenter de fuir leur pays en qu√™te d’une vie meilleure ?

Expulsion de demandeurs d’asile
Quand, en septembre 2021, plus de dix mille Ha√Įtiens sont arriv√©s √† la fronti√®re sud des √Čtats-Unis dans l’espoir de d√©poser une demande d’asile, ils esp√©raient sans doute profiter du m√™me statut de r√©fugi√©s que celui accord√© √† trente-sept mille Afghans par le pr√©sident Joseph Biden √† la suite de la d√©b√Ęcle li√©e au retrait des troupes am√©ricaines de Kaboul. Une erreur. Des images ont montr√© des agents de la police mont√©e des fronti√®res chargeant les familles qui venaient de traverser le Rio Grande, certains brandissant leurs r√™nes en guise de fouets, comme au temps de l’esclavage. En l’espace d’une semaine, l’administration Biden a ainsi proc√©d√© √† l’une des plus vastes op√©rations d’expulsion de demandeurs d’asile de ces derni√®res d√©cennies, renvoyant dans leur pays plus de quatre mille Ha√Įtiens.

M. Daniel Foote, l’envoy√© sp√©cial des √Čtats-Unis en Ha√Įti, a r√©agi en quittant ses fonctions, deux mois seulement apr√®s sa nomination. « Je refuse d’√™tre associ√© √† la d√©cision inhumaine, contre-productive du gouvernement am√©ricain d’expulser des milliers de r√©fugi√©s ha√Įtiens », a-t-il √©crit dans sa lettre de d√©mission (1). Il n’est pas anodin que M. Foote, comme nombre de diplomates posant leurs valises √† Port-au-Prince, soit aussi pass√© par l’ambassade am√©ricaine √† Kaboul, o√Ļ il supervisait la distribution de l’aide civile √©trang√®re. L’analogie entre les deux pays, parfois invisible aux yeux du public, √©chappe rarement aux officiels √©trangers.

M. Foote ne protestait pas uniquement contre les expulsions. Regrettant que ses recommandations aient √©t√© ignor√©es ou d√©form√©es, il √©tablissait un lien direct entre les milliers de demandeurs d’asile ha√Įtiens et la politique de Washington sur l’√ģle : « Je pense qu’Ha√Įti ne conna√ģtra jamais la stabilit√© tant que ses citoyens ne seront pas jug√©s dignes de choisir leurs dirigeants en toute √©quit√© et honn√™tet√©. » Il appelait √©galement √† cesser de consid√©rer le pays comme une « marionnette aux mains d’acteurs internationaux ». « On ne peut qu’√™tre effar√© par cette illusion de toute-puissance qui nous persuade que ce serait √† nous, une fois de plus, de d√©signer le vainqueur », concluait-il.

L’envoy√© am√©ricain faisait ici allusion √† la derni√®re ing√©rence √©trang√®re en date dans les affaires politiques ha√Įtiennes. Juste apr√®s l’assassinat du pr√©sident Mo√Įse, M. Joseph a pris la succession en tant que premier ministre. Il avait pourtant d√©missionn√© deux jours plus t√īt, le pr√©sident ayant annonc√© sa d√©cision de le remplacer par le docteur Ariel Henry, lequel n’√©tait pas encore officiellement entr√© en fonctions. Dans la mesure o√Ļ la l√©gitimit√© de Mo√Įse lui-m√™me √©tait sujette √† caution, ces deux pr√©tendants ne pouvaient qu’√™tre controvers√©s. Toujours est-il que Washington et l’ONU ont tranch√© pour les Ha√Įtiens, en apportant leur soutien √† M. Henry.

Il y a plus de deux cents ans, une population d’esclaves est parvenue √† chasser le colonisateur fran√ßais et √† √©tablir la nation ha√Įtienne. Depuis lors, des puissances √©trang√®res alli√©es √† une petite √©lite locale n’ont cess√© de chercher √† contr√īler le pays — une volont√© dont les vingt derni√®res ann√©es et l’« √Čtat assist√© » auquel elles ont donn√© naissance ne sont que la manifestation la plus r√©cente. Mais ces efforts ont toujours rencontr√© une vive r√©sistance. En 1915, quand les soldats am√©ricains sont venus occuper le pays, ils se sont heurt√©s √† une milice paysanne, les Cacos. Apr√®s le coup d’√Čtat de 2004 et le d√©ploiement cons√©cutif de casques bleus, des groupes civils arm√©s ont men√© une gu√©rilla urbaine dans la capitale pour lutter contre l’envahisseur. Les √Čtats-Unis, l’ONU, l’Union europ√©enne ont perdu tout cr√©dit √† leurs yeux. D√©sormais, m√™me ceux qui soutenaient l’intervention am√©ricaine en 2004 d√©noncent les ing√©rences et r√©clament une solution d√©cid√©e par les Ha√Įtiens. Tandis que les nations donatrices se pr√©cipitaient pour soutenir M. Henry, des centaines d’organisations repr√©sentant les forces vives du pays — de la paysannerie aux associations de quartier, en passant par le secteur priv√© — s’unissaient autour d’un programme commun pour se dresser contre le pouvoir des acteurs internationaux et refuser la perp√©tuation de l’√Čtat assist√©. La bataille d’Ha√Įti n’est pas finie.

Jake Johnston
Chercheur au Center for Economic and Policy Research (CEPR), Washington, DC.

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