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jeudi 26 mai 2022

La bataille d’Haïti n’est pas finie


 « La France et les États-Unis ont, dans les faits, orchestré un coup d’État » contre le président haïtien Jean-Bertrand Aristide en 2004, vient d’expliquer l’ambassadeur de France dans le pays à l’époque, M. Thierry Burkard, au New York Times.

Cette révélation importante confirme l’analyse présentée dans nos colonnes par Jake Johnston en décembre dernier. « Le 29 février 2004, un coup d’État soutenu par Washington, Paris et Ottawa contraint le président haïtien Jean-Bertrand Aristide à la démission. Il avait été élu quatre ans plus tôt avec une majorité écrasante (et avec un taux de participation de près de 70 %). Bien que la France ait décidé de cesser toute coopération militaire avec les États-Unis pour protester contre l’invasion de l’Irak, elle collabore avec Washington en Haïti. Une fois M. Aristide évincé et forcé à l’exil en République centrafricaine, des forces françaises débarquent aux côtés des marines américains avant de céder la place à plusieurs milliers de casques bleus dans le cadre de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), une nouvelle entreprise de nation building. »

Des milliers de réfugiés expulsés par Washington après l’assassinat du président Moïse


La bataille d’Haïti n’est pas finie

État miné par la violence des gangs et souvent considéré comme « failli », Haïti n’a pas son destin en main, compte tenu de l’interventionnisme constant des institutions internationales, mais aussi des grandes puissances, dont les États-Unis. Mascarades électorales, inefficacité des aides et marasme économique poussent les Haïtiens à prendre le chemin de l’exil.


Apriori, tout sépare Haïti et l’Afghanistan, à commencer par plusieurs océans. Mais le fléau des interventions étrangères a transformé ces deux nations en jumelles. Le 7 juillet 2021, le président de la République d’Haïti, Jovenel Moïse, était assassiné par un commando probablement composé d’anciens officiers de l’armée colombienne. Après plusieurs mois d’enquête et l’incarcération d’une quarantaine de personnes, les cerveaux de l’opération n’ont toujours pas été identifiés. Le précédent assassinat d’un chef d’État haïtien remonte à 1915. Dans la foulée, les marines américains avaient envahi le pays et s’y étaient maintenus pendant dix-neuf ans. Au lendemain de la mort de Moïse, M. Claude Joseph, alors premier ministre par intérim, a sollicité le retour des États-Unis, tandis qu’un éditorial du Washington Post avait souligné l’urgence de déployer en Haïti une force de maintien de la paix des Nations unies « afin d’éviter une situation de chaos qui pourrait avoir des conséquences terribles » (7 juillet 2021).

Un peu plus d’un mois plus tard, le 14 août, un séisme de magnitude 7,2 a dévasté la péninsule de Tiburon, dans le sud-ouest de l’île. Le lendemain, la capitale afghane tombait aux mains des talibans. Si la durée de la présence militaire américaine a conduit certains observateurs à établir un parallèle entre les deux pays — l’Afghanistan ayant récemment dépassé Haïti pour décrocher la palme de la plus longue occupation de l’histoire par les États-Unis —, les similitudes sont encore plus profondes qu’on ne pourrait le penser au premier abord.

Mission militaire
Les attentats du 11 septembre 2001 avaient offert au président américain George W. Bush et à sa coterie de néoconservateurs l’occasion dont ils rêvaient. Lancées sous la bannière de la lutte contre le terrorisme, les incursions de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan furent des exemples classiques de nation building, la construction d’une nation depuis l’étranger. Mais l’administration Bush ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. Le 29 février 2004, un coup d’État soutenu par Washington, Paris et Ottawa contraint le président haïtien Jean-Bertrand Aristide à la démission. Il avait été élu quatre ans plus tôt avec une majorité écrasante (et avec un taux de participation de près de 70 %). Bien que la France ait décidé de cesser toute coopération militaire avec les États-Unis pour protester contre l’invasion de l’Irak, elle collabore avec Washington en Haïti. Une fois M. Aristide évincé et forcé à l’exil en République centrafricaine, des forces françaises débarquent aux côtés des marines américains avant de céder la place à plusieurs milliers de casques bleus dans le cadre de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), une nouvelle entreprise de nation building.

Officiellement, l’opération vise à réformer les institutions, bâtir un système judiciaire fonctionnel, mettre sur pied une force de police, superviser les élections et garantir la stabilité politique. Mais il s’agit bien d’une mission militaire. Pendant des années, les unités de la Minustah multiplient les descentes contre des secteurs de la capitale connus pour leur soutien au président Aristide, dans l’objectif d’écraser la résistance au coup d’État de 2004. Lors d’un raid contre la commune de Cité Soleil en février 2007, les soldats de l’Organisation des Nations unies (ONU) tirent plus de vingt mille munitions, tuant plusieurs civils. Il ne s’agit pas d’un épisode isolé.

Certains commentateurs suggèrent que la double crise haïtienne de l’été 2021 justifie de qualifier Haïti d’« État défaillant » (failed state), au même titre que l’Afghanistan. Mais il est avant tout un « État assisté » : façonné par des interventions extérieures qui, à travers l’« aide », perpétuent une forme d’occupation. Comme en Afghanistan à partir de 2001 — quand les États-Unis ont dépensé des milliards de dollars pour porter à bout de bras des dirigeants afghans impopulaires —, tous les scrutins haïtiens depuis 2004 sont placés sous le contrôle de puissances étrangères, à commencer par Washington, et d’institutions internationales (Nations unies et Organisation des États américains [OEA]). Au lendemain du violent séisme du 12 janvier 2010, par exemple, le gouvernement haïtien décide de reporter les élections générales, initialement prévues pour février et mars. Mais les pays donateurs ne tardent pas à faire pression pour qu’elles se tiennent dès le mois de novembre, alors qu’un million de personnes se trouvent toujours sans abri. Le premier tour se déroule dans des conditions catastrophiques. Au lieu de préconiser un report en attendant que la situation s’améliore, ou même un recomptage des voix, une mission de l’OEA conduite par des experts américains, français et canadiens recommande de modifier les résultats officiels, sans justification, afin de qualifier pour le second tour le chanteur Michel Martelly, marqué à droite. L’administration de M. Barack Obama ayant menacé de suspendre l’aide humanitaire dont le pays avait désespérément besoin, les autorités haïtiennes cèdent et acceptent la « recommandation ».

Inauguré en février 2017, le mandat du président Moïse s’avère tout aussi fragile. S’il remporte le scrutin de l’automne 2016 (organisé après l’annulation de l’élection présidentielle de 2015, soupçonnée d’être viciée par une fraude massive), la participation n’atteint pas 20 % : le nouveau chef d’État recueille 590 000 voix sur environ 6 millions d’électeurs (le pays compte 11 millions d’habitants). Des manifestations et des appels à la démission, accompagnés d’allégations de corruption au sommet de l’État, suivent l’annonce des résultats. Sans surprise, le nouvel homme fort du pays rencontre une vive résistance.

Contrairement au régime afghan soutenu par Washington, le président haïtien survit toutefois facilement au départ des troupes étrangères à la fin du mandat de la Minustah, en octobre 2017. Il n’existe pas en Haïti de mouvement d’opposition armé de l’envergure des talibans. Lorsque arrive la fin de son mandat, le 7 février dernier (date fixée par la Constitution pour l’investiture des présidents élus), Moïse peut compter sur le soutien du trio États-Unis - Nations unies - OEA pour se maintenir au pouvoir. L’épisode renforce la conviction, déjà bien ancrée dans la population, que ce sont les donateurs, et non les Haïtiens, qui choisissent les dirigeants du pays.

Or, à la suite du séisme de 2010, les promesses de dons affluent du monde entier, atteignant les 10 milliards de dollars (l’équivalent du produit intérieur brut haïtien à l’époque). Le nombre de casques bleus stationnés dans le pays est alors porté d’un peu moins de sept mille, en 2004, à douze mille. Les décideurs américains estimant qu’un État moderne ne se construit pas sur la seule force militaire, l’aide humanitaire est mobilisée pour tenter de « reconstruire » Haïti… sans les Haïtiens. Aux yeux des organisations non gouvernementales (ONG), des industriels du développement et des agences internationales qui déferlent après la catastrophe, seuls des « experts » formés en Occident jouissent des connaissances et des ressources nécessaires pour « reconstruire, en mieux », un pays jugé instable et arriéré…

Ainsi, au cours des dix années écoulées depuis le séisme, moins de 3 % de l’aide étrangère américaine est allée à des organisations haïtiennes ; plus de la moitié, à une poignée d’entreprises gravitant dans l’orbite de l’État fédéral, entre Washington, le Maryland et la Virginie. De sorte que des milliers d’Occidentaux vivent désormais d’une « aide » dont le pays qui devrait en bénéficier ne voit que peu la couleur. Que les projets réussissent ou échouent, l’argent continue de couler à flots.

En évinçant les organisations locales, l’aide internationale finit par affaiblir l’État qu’elle est censée contribuer à « construire ». En Haïti, environ 80 % des services publics de base, comme la santé ou l’éducation, sont assurés par des ONG, des associations religieuses ou des entreprises privées. Quant aux industries nationales, elles pâtissent de la dépendance du secteur humanitaire aux importations. Dans le domaine agricole, les bénéficiaires de fonds américains n’ont pas le droit d’acheter des produits locaux. Autrement dit, l’argent que le Congrès destine à l’aide humanitaire sert à subventionner des producteurs américains. Après près de vingt ans de nation building, la moitié des Haïtiens sont encore en situation d’insécurité alimentaire — autant qu’avant le début du processus. Comment s’étonner qu’ils soient si nombreux à tenter de fuir leur pays en quête d’une vie meilleure ?

Expulsion de demandeurs d’asile
Quand, en septembre 2021, plus de dix mille Haïtiens sont arrivés à la frontière sud des États-Unis dans l’espoir de déposer une demande d’asile, ils espéraient sans doute profiter du même statut de réfugiés que celui accordé à trente-sept mille Afghans par le président Joseph Biden à la suite de la débâcle liée au retrait des troupes américaines de Kaboul. Une erreur. Des images ont montré des agents de la police montée des frontières chargeant les familles qui venaient de traverser le Rio Grande, certains brandissant leurs rênes en guise de fouets, comme au temps de l’esclavage. En l’espace d’une semaine, l’administration Biden a ainsi procédé à l’une des plus vastes opérations d’expulsion de demandeurs d’asile de ces dernières décennies, renvoyant dans leur pays plus de quatre mille Haïtiens.

M. Daniel Foote, l’envoyé spécial des États-Unis en Haïti, a réagi en quittant ses fonctions, deux mois seulement après sa nomination. « Je refuse d’être associé à la décision inhumaine, contre-productive du gouvernement américain d’expulser des milliers de réfugiés haïtiens », a-t-il écrit dans sa lettre de démission (1). Il n’est pas anodin que M. Foote, comme nombre de diplomates posant leurs valises à Port-au-Prince, soit aussi passé par l’ambassade américaine à Kaboul, où il supervisait la distribution de l’aide civile étrangère. L’analogie entre les deux pays, parfois invisible aux yeux du public, échappe rarement aux officiels étrangers.

M. Foote ne protestait pas uniquement contre les expulsions. Regrettant que ses recommandations aient été ignorées ou déformées, il établissait un lien direct entre les milliers de demandeurs d’asile haïtiens et la politique de Washington sur l’île : « Je pense qu’Haïti ne connaîtra jamais la stabilité tant que ses citoyens ne seront pas jugés dignes de choisir leurs dirigeants en toute équité et honnêteté. » Il appelait également à cesser de considérer le pays comme une « marionnette aux mains d’acteurs internationaux ». « On ne peut qu’être effaré par cette illusion de toute-puissance qui nous persuade que ce serait à nous, une fois de plus, de désigner le vainqueur », concluait-il.

L’envoyé américain faisait ici allusion à la dernière ingérence étrangère en date dans les affaires politiques haïtiennes. Juste après l’assassinat du président Moïse, M. Joseph a pris la succession en tant que premier ministre. Il avait pourtant démissionné deux jours plus tôt, le président ayant annoncé sa décision de le remplacer par le docteur Ariel Henry, lequel n’était pas encore officiellement entré en fonctions. Dans la mesure où la légitimité de Moïse lui-même était sujette à caution, ces deux prétendants ne pouvaient qu’être controversés. Toujours est-il que Washington et l’ONU ont tranché pour les Haïtiens, en apportant leur soutien à M. Henry.

Il y a plus de deux cents ans, une population d’esclaves est parvenue à chasser le colonisateur français et à établir la nation haïtienne. Depuis lors, des puissances étrangères alliées à une petite élite locale n’ont cessé de chercher à contrôler le pays — une volonté dont les vingt dernières années et l’« État assisté » auquel elles ont donné naissance ne sont que la manifestation la plus récente. Mais ces efforts ont toujours rencontré une vive résistance. En 1915, quand les soldats américains sont venus occuper le pays, ils se sont heurtés à une milice paysanne, les Cacos. Après le coup d’État de 2004 et le déploiement consécutif de casques bleus, des groupes civils armés ont mené une guérilla urbaine dans la capitale pour lutter contre l’envahisseur. Les États-Unis, l’ONU, l’Union européenne ont perdu tout crédit à leurs yeux. Désormais, même ceux qui soutenaient l’intervention américaine en 2004 dénoncent les ingérences et réclament une solution décidée par les Haïtiens. Tandis que les nations donatrices se précipitaient pour soutenir M. Henry, des centaines d’organisations représentant les forces vives du pays — de la paysannerie aux associations de quartier, en passant par le secteur privé — s’unissaient autour d’un programme commun pour se dresser contre le pouvoir des acteurs internationaux et refuser la perpétuation de l’État assisté. La bataille d’Haïti n’est pas finie.

Jake Johnston
Chercheur au Center for Economic and Policy Research (CEPR), Washington, DC.

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