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Tajma√Ęt, un mod√®le ancestral, un s√©nat des tribus amazighes

La Rédaction

  

 La djema√Ę, ou tajma√Ęt, est un terme qui d√©signe la place publique en Kabylie, un espace de rencontres o√Ļ les villageois se retrouvent quotidiennement. C’est surtout le lieu, situ√© g√©n√©ralement au centre du village, o√Ļ se r√©unissent les membres de l’assembl√©e populaire villageoise. Il s’agit en somme d’une mini-agora, accueillant les acteurs et les structures de gouvernance des affaires publiques, selon un mod√®le ancestral de prise de parole et de d√©lib√©rations participatives au sein des tribus amazighes.

  Par Sami Ghezlaoui

De tout temps, le fonctionnement de cette tajma√Ęt kabyle – √† la fois autorit√© politique, sociale, √©conomique et judiciaire – a √©t√© encens√© comme √©tant une incarnation des id√©aux de la d√©mocratie, de l’√©galit√© et de la libert√©. D√©crivant des «villages farouchement ind√©pendants», Albert Camus verra dans le droit coutumier les r√©gissant, une «Constitution… l’une des plus d√©mocratiques qui soit» (Mis√®re de la Kabylie, 1939).

De son c√īt√©, Mouloud Feraoun √©tablit une comparaison, de forme et de fond, entre la tajma√Ęt et l’agora grecque : «J’ai vu de minuscules maisons de pierre tout √† fait semblables aux n√ītres, dans un village sans √©lectricit√© et sans eau, o√Ļ la place publique figurait assez bien la djema√Ę et je me suis assis sur une dalle pour √©couter M. le maire nous faire part de quelque projet mirifique qui allait apporter le progr√®s dont r√™vent tous les montagnards et qui n’arrive jamais √† eux» (Le voyage en Gr√®ce, 1961).

Selon l’anthropologue, sp√©cialiste du monde berb√®re, Tassadit Yacine, que nous avons interrog√©e sur le sujet, «Tajma√Ęt est un espace socioculturel et politique tr√®s r√©pandu en M√©diterran√©e depuis l’Antiquit√©, comme l’atteste l’architecture de plusieurs villages, non seulement en Kabylie mais ailleurs en Alg√©rie et dans d’autres pays (Maroc, Tunisie, √éles Canaries, etc.). Les recherches arch√©ologiques ont prouv√© que les populations m√©diterran√©ennes concevaient ces espaces d’une mani√®re tr√®s particuli√®re, puisque la place publique est une partie int√©grante de l’architecture villageoise, g√©n√©ralement construite en pierre au milieu du village».

Domination masculine !

D’apr√®s l’anthropologue Azzedine Kinzi, la tajma√Ęt est une «institution villageoise» qui admet en son sein des «ayants droit» auxquels elle reconna√ģt des droits et des devoirs. Ceux-ci sont «exclusivement des hommes majeurs» (l’√Ęge de la majorit√© dans les villages a √©volu√© pour se stabiliser actuellement √† la norme l√©gale de 18 ans). De ce fait, bien qu’√©galitaire et d√©mocratique entre les hommes, l’espace public kabyle est interdit aux femmes et ne reconna√ģt pas le concept de parit√©, du moins dans sa d√©finition moderne.

Au-del√† des postes de responsabilit√© strictement masculins – amin (chef) ou aqarru n taddart (litt√©ralement «’la t√™te du village»’), uqil (adjoint de l’amin, occupant souvent la fonction de tr√©sorier), temmans (pluriel de tamen, repr√©sentant de chaque famille), etc., la gent f√©minine est bannie de tajma√Ęt √† quelques exceptions pr√®s. «Chaque famille y est repr√©sent√©e officiellement au moins par un √©l√©ment, g√©n√©ralement le plus √Ęg√©, qui a le droit de parler en son nom, mais d’autres, y compris les tr√®s jeunes, peuvent assister aux r√©unions publiques.

Une famille qui n’a pas d’hommes peut n√©anmoins √™tre repr√©sent√©e par une femme d’un certain √Ęge, g√©n√©ralement m√©nopaus√©e. Elle assiste aux assembl√©es un peu √† l’√©cart et n’intervient que quand il s’agit d’une question vraiment importante, notamment concernant sa famille», indique Yacine, qui √©voque une «repr√©sentativit√© masculine». Quant √† Pierre Bourdieu, il a th√©oris√© ce qu’il appela la «domination masculine» √† partir de l’analyse de la soci√©t√© traditionnelle kabyle en mati√®re d’organisation de la vie publique et de la division du travail (La Domination masculine, 1998).

C’est pourquoi, particuli√®rement depuis les ann√©es quatre-vingts, certaines f√©ministes sont mont√©es au cr√©neau pour d√©noncer un «syst√®me de domination», qui soumet la femme, voire l’asservit. A ce propos, Mme Yacine est marqu√©e par une anecdote : «Lors d’une conf√©rence √† Paris, Mouloud Mammeri parlait de la d√©mocratie kabyle. Ce qui n’a pas plu du tout √† une militante f√©ministe qui y assistait. Elle lui a rappel√© p√™le-m√™le que les femmes n’√©taient pas repr√©sent√©es dans les assembl√©es de tajma√Ęt et n’avaient pas le droit ni √† la parole, ni √† la prise de d√©cision, ni √† l’h√©ritage, etc. »

Alors que certains expliquent cette exclusion des femmes kabyles de l’espace public villageois par le poids de l’h√©ritage culturel des soci√©t√©s berb√®res archa√Įques, et d’autres par l’impact de l’islamisation de l’Afrique du Nord qui avait donn√© naissance √† des soci√©t√©s maghr√©bines patriarcales, notre interlocutrice la renvoie √† «la g√©rontocratie m√©diterran√©enne contr√īl√©e par des chefs de famille dans des soci√©t√©s patrilin√©aires».

Elle en veut pour preuve la présence de traces du même système dans quelques régions de pays non musulmans (Grèce, Italie, Espagne, etc.). Par ailleurs, certains villages berbères (par exemple dans les Aurès, selon Bourdieu) accepteraient la participation directe des femmes à la gestion des affaires publiques. Il existe aussi quelques sociétés berbères très matrilinéaires (par exemple chez les Touareg).

Ruse sociale

En r√©alit√©, m√™me la tajma√Ęt kabyle n’est pas tout √† fait exempt√©e de l’influence des femmes. Celles-ci y exercent une sorte de «d√©mocratie indirecte» ou une «d√©mocratie par substitution».

Dans le but de comprendre cela, elle affirme qu’«il faut absolument faire le distinguo entre la repr√©sentation officielle, visible et ext√©rioris√©e, et tout ce qui se trame dans les coulisses. Les femmes kabyles sont directement partie prenante dans les affaires publiques. Elles sont domin√©es, mais pas du tout soumises. C’est-√†-dire, qu’elles acceptent un ordre √©tabli, tacite et int√©rioris√©, mais tout en s’y adaptant. Elles respectent la loi du village, du moins elles ne l’enfreignent pas».Quoiqu’elles ne soient pas pr√©sentes physiquement dans l’espace des d√©lib√©rations, l’qanun n taddart (droit coutumier du village) le leur interdisant, dans certains cas, il leur est impos√© √©galement une restriction de leur libre circulation √† l’int√©rieur et √† l’ext√©rieur du village ainsi qu’une tenue vestimentaire, dite «d√©cente», portant singuli√®rement amendil (un couvre-chef f√©minin traditionnel), les femmes kabyles participent pourtant √† la prise de d√©cision au sein de tajma√Ęt en donnant des instructions (avis, suggestions, etc.) aux hommes de la famille (fils, maris, fr√®res, etc.) en ce qui concerne des ordres du jour pr√©√©tablis ou des sujets qu’il leur importe de soumettre au d√©bat. C’est une r√©alit√© pouvant s’apparenter √† une hypocrisie sociale, mais Tassadit Yacine pr√©f√®re plut√īt l’expression de «ruse sociale».

A ce niveau, il faut souligner qu’il est plus juste de parler de «villages kabyles», plut√īt que du «village kabyle». Malgr√© des r√®gles g√©n√©rales plut√īt communes, il y a effectivement une autonomie villageoise assez forte, y compris par rapport au r√īle de la femme dans la vie publique.

D’ailleurs, dans le pass√©, des tribus kabyles en conflit recoururent souvent √† des d√©l√©gations de femmes pour mener des pourparlers et des n√©gociations afin d’√©viter la guerre ou de r√©tablir la paix. Durant la guerre de Lib√©ration nationale, les femmes kabyles jouaient des r√īles de premier plan dans des «tajma√Ętes clandestines» (ou «souterraines» pour reprendre l’appellation de Bourdieu). Jusqu’√† maintenant, certains villages acceptent la participation des femmes aux obs√®ques traditionnelles dans les cimeti√®res (elles y vont dans un cort√®ge √† part, bien derri√®re celui des hommes), etc.

Il y a, en outre, des activit√©s publiques g√©r√©es exclusivement par des femmes (rituel d’Anzar pour invoquer la pluie lors des p√©riodes de s√©cheresse, f√™tes de lewada (offrande), etc.). Alors qu’elles ne participent pas aux travaux collectifs masculins de tiwizi (entraide √† finalit√© d’int√©r√™t g√©n√©ral ou de solidarit√©), les femmes ont le droit d’offrir ou de demander amedwel √† d’autres femmes (√©change de services ou pr√™t de travail) pour la cueillette des olives, le tissage, la fabrication des poteries, etc.

Partage sexuel des r√īles socio-politiques

Toutes ces consid√©rations seraient li√©es √† un partage sexuel ancestral des r√īles socio-politiques et du travail dans la «communaut√© villageoise». «Les individus sont contraints d’adh√©rer √† l’organisation sociale du village et de respecter les normes et lois l√©gitim√©es par la communaut√© villageoise. L’honneur du Kabyle, homme et femme, est per√ßu √† travers son appartenance et sa fid√©lit√© √† une m√©moire collective et √† un ordre social ancestral (taqbaylit).

Ainsi, il concentre ses efforts afin d’√©viter des sanctions sociales, pouvant aller jusqu’√† l’exclure de l’ordre l√©gal du village (toufik). Une telle exclusion est consid√©r√©e comme un d√©shonneur au plan moral et lui fait perdre, et parfois √† sa famille, les droits de solidarit√© et de jouissance des biens collectifs du village», rappelle Mohamed Achir, enseignant-chercheur √† l’universit√© Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou. Sp√©cialiste de l’√©conomie sociale et solidaire en Kabylie, il pr√©cise que «cette organisation sociale a √©t√© r√©activ√©e d’une mani√®re importante √† partir des ann√©es 1990 afin de prendre en charge les besoins socio-√©conomiques des citoyens dans les villages kabyles.

La d√©marche est d√©sormais bas√©e sur le concept de d√©veloppement solidaire auquel contribuent largement les structures traditionnelles incarn√©es par les comit√©s de village». Depuis les ann√©es quatre-vingt, le «comit√© de village» s’est substitu√© en effet √† la tajma√Ęt dans la pratique et dans l’imaginaire collectif kabyle. V√©ritable autorit√© morale et instance gouvernementale sur le territoire du village, nonobstant son statut juridique qui ne d√©passe pas celui d’une association √† caract√®re social (loi des associations de 2012), le «comit√©» a h√©rit√© des pr√©rogatives de tajma√Ęt en mati√®re d’application de droit coutumier et d’administration socio-√©conomique. Mais √† son inverse, il donne une place pr√©pond√©rante aux jeunes.

Cependant, cette restructuration n’a toujours pas b√©n√©fici√© pleinement aux femmes. Celles-ci, cherchant des alternatives pour participer davantage √† la vie publique du village sans «offusquer» la tradition, ont opt√© pour des «assembl√©es parall√®les» sous forme d’associations, qu’elles soient mixtes (associations culturelles) ou f√©minines (associations de femmes).

C’est leur mani√®re de se r√©approprier l’espace public villageois et d’y d√©fendre l’√©mancipation de la femme rurale ainsi que l’√©galit√© femme-homme sur certains sujets, en mati√®re d’h√©ritage par exemple. Contrairement √† ce que pensent certains, l’exh√©r√©dation des femmes kabyles n’a rien √† voir avec la religion musulmane, mais avec le droit coutumier instaur√© par les tajma√Ęts pour des «raisons politico-√©conomiques». Yacine est cat√©gorique : «De toute fa√ßon, l’imam du village n’avait m√™me pas le droit de participer aux d√©lib√©rations de tajma√Ęt, qui gardait un aspect de s√©cularisation et de la√Įcit√© pratique.

C’est seulement en 1749 que 17 tribus kabyles se sont r√©unies √† Djem√Ęa Saharidj (Mekla – Tizi-Ouzou, ndlr) et ont d√©cid√© d’exh√©r√©der les femmes afin d’√©viter le transfert de terres entre familles et, surtout, entre tribus (parfois ennemies). C’√©tait un arrangement pragmatique qui a satisfait tout le monde, vu la sacralit√© de la terre et de sa transmission chez les Kabyles de l’√©poque.»

Donc, il va de soi que toutes ces discriminations du genre n’ont pas lieu de subsister encore aujourd’hui. Il suffit juste de pers√©v√©rer √† casser les tabous progressivement. Les femmes kabyles peuvent et doivent s’impliquer davantage dans la sph√®re publique du village. L’id√©al serait d’arriver √† constituer des assembl√©es villageoises mixtes, mais ce serait aussi bien de p√©renniser l’id√©e d’un syst√®me de d√©lib√©rations publiques √† deux coll√®ges √©gaux, celui des femmes et celui des hommes

Par Sami Ghezlaoui / EL WATAN

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