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La lettre de démission de Ferhat Abbas, en 1963, le pharmacien visionnaire

La RĂ©daction


 La lettre de dĂ©mission de Ferhat Abbas, en 1963, un visionnaire -
Alger, le 12 août 1963

Pourquoi je ne suis pas d’accord avec le projet de Constitution Ă©tabli par le Gouvernement ?
Donner une Constitution Ă  la RĂ©publique est un acte d’une extrĂȘme importance. Il requiert notre rĂ©flexion, notre sagesse. AprĂšs l’hĂ©roĂŻque combat pour l’indĂ©pendance, c’est un autre combat qui s’impose Ă  nous. Le peuple tout entier et, en premier lieu, ses reprĂ©sentants doivent faire preuve de luciditĂ© et de courage. La loi du silence que nous nous sommes imposĂ©e durant les sept annĂ©es de luttes, parce que l’adversaire Ă©tait au milieu de nous, n’a plus sa raison d’ĂȘtre. Le silence doit ĂȘtre rompu.
Avant d’engager l’avenir, celui du pays, celui de nos femmes et de nos enfants, chacun de nous doit prendre conscience de ses responsabilitĂ©s pour mieux les assumer. Sinon, il renonce, par un lĂąche opportunisme, au devoir Ă©lĂ©mentaire de tout citoyen.

A un mois de la fin de notre mandat, ce projet vient Ă  peine de parvenir Ă  l’AssemblĂ©e. Par contre, par la presse, par la radio, par les confĂ©rences, dites des cadres, par des dĂ©clarations ministĂ©rielles, on tente de l’imposer au peuple.
Cette campagne est pour le moins singuliĂšre. Elle est d’autant plus anormale qu’elle tente de dĂ©fendre un projet de Constitution qui ne rĂšgle aucun de nos grands problĂšmes. C’est pourquoi je me permets de m’Ă©lever ici solennellement contre de pareils procĂ©dĂ©s, de manifester mon dĂ©saccord et de donner les raisons de ce dĂ©saccord.
Procédure et droit
Sur le plan de la procĂ©dure et du droit, l’AssemblĂ©e nationale constituante et lĂ©gislative a Ă©tĂ© Ă©lue, sur proposition du F.L.N., avec mandat de doter le pays d’une Constitution dĂ©mocratique et populaire, dans le dĂ©lai d’un an.
DĂ©tentrice exclusive de la souverainetĂ© nationale, elle est donc seule habilitĂ©e Ă  connaĂźtre des lois dont elle a, concurremment avec le gouvernement, l’initiative. Ces lois, avant d’ĂȘtre disposĂ©es sur son bureau sous forme de projets ou de propositions ne sont rendus publics qu’aprĂšs que l’AssemblĂ©e en soit officiellement saisie. Or, le gouvernement vient de violer cette rĂšgle fondamentale. Il a soumis Ă  de prĂ©tendus cadres d’un parti qui, en fait, n’existe pas encore, un projet de Constitution sans que l’AssemblĂ©e en ait Ă©tĂ© informĂ©. Faire approuver par des militants qui n’ont reçu aucun de cet ordre un texte fondamental relevant des attributions essentielles des dĂ©putĂ©s, c’est crĂ©er la confusion et violer la loi.
Humilier une AssemblĂ©e souveraine, qui a toujours apportĂ© sa collaboration loyale et son appui au gouvernement, est un geste extrĂȘmement grave.
Le procĂ©dĂ© relĂšve de la mystification, de l’action psychologique. En tout Ă©tat de cause, il laisse entrevoir le rĂŽle que l’exĂ©cutif entend rĂ©server au lĂ©gislatif. Avant mĂȘme que la Constitution de type prĂ©sidentiel n’ait Ă©tĂ© adoptĂ©e par l’AssemblĂ©e, avant qu’elle n’ait Ă©tĂ© soumise au rĂ©fĂ©rendum populaire, nous assistons Ă  une action destinĂ©e Ă  faire pression sur les Constituants et Ă  mettre le peuple en condition. Il en rĂ©sulte que l’AssemblĂ©e nationale est dĂ©jĂ  dĂ©pouillĂ©e d’un pouvoir qu’elle dĂ©tient, pourtant, du peuple souverain et du F.L.N.

Qui a choisi ces prĂ©tendus cadres ? Selon quels critĂšres ce choix a Ă©tĂ© fait ? Pourquoi ces militants et pas d’autres ? Cette cooptation dont bĂ©nĂ©ficient «certains amis» est pour le moins arbitraire. Elle aboutit Ă  la formation de la «RĂ©publique des Camarades», contre laquelle tout AlgĂ©rien a le devoir de s’Ă©lever.
Le F.L.N. ne doit pas ĂȘtre le parti d’une faction, mais celui du peuple – de tout le peuple – de la mĂȘme maniĂšre qu’il l’a Ă©tĂ© durant la lutte armĂ©e.
Sinon il devient un sujet de division et ne peut faire qu’un travail fractionnel. Certains militants ont conservĂ© la nostalgie des anciens partis et n’ont rien oubliĂ©. On les trouve dans la plus grande partie des postes de responsabilitĂ©. Ce retour aux divisions du passĂ© est la nĂ©gation mĂȘme du F.L.N.
Le Parti devant ĂȘtre la «Conscience» et le «Guide» de la nation, sa formation doit ĂȘtre entourĂ©e de toutes les garanties. Elle doit ĂȘtre l’oeuvre du peuple, du peuple qui travaille, celui des champs, celui des entreprises, celui des marchands, celui des usines, celui des combattants.
Or, selon les informations qui me parviennent, les fédérations et les daïras sont, dans la proportion de 80%, impopulaires. Notre peuple les subit. Les cadres choisis sont en majeure partie des budgétivores et des profiteurs. Ils se désintéressent complÚtement du sort des masses. Pour imposer silence à ces derniÚres, ils les traitent par le mépris et font peser sur elles la menace. Ce sont de nouveaux caïds.
Nous ne sommes pas encore au stade d’un rĂ©gime policier. Mais, si nous ne prenons pas garde, nous y arriverons Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance.
Le F.L.N. en n’Ă©tant que parti unique, s’il n’est pas une organisation dĂ©mocratique, appelĂ©e Ă  rassembler toutes les Ă©nergies crĂ©atrices dont notre peuple est riche, ou bien s’il n’est pas marxiste-lĂ©niniste authentique, s’appuyant sur une dictature prolĂ©tarienne, que pourrait-il ĂȘtre ? On peut le prĂ©dire. Il sera condamnĂ©, par la nature des choses, Ă  Ă©voluer vers des structures fascistes.
Est-il pensable que les cadres actuels puissent contribuer au bien ĂȘtre de nos masses paysannes et Ă  leur Ă©ducation socialiste ? L’affirmer serait un leurre.
RĂ©cemment, Ă  SĂ©tif, un responsable fĂ©dĂ©ral, dont le traitement, me dit-on, est de l’ordre de 100.000 francs par mois, et qui, depuis, a Ă©tĂ© rĂ©voquĂ©, s’Ă©tait attribuĂ© un appartement luxueux, une ferme de 200 hectares et l’exploitation d’un cafĂ© restaurant. A de rares exceptions prĂšs, c’est de cette maniĂšre que se manifeste le militantisme des pionniers du «socialisme algĂ©rien».
Les mots sont impuissants Ă  traduire l’amĂšre rĂ©alitĂ©. A vouloir agir en dehors du peuple, on arrive Ă  des rĂ©sultats diamĂ©tralement opposĂ©s aux vĂ©ritables objectifs socialistes et Ă©galitaires.

Le régime présidentiel et le pouvoir personnel
La concentration des pouvoirs entre les mĂȘmes mains relĂšve d’une autre forme de dĂ©lire. Le projet de Constitution fait du prĂ©sident de la RĂ©publique, en mĂȘme temps que le chef de l’État, le chef du gouvernement et le chef du Parti.
Pratiquement il n’y a plus de dĂ©mocratie. L’AssemblĂ©e est sous la dĂ©pendance d’un homme qui nomme les ministres et qui, par le truchement du Parti, choisit les membres de l’AssemblĂ©e nationale, aprĂšs avoir Ă©tĂ© choisi lui-mĂȘme par le Parti.
Le dialogue entre le lĂ©gislatif et l’exĂ©cutif, si fructueux pour le pays, devient un simple monologue. Le peuple est absent et n’est pas reprĂ©sentĂ©. Ses reprĂ©sentants sont de simples figurants.
«La rĂ©volution se fait par le peuple et pour le peuple. Elle n’est ni l’oeuvre d’une seule personne, ni celle d’un seul individu. Elle se fera par le peuple et pour l’intĂ©rĂȘt de tout le peuple» (sic)
Ce slogan officiel, affiché sur nos murs et repris par la radio, est une contrevérité. Il masque la réalité.
Quant Ă  notre jeunesse, elle sera condamnĂ©e Ă  ne plus penser. Le rĂ©gime fabriquera des robots, des opportunistes et des courtisans. Assurer le pain au peuple est, certes, un objectif primordial. Lui assurer cet autre pain qu’est la libertĂ© de pensĂ©es et d’expression est Ă©galement un bien prĂ©cieux.
La jeunesse algĂ©rienne en sera privĂ©e. La nature mĂȘme des pouvoirs multiples exercĂ©s par un seul homme aura pour consĂ©quence inĂ©vitable le culte de la personnalitĂ©. Et celui qui n’applaudira pas «inconditionnellement» le «MaĂźtre» sera considĂ©rĂ© comme un mauvais citoyen.
L’Ă©quilibre des pouvoirs n’existe pas. Aucun recours contre les abus d’autoritĂ© n’est prĂ©vu. Il y a bien une disposition du projet de la Constitution qui prĂ©voit que l’AssemblĂ©e nationale peut voter une motion de censure et renverser le chef de l’État.
Cette disposition est un non-sens. D’abord il n’est pas souhaitable qu’un chef d’État soit renversĂ©. Il laisserait un vide redoutable. Ensuite et surtout, n’ayant pas Ă©tĂ© investi par l’AssemblĂ©e, cette derniĂšre ne peut le renverser. Cette disposition est donc de pure forme. Elle est une simple clause de style.
Nous jouons Ă  «pile ou face» le sort du pays. Si le chef d’État est un homme sage, modeste et clairvoyant, nos libertĂ©s seront sauvegardĂ©es. S’il a l’Ă©toffe d’un Batista, le pays vivra sous la terreur. Pourquoi donc nous placer, dĂ©libĂ©rĂ©ment, dans cette dangereuse alternative ?
Autre inconvĂ©nient d’un tel rĂ©gime : aucun AlgĂ©rien ne peut, Ă  lui seul, porter, Ă  bout de bras, l’AlgĂ©rie. Le fardeau est trop lourd. Il arrivera que le chef de l’État, qui est en mĂȘme temps chef de gouvernement, ne pourra tout faire. Il se dĂ©chargera fatalement sur son entourage d’une partie de ses responsabilitĂ©s. Des hommes non mandatĂ©s par le peuple, souvent des Ă©trangers au pays, deviendront ainsi ses vĂ©ritables dirigeants. Ils ne manqueront pas d’expĂ©rimenter, au dĂ©triment de l’intĂ©rĂȘt national, les thĂ©ories les plus fantaisistes.
Un tel rĂ©gime finira par engendrer des activitĂ©s subversives, des coups d’État et des complots. A vouloir un «rĂ©gime fort» on ouvre la porte Ă  la subversion et au dĂ©sordre.
Un seul régime : la démocratie
La dĂ©mocratie seule est salutaire. Elle ne signifie pas l’anarchie. Elle ne signifie pas un pouvoir faible. Elle signifie : le gouvernement du peuple par le peuple. Elle signifie un État hiĂ©rarchisĂ©. Une bonne Constitution doit donner la parole au peuple. Elle doit permettre la libre discussion. Cette libre discussion, loin de nuire Ă  la discipline nationale, permettra de rĂ©vĂ©ler des cadres valables et enrichira les institutions de l’État. Un Etat «confisquĂ©» est un État mort-nĂ©.
Un chef du gouvernement, investi par une AssemblĂ©e nationale souveraine et responsable devant elle, est la seule formule qui corresponde Ă  notre devise «par le peuple et pour le peuple».
Il est indispensable que le chef du gouvernement soit contrĂŽlĂ©. Il est indispensable qu’il rende des comptes aux reprĂ©sentants de la nation. Si nous voulons Ă©viter les aventures, il est vital et salutaire d’associer le peuple par sa majoritĂ© et par sa minoritĂ© aux affaires publiques.
Aux anciens peuples colonisĂ©s, nous devons donner l’exemple de la maturitĂ© politique et de la cohĂ©sion. Nous devons leur donner l’image d’un peuple majeur qui gĂšre sainement et dĂ©mocratiquement ses affaires. Avec la Constitution qui est proposĂ©e c’est toujours le provisoire qui dure, et aucun problĂšme fondamental ne reçoit de solution valable.

Depuis l’indĂ©pendance le peuple n’a pas encore Ă©tĂ© une seule fois librement consultĂ©. Il est temps de le faire participer Ă  la vie publique. Il est temps qu’il retrouve son enthousiasme et sa foi. Ce peuple sait voter. Il l’a hautement prouvĂ©. Il a surtout su rĂ©sister, pendant sept ans, Ă  l’une des plus grandes armĂ©es du monde. Il a acquis par son hĂ©roĂŻsme le droit de choisir ses reprĂ©sentants et de se donner le gouvernement de son choix. Nous devons lui faire confiance. Et mĂȘme s’il se trompait cette erreur serait moins grave de consĂ©quences que le fait de le museler, et de lui imposer une camisole de force. Il a mĂ©ritĂ© mieux que cette suprĂȘme injure.

Ferhat Abbas, Député de Sétif.


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