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Point-Lecture N°11: Un √©pisode de l’histoire de l’esclavage aux √Čtats-Unis - Paul ALLARD

La Rédaction

Nous nous faisons souvent une id√©e fausse, ou du moins trop exclusive, du citoyen des √Čtats-Unis. Aux yeux de beaucoup de Fran√ßais, le Yankee est un √™tre bizarre, de conscience large et de mani√®res douteuses, n’ayant qu’un but, la fortune, et marchant toujours devant lui, sans s’inqui√©ter des obstacles mat√©riels et moraux, jusqu’√† ce qu’il l’ait atteinte. Go ahead ! en avant ! telle est sa devise : elle le pousse sur tous les chemins √† la poursuite du veau d’or. Celui-ci est son vrai culte, son unique id√©al. Que ces traits conviennent √† bien des Am√©ricains d’origine ou d’adoption, chercheurs d’or, pionniers, √©migrants, qu’ils s’appliquent surtout √† cette classe si nombreuses de politiciens de profession dont la v√©nalit√©, la rapacit√©, l’absence de scrupules sont devenues proverbiales, personne ne songerait √† le contester ; mais il faudrait √™tre aveugl√© par les pr√©jug√©s ou l’ignorance pour ne pas reconna√ģtre que la grande r√©publique am√©ricaine offre, aussi abondamment que n’importe quelle autre soci√©t√©, parmi ses citoyens illustres comme parmi ses obscurs travailleurs, de hauts et purs caract√®res, des types de droiture, d’int√©grit√©, de d√©licatesse morale, qui n’ont rien √† envier aux plus nobles repr√©sentants de nos vieilles civilisations europ√©ennes.

Un curieux livre, d√Ľ √† la plume d’un ancien ministre des √Čtats-Unis √† Paris, M. Washburne, a mis en lumi√®re, il y quelques ann√©es, la figure d’un homme de bien tout √† fait ignor√© en France, et dont le souvenir commen√ßait √† s’effacer m√™me en Am√©rique 1. Qui a, parmi nous, entendu parler d’√Čdouard Coles ? Personne, tr√®s probablement. Ce h√©ros inconnu m√©rite cependant d’√™tre restitu√© √† l’histoire. Tous ceux pour lesquels la droiture et l’√©nergie, mises au service d’une cause juste, d’une id√©e bienfaisante et noble, sont un spectacle attrayant, remercieront la Soci√©t√© historique de Chicago d’avoir d√©cid√© M. Washburne √† √©crire sa vie. √Čdouard Coles fut un des adversaires les plus d√©cid√©s de l’esclavage, √† une √©poque o√Ļ l’on ne songeait gu√®re √† son abolition. Il ne se contenta pas de l’attaquer par la parole et par la plume : il osa aller jusqu’au bout de ses id√©es, et, par un admirable scrupule de conscience, se d√©pouiller lui-m√™me d’une partie de sa fortune en donnant la libert√© √† tous ses esclaves. Homme politique, il demeura fid√®le aux id√©es et aux actes de l’homme priv√©, bravant l’impopularit√©, la haine d’ennemis acharn√©s, pour pr√©server de la tache de l’esclavage la partie du sol am√©ricain dont le hasard d’une √©lection assez √©trange lui avait conf√©r√© le gouvernement. Enfin, poursuivi jusque dans ses int√©r√™ts priv√©s par la vengeance d’adversaires sans piti√© et sans mesure, il dut, pendant plusieurs ann√©es, d√©fendre √† un proc√®s ruineux et bizarre, qu’un comt√© tout entier lui intentait pour le punir d’avoir, longtemps auparavant, ob√©i √† ses sentiments d’homme et de chr√©tien en affranchissant ses propres N√®gres. Cet acte de sa jeunesse est comme le pivot sur lequel roule toute sa vie : de longues √©tudes, de consciencieuses m√©ditations l’y pr√©parent ; il s’en inspire quand les hasards de la politique lui ont mis le pouvoir en main, et plus tard il l’expie ch√®rement, mais sans jamais s’en repentir. Il s’√©tait dit un jour, presque au sortir de l’enfance : « Je ne me reconnais pas le droit de poss√©der des esclaves », et il avait conform√© √† cette id√©e toute son existence priv√©e et publique. Lui aussi, partant d’un principe absolu, mais assur√©ment bien d√©sint√©ress√©, il s’√©tait √©cri√© : En avant ! Go ahead ! et il avait march√© devant lui, sans d√©vier jamais de son inflexible voie, tra√ßant l’image et laissant le souvenir d’une des vies les plus droites qui furent jamais. Curieuse figure, qui n’est point celle d’un rude fanatique, mais d’un vrai gentleman, doucement et consciencieusement obstin√©, toujours calme, correct et froid : ses lettres sont d’un homme du meilleur monde, et le portrait publi√© en t√™te du livre de M. Washburne lui donne une t√™te √† la Guizot, avec quelque chose de plus attendri et de plus souriant.

J’en ai dit assez pour faire comprendre l’int√©r√™t de la rapide √©tude que je me propose de faire √† la suite du biographe d’√Čdouard Coles. Elle mettra sous nos yeux un √©pisode tr√®s curieux et √† peu pr√®s inconnu des luttes qui pr√©c√©d√®rent de loin et certainement pr√©par√®rent l’abolition de l’esclavage aux √Čtats-Unis, √©pisode attachant et grandiose, si l’on regarde l’enjeu du combat et la puret√© de caract√®re du principal h√©ros, mais en m√™me temps √©trange et r√©pugnant par les mŇďurs politiques qu’il r√©v√®le, et qui sont plus ou moins celles de toute d√©mocratie organis√©e. Bien des traits nous feront reconna√ģtre dans les politiciens qui poursuivirent Coles de leurs fraudes, de leurs d√©nonciations et de leurs rancunes, √† la fois des descendants des sycophantes ath√©niens et des fr√®res a√ģn√©s des pr√©tendus hommes d’√Čtat qui, en France, ont abaiss√© au triste niveau que nous voyons cette chose autrefois si haute et, dans un certain sens au moins, si d√©sint√©ress√©e, la vie politique.

I

√Čdouard Coles naquit en 1786, dans l’√©tat de Virginie, patrie du lib√©rateur Washington et d’un des plus anciens et des plus illustres adversaires de l’esclavage, Thomas Jefferson. Malgr√© les traditions lib√©rales que rappelaient ces grands noms, la Virginie √©tait √† cette √©poque ce qu’elle fut sous la domination anglaise, ce qu’elle devait √™tre jusqu’au supr√™me d√©chirement de 1860, le pays esclavagiste par excellence. Un an apr√®s la naissance de Coles, quand fut vot√©e la constitution f√©d√©rale, l’esclavage existait encore dans tous les √Čtats, sauf le Massachusetts, o√Ļ il avait √©t√© aboli d√®s 1780 ; mais la Virginie, le Maryland et les deux Carolines contenaient, √† eux seuls, les cinq sixi√®mes de la population servile. Quand sept √Čtats, sur treize qui formaient la conf√©d√©ration primitive, eurent banni de leur sein la servitude, la Virginie en demeura l’inexpugnable citadelle. Malgr√© la douceur de son climat, un des plus salubres et des plus temp√©r√©s de l’Am√©rique du Nord, elle persistait √† demander au labeur des Noirs une richesse et un bien-√™tre que le travail libre lui e√Ľt certainement procur√©s. Elle fit plus et pire encore : apr√®s l’abolition de la traite, les planteurs de Virginie devinrent √©leveurs de N√®gres, et leurs riches domaines furent transform√©s en haras humains, dont les produits √©taient vers√©s sur les march√©s de la G√©orgie, de l’Alabama, du Mississipi, de la Louisiane. Pendant la premi√®re moiti√© de ce si√®cle, les √©leveurs virginiens vendaient, chaque ann√©e, de 40 √† 50.000 N√®gres, n√©s sur leur sol, et repr√©sentant une valeur de 100 millions de francs. Il est inutile d’insister sur l’√©pouvantable immoralit√© que d√©veloppait, chez les Blancs comme chez les Noirs, ce trafic impie, crime social m√™l√© de turpitudes domestiques sur lesquelles on ose √† peine arr√™ter le regard.

Rien ne fait penser que le berceau d’√Čdouard Coles ait √©t√© entour√© de telles horreurs ; cependant son p√®re, ancien colonel de la guerre de l’ind√©pendance, poss√©dait des esclaves. Apr√®s la mort de celui-ci, le jeune Coles, √Ęg√© de vingt-trois ans, se trouva ma√ģtre d’une plantation garnie de ce que les Romains appelaient instrumentum vocale, un mobilier √† voix humaine : une lettre √©crite par lui, bien des ann√©es plus lard, nous apprend que les esclaves formaient environ un tiers de son patrimoine. Depuis longtemps la ferme raison et la conscience droite du jeune homme envisageaient avec anxi√©t√© le moment o√Ļ il serait appel√© √† poss√©der des √™tres semblables √† lui, au m√™me titre que des bŇďufs ou des chevaux. Sur les bancs du coll√®ge il s’√©tait d√©j√† pos√© cette question : Peut-on √™tre propri√©taire d’hommes ? Lectures, conversations, r√©flexions personnelles, tout l’avait amen√© √† une r√©ponse n√©gative : bien des fois il avait relu, avec un respect superstitieux, la d√©claration de 1776, cette charte fondamentale, presque cet √©vangile de la libert√© am√©ricaine, et toujours l’article proclamant that all men are born free and equal lui avait paru incompatible avec le maintien de l’esclavage. Bien d’autres, sans doute, m√™me parmi ses compatriotes de la Virginie, s’√©taient pos√© de telles questions, et avaient entendu, dans le secret de leur conscience, de semblables r√©ponses ; mais ils avaient √©touff√© celles-ci sous des sophismes, ou les avaient √©cart√©es par un simple mouvement d’int√©r√™t personnel. Washington lui-m√™me, r√©solu d’affranchir ses esclaves, diff√©ra cet acte jusqu’√† la mort, et ne leur donna la libert√© que par testament. Coles, plus g√©n√©reux et plus logique, d√©cida qu’il n’aurait pas d’esclaves. Mais avec la maturit√© pr√©coce de son esprit, il ne voulut pas qu’un acte aussi grave que celui qu’il m√©ditait f√Ľt accompli d’enthousiasme, et par√Ľt l’effet d’un entra√ģnement juv√©nile. Bien des questions d’ordre mat√©riel devaient, d’ailleurs, √™tre pr√©vues et recevoir une solution, avant que la libert√© p√Ľt √™tre donn√©e aux N√®gres qui travaillaient sur sa terre. Coles r√©solut de prendre son temps, de m√Ľrir sans pr√©cipitation ce projet, de tout pr√©parer √† loisir pour son accomplissement ; aussi accepta-t-il avec joie la place de secr√©taire particulier du pr√©sident des √Čtats-Unis, M. Madison, poste honorable, agr√©able, de nature √† lui cr√©er des relations qu’il comptait mettre un jour √† profit, quand il lui faudrait faire choix d’une nouvelle patrie : il sentait, en effet, qu’apr√®s avoir affranchi ses esclaves il ne lui serait plus possible de demeurer en Virginie, o√Ļ une formidable impopularit√© s’attacherait √† sa personne.

Pendant son s√©jour dans la maison du pr√©sident, √Čdouard Coles se mit en rapport avec l’un des hommes les plus c√©l√®bres qu’il y e√Ľt alors aux √Čtats-Unis, l’un des p√®res de l’ind√©pendance am√©ricaine, Thomas Jefferson. Nous avons le droit, √† distance, de penser que le r√īle de Jefferson a √©t√© surfait, qu’il ne s’√©leva gu√®re au-dessus de l’esprit d√©clamatoire du XVIIIe si√®cle, que son s√©jour en France, √† la veille de 1789, eut de f√Ęcheux r√©sultats, et qu’il ne fut, au fond, qu’un m√©diocre et dangereux disciple de Rousseau ; mais, en 1814, lorsque Coles lui √©crivit pour la premi√®re fois, le nom de Jefferson √©tait entour√© d’un prestige immense. Il avait √©t√© le r√©dacteur de la d√©claration d’ind√©pendance de 1776, dans laquelle se lisent ces mots : « Tous les hommes ont √©t√© cr√©√©s √©gaux, dou√©s par le Cr√©ateur de droits inali√©nables, au nombre desquels est la libert√© » ; il avait essay√© de faire passer dans la constitution de 1787 un article condamnant l’esclavage, et cet article avait √©t√© repouss√© √† la majorit√© d’une seule voix : on comprend qu’aux yeux de Coles il personnifi√Ęt plus que tout autre la cause de la libert√© des esclaves, √† laquelle le jeune secr√©taire du pr√©sident Madison avait r√©solu de consacrer sa vie et de sacrifier sa fortune.

Cette cause lui paraissait gagn√©e d’avance si Jefferson, charg√© d’ans et de gloire, voulait prendre l’initiative d’un grand mouvement en sa faveur. « Mon but, √©crit-il au vieux politique, le 14 juillet 1814, est de vous supplier d’employer vos talents et votre influence pour combiner et mettre en Ňďuvre un plan d’extinction graduelle de l’esclavage. Cette t√Ęche appartient d’abord aux auteurs v√©n√©r√©s des bienfaits sociaux et politiques dont nous jouissons : elle puiserait une force particuli√®re dans l’appui de ceux dont la valeur, la sagesse et la vertu ont tant fait pour am√©liorer la condition du genre humain. Et c’est, il me semble, un devoir qui vous incombe de pr√©f√©rence, √† cause de la largeur de vos vues philosophiques, des principes que vous avez profess√©s et pratiqu√©s pendant une longue vie, consacr√©e tout enti√®re √† √©tablir sur les bases les plus larges les droits de l’homme, la libert√© et l’ind√©pendance de votre pays, honor√©e par les grands emplois que vous ont confi√©s vos concitoyens, dont l’affection vous suit jusque dans les ombres de la vieillesse et de la retraite. Dans le calme de cette retraite, vous pouvez, au grand b√©n√©fice de la soci√©t√© et de votre gloire, faire appel √† la confiance et √† l’amour de tous, pour leur persuader de mettre compl√®tement en pratique les principes contenus dans la c√©l√®bre d√©claration dont vous √™tes l’immortel auteur, et sur laquelle nous avons fond√© notre droit de r√©sister √† l’oppression, d’√©tablir notre libert√© et notre ind√©pendance. »

La lettre de Coles est trop longue pour √™tre traduite tout enti√®re, mais elle m√©rite d’√™tre lue, car, malgr√© la pompe un peu artificielle du langage, qui porte le cachet philosophique et litt√©raire de l’√©poque, elle fait le plus grand honneur √† la noblesse et √† la candeur de ses sentiments. Il termine ainsi : « Mon excuse pour la libert√© avec laquelle je m’adresse √† vous sur un sujet qui me tient si particuli√®rement au cŇďur, c’est que, depuis l’heure o√Ļ j’ai √©t√© capable de r√©fl√©chir √† la nature de notre soci√©t√© politique et aux droits qui appartiennent √† l’homme, non seulement j’ai √©t√©, en principe, oppos√© √† l’esclavage, mais encore il m’a inspir√© une telle r√©pugnance, que j’ai r√©solu de ne point avoir d’esclaves : cette r√©solution m’oblige √† quitter mon pays natal et √† rompre avec mes connaissances et mes amis. »

La r√©ponse de Jefferson est curieuse : c’est celle d’un politique retir√© des affaires, sur lequel l’enthousiasme n’a point de prise. Elle renferme des renseignements int√©ressants sur le pass√©, des avis que l’on ne s’attendrait point √† rencontrer sous la plume d’un patriarche des doctrines lib√©rales, et enfin l’assurance que, du fond de sa retraite, le vieux solitaire priera le ciel avec ferveur pour le succ√®s de la cause √† laquelle Coles s’est d√©vou√©. « Depuis mon retour d’Europe en 1789, lui √©crit Jefferson, votre voix est la premi√®re qui ait apport√© √† mon oreille un son de libert√©. » Mais les id√©es particuli√®res de Jefferson sur l’affranchissement des esclaves ne sont point celles de Coles, et surprennent de la part d’un si absolu th√©oricien des droits de l’homme : qu’un jour l’Am√©rique puisse √™tre d√©livr√©e du travail servile, mais √† condition d’√™tre en m√™me temps d√©livr√©e des Noirs ! « Il faudrait, dit-il, indiquer une certaine date, √† partir de laquelle chacun na√ģtrait libre, et en m√™me temps √©lever les enfants d’esclaves n√©s depuis ce moment, de mani√®re √† pouvoir, √† un √Ęge fix√©, les mettre hors du pays. Mais l’id√©e d’√©manciper √† la fois les vieux et les jeunes, et de les conserver ensuite dans notre pays, est repouss√©e par l’exp√©rience : quelle que soit leur couleur, des hommes qui, depuis l’enfance, ont v√©cu sans penser, sont aussi incapables que des enfants de prendre soin d’eux-m√™mes, et deviennent le fl√©au de la soci√©t√© par leur paresse et leurs d√©pr√©dations : en particulier, les hommes de couleur ne pourront jamais se m√™ler avec les Blancs sans amener une d√©gradation que nul citoyen d√©vou√© √† la patrie, nul penseur d√©vou√© √† l’excellence de la nature humaine, ne conseillerait sans crime. »

Jefferson est un ami fort ti√®de de la libert√© des Noirs. En fid√®le disciple de Rousseau, il proclame « l’excellence de la nature humaine », ce dogme fondamental de la philosophie du XVIIIe si√®cle, √† la condition sous-entendue que les Blancs participent seuls √† cette « excellence ». Aussi n’est-on point surpris de le voir s’excuser poliment aupr√®s de Coles, et lui dire : « L’entreprise √† laquelle vous me conviez est faite pour les jeunes gens ; vous aurez mes pri√®res : ce sont les seules armes d’un vieillard. » Jefferson ne retrouve quelque chaleur que pour essayer de d√©tourner son correspondant de la pens√©e d’abandonner la Virginie et d’affranchir ses esclaves. Cela lui para√ģt un peu fou. « Mon opinion a toujours √©t√© que, jusqu’√† ce qu’on puisse faire mieux, nous devons, dans l’int√©r√™t de ceux que la fortune a remis entre nos mains, nous efforcer de les bien nourrir, de les bien v√™tir, de les prot√©ger contre les mauvais traitements, de ne leur imposer que le travail que l’on demanderait √† des hommes libres, et de ne point √©couter les r√©pugnances qui nous entra√ģneraient √† les abandonner, et √† d√©serter en m√™me temps nos devoirs envers eux. » Ce sont √† peu pr√®s les arguments que nous avons entendu employer nagu√®re par les apologistes du Sud : on croirait qu’en vieillissant, Jefferson a laiss√© tomber, comme une mince couche de terre v√©g√©tale artificiellement rapport√©e, le lib√©ralisme qui fit sa gloire et sa fortune politique ; il ne reste plus, √† la fin, que le tuf natal, je veux dire les sentiments traditionnels du planteur virginien. « Demeurez donc, √©crit-il √† Coles, r√©conciliez-vous avec votre pays et avec sa malheureuse condition : m√™lez-vous √† sa vie, parlez, √©crivez en faveur de la cause qui vous est ch√®re, mais ne faites pas davantage : je prierai pour vous avec sinc√©rit√© et ferveur. »

√Ē La Fontaine ! quel proph√®te tu fus, quand tu fis parler ainsi ton Rat retir√© dans un fromage de Hollande ! Coles aper√ßut-il toute la port√©e de cette lettre, et comprit-il la diff√©rence du Jefferson de la r√©alit√© avec celui de la l√©gende ? Non, car, toute sa vie, il resta plein d’admiration pour l’illustre homme d’√Čtat, dont, en 1826, il d√©plora la mort en termes magnifiques. Douze ans auparavant, il √©tait encore √† l’√Ęge o√Ļ le respect emp√™che de juger les grands hommes, et o√Ļ l’on se prosterne devant les idoles, m√™me quand elles laissent para√ģtre leurs pieds d’argile. Cependant il ne se laissa point persuader par les conseils opportunistes du vieux r√©volutionnaire devenu ermite. Dans une nouvelle lettre, tr√®s respectueuse, il persiste √† r√©clamer l’aide de Jefferson, √©vite de se prononcer sur les id√©es particuli√®res de celui-ci, lui rappelle l’exemple de Franklin qui, dans sa vieillesse, avait efficacement travaill√© √† l’affranchissement des esclaves de la Pennsylvanie, d√©clare que sa r√©solution d’√©manciper ses N√®gres et de quitter la Virginie est irr√©vocable, et, non peut-√™tre sans quelque pens√©e d’√©pigramme, demande √† Jefferson « des pri√®res qui puissent √™tre entendues √† la fois au ciel et sur la terre ». Jefferson ne r√©pondit pas : Coles ne songea point √† lui √©crire de nouveau.

En 1815, il r√©signa ses fonctions de secr√©taire de M. Madison, et entreprit un voyage dans le Nord-Ouest, afin de chercher le lieu de son futur √©tablissement. Cette recherche fut interrompue par une mission diplomatique en Russie, que lui confia en 1816 le pr√©sident, et dont, malgr√© sa jeunesse, il se tira avec honneur. En 1819, son parti √©tait enfin pris, et il avait d√©cid√© de s’√©tablir dans l’Illinois, territoire qui venait d’√™tre √©lev√© √† la dignit√© d’√Čtat. Le moment √©tait arriv√© d’accomplir, r√©solument et sans emphase, l’acte auquel, depuis plusieurs ann√©es, se rapportaient toutes ses m√©ditations et toutes ses √©tudes, et qui, on le verra, devait influer ensuite sur sa vie enti√®re.

II

« Il m’√©tait impossible, dit Coles, d’accorder avec ma conscience et avec mon sentiment du devoir la pens√©e de prendre part √† l’esclavage. Incapable d’y trouver un abri contre les protestations de ma conscience et les justes reproches, me semblait-il, de la terre et du ciel, je ne pouvais consentir √† conserver comme propri√©t√© ce sur quoi je n’avais aucun droit, et ce qui n’√©tait ni ne pouvait √™tre une propri√©t√©, selon ma mani√®re de concevoir les droits et les devoirs de l’homme. En cons√©quence, je d√©cidai que je ne voudrais ni ne pourrais garder mes semblables comme esclaves. »

Cette noble r√©solution soulevait dans la pratique de grandes difficult√©s. Avant tout, il fallait rompre avec son pays d’origine, avec ses amis, avec ses parents. L’homme qui, en Virginie, aurait eu l’audace d’affranchir ses esclaves, comme Coles m√©ditait de le faire, aurait bless√© au point sensible, dans leur int√©r√™t √† la fois et dans leur honneur, tous ses concitoyens : poursuivi par la haine publique, le s√©jour du plus esclavagiste des √Čtats lui serait devenu impossible. De plus, la loi de Virginie exigeait que tout N√®gre quitt√Ęt le pays un an apr√®s son √©mancipation : ce qui, on le verra, e√Ľt √©t√© contraire aux bienfaisantes intentions de Coles pour l’avenir de ses futurs affranchis. Il lui fallait donc se s√©parer, d√©raciner sa vie √† l’√Ęge de trente-trois ans, abandonner le luxe, la richesse, le raffinement du high life virginien, au milieu duquel il avait √©t√© nourri, imposer silence aux go√Ľts √©lev√©s et polis qu’il avait contract√©s dans l’√©l√©gante maison du pr√©sident Madison, puis dans son voyage diplomatique √† travers l’Europe, pour se faire √©migrant et s’enfoncer, en compagnie de ses Noirs, dans un pays neuf, √† peine peupl√©, dont rien ne faisait pr√©sager encore la prodigieuse fortune. Plus d’un, m√™me parmi les mieux tremp√©s, e√Ľt recul√© devant un tel sacrifice.

Coles n’h√©sita pas. Le 1er avril 1819, il fit sortir de son domaine patrimonial de Rockfish tous ses N√®gres, √† l’exception de deux vieilles femmes infirmes, qu’il laissait en Virginie, et dont il prit l’entretien √† sa charge. Les esclaves savaient que leur ma√ģtre les conduisait dans les territoires du Nord-Ouest ; mais ils ignoraient son g√©n√©reux dessein. Un mul√Ętre, nomm√© Ralph Crawford, fut mis √† leur t√™te ; entass√©s dans des chariots d’√©migrants, ils travers√®rent les Alleghanies, se dirigeant vers Brownsville, en Pennsylvanie. Coles, qui √©tait rest√© en arri√®re, et devait faire le voyage √† cheval, les rejoignit √† une journ√©e de cette ville. √Ä Brownsville, il acheta deux bateaux plats et s’embarqua sur l’Ohio avec ses N√®gres, ses chevaux, ses voitures. Le but de l’exp√©dition √©tait un domaine situ√© √† Edwardsville, dans l’Illinois : pour l’atteindre, il fallait suivre sur une longueur de six cents milles le cours de l’Ohio, puis d√©barquer dans l’Indiana, un peu au del√† de Louisville, et gagner par terre le lieu choisi pour le nouvel √©tablissement. √Ä Pittsburg, le pilote qui dirigeait la navigation, ivrogne et incapable, dut √™tre d√©barqu√© : Coles s’improvisa alors capitaine et pilote tout ensemble.

Le lendemain du jour o√Ļ la petite flottille quitta Pittsburg, le soleil se levait sur un doux matin d’avril : le ciel √©tait sans nuage : les deux bateaux, li√©s ensemble, glissaient sur les belles eaux de l’Ohio, entre des rives pittoresques, o√Ļ le printemps mettait sa premi√®re verdure. Coles appela tous ses N√®gres sur le pont : « Il est temps, leur dit-il, de vous faire conna√ģtre mes intentions ; vous n’√™tes plus esclaves, vous √™tes libres, libres comme moi, libres de me quitter ou de me suivre, comme vous voudrez. » L’effet de cette courte allocution fut prodigieux. Les pauvres gens se regardaient, en silence, incapables de prononcer une parole, se croyant le jouet d’un r√™ve. Peu √† peu, le sentiment de la r√©alit√© leur revint : un rire √©clatant, machinal, presque hyst√©rique, les saisit. Puis, un silence profond se fit de nouveau : des larmes coul√®rent de tous les yeux : tous, d’une voix tremblante, implor√®rent sur leur ma√ģtre la b√©n√©diction de Dieu. Quand la premi√®re √©motion fut enfin calm√©e, le mul√Ętre Ralph se fit l’interpr√®te de ses compagnons.

– Je savais depuis longtemps, dit-il √† Coles, que vous aviez r√©solu de ne plus garder de N√®gres comme esclaves, et je pensais qu’un jour ou l’autre vous donneriez √† mon peuple la libert√©. Mais je ne croyais pas que vous le feriez si t√īt. Je pensais que vous attendriez que notre travail e√Ľt rembours√© les frais de ce voyage, e√Ľt mis en √©tat votre ferme, et vous e√Ľt bien √©tabli dans votre nouveau pays.

– Nous pensons tous ainsi, s’√©cri√®rent les N√®gres ; nous voulons rester avec vous, pour vous servir, jusqu’√† ce que votre √©tablissement soit termin√©.

– Je ne le veux pas, r√©pondit Coles. Ma volont√© est de vous donner la libert√© imm√©diatement et sans conditions. Pendant longtemps j’ai attendu avec impatience le moment de le faire ; j’ai √©t√© retard√© d’abord par la vente de ma propri√©t√© de Virginie, puis par le temps n√©cessaire pour en toucher le prix, et par diverses autres circonstances. En consid√©ration de ce d√©lai, comme r√©compense de vos services pass√©s, comme encouragement pour l’avenir, esp√©rant vous grandir ainsi dans votre propre estime et vous gagner l’estime des autres, je donnerai, quand nous serons arriv√©s √† destination, une concession de cent soixante acres de terre √† tout chef de famille et √† tout c√©libataire √Ęg√© de plus de vingt-quatre ans.

– Non, non ! s’√©cri√®rent les N√®gres, c’est trop ! Vous avez assez fait pour nous en nous accordant la libert√©. Gardez vos terres, pour subvenir √† vos propres besoins. Serez-vous encore assez riche, apr√®s nous avoir affranchis ?

– J’ai pens√© beaucoup √† mon devoir et √† vos droits, r√©pondit simplement Coles ; ils m’obligent √† faire ce que je viens de vous annoncer.

Quand on fut arriv√© au lieu fix√© pour le d√©barquement, √† quelque distance au del√† de Louisville, les bateaux furent vendus, et la petite troupe se dirigea vers l’Illinois, sous la conduite de Ralph. Coles se rendit de son c√īt√© √† Edwardsville. D√®s que tous les N√®gres l’y eurent rejoint, il remit √† chacun des ayant-droit les titres de la concession qu’il avait promise :

– Les terres que je vous donne, dit-il, sont toutes incultes. Vous ne poss√©dez point encore le capital n√©cessaire pour vous y √©tablir et commencer √† les mettre en valeur. Vous devrez vous louer comme ouvriers jusqu’√† ce que vous ayez r√©uni les fonds suffisants, et que vous puissiez songer enfin √† cultiver vos propres terres. Je suis pr√™t √† engager et √† employer dans ma ferme tel et tel d’entre vous ; j’exhorte les autres √† chercher un emploi √† Saint-Louis, √† Edwarsville, etc., o√Ļ des hommes, des femmes, jeunes, actifs, robustes, trouveront des salaires bien sup√©rieurs √† ceux qu’ils pourraient obtenir dans les fermes.

√Ä ces paroles, des murmures se firent entendre. Plusieurs se montr√®rent jaloux des N√®gres que le ma√ģtre avait d√©sign√©s pour travailler sur sa terre :

– Nous devons vous √™tre tous aussi chers, s’√©cri√®rent-ils. Pourquoi garder les uns, et jeter les autres dans le monde pour y √™tre maltrait√©s ?

– Vous oubliez que vous √™tes maintenant des hommes libres, r√©pondit doucement Coles. Nul n’a le droit de vous battre ou de vous maltraiter. Vous pourrez changer de place, quitter un lieu, aller dans une r√©sidence meilleure. Le travail est tr√®s demand√© dans ce pays neuf, les ouvriers y re√ßoivent de tr√®s hauts gages : il vous sera facile de trouver de bonnes places, et d’y √™tre bien trait√©s. D’ailleurs, n’oubliez pas que je serai l√†, √† votre disposition, et que, si quelqu’un vous fait souffrir, je saurai vous obtenir justice.

Puis, leur ouvrant son cŇďur, Coles ajouta ;

– Conduisez-vous donc bien, mes chers amis, t√Ęchez de r√©ussir, non seulement dans votre propre int√©r√™t, mais encore dans celui de toute la race noire, dans l’int√©r√™t de vos fr√®res encore retenus dans les liens de l’esclavage. Beaucoup d’entre eux y restent parce que leurs ma√ģtres les croient incapables d’avoir soin d’eux-m√™mes et estiment que la libert√© leur serait plus nuisible qu’utile. Mon d√©sir, plein d’anxi√©t√©, c’est que vous puissiez vivre de mani√®re √† prouver par votre exemple que les enfants de l’Afrique sont capables de se conduire et de se gouverner, de participer √† tous les bienfaits de la libert√©, √† tous les droits naturels de l’homme ; vous ferez ainsi faire un grand pas √† la cause de l’√©mancipation de toute une portion malheureuse et maltrait√©e de la famille humaine. »

Un inconv√©nient in√©vitable dans une conf√©d√©ration form√©e de nombreux √Čtats, comme est la grande r√©publique de l’Am√©rique du Nord, c’est l’ignorance √† peu pr√®s forc√©e o√Ļ se trouve l’√©migrant qui passe d’un pays dans un autre sans conna√ģtre les lois particuli√®res de la nouvelle contr√©e qui le re√ßoit √† titre d√©finitif ou provisoire. √Čdouard Coles devait en √™tre victime. Avant de descendre de bateau, il avait donn√© √† ses N√®gres un certificat g√©n√©ral de lib√©ration, dans lequel leurs noms, √Ęges, etc., √©taient indiqu√©s. Arriv√© dans l’Illinois, il apprit que ce titre pouvait √™tre critiqu√©. La l√©gislature de cet √Čtat avait, dans sa derni√®re session, vot√© une loi portant obligation pour tout N√®gre libre de prouver sa lib√©ration, √† peine d’emprisonnement pour lui, et d’amende pour quiconque l’emploierait. On fit remarquer √† Coles la n√©cessit√©, pour se conformer √† cet article, de donner un certificat individuel √† chacun de ses affranchis. Il s’y refusa d’abord, non sans motif, car si la loi avait √©t√© vot√©e, elle n’avait point encore re√ßu de promulgation. Cependant, sur l’avis d’un des meilleurs jurisconsultes de l’Illinois, Daniel P. Cook, il consentit √† donner √† ses N√®gres fix√©s dans cet √Čtat des actes d’affranchissement s√©par√©s. En t√™te de chacun, il mit un pr√©ambule uniforme ; apr√®s avoir expos√© que son p√®re lui avait laiss√© tel esclave noir, il disait : « Croyant que l’homme ne peut avoir un droit de propri√©t√© sur l’homme, mais que, au contraire, le genre humain tout entier a re√ßu de la nature des droits √©gaux, je restitue, par ces pr√©sentes, √† X..., l’inali√©nable libert√© dont il avait √©t√© priv√©. » Si le nom de Dieu √©tait m√™l√© √† ces belles paroles, on croirait lire certains actes d’affranchissement des premiers temps chr√©tiens ou du commencement du Moyen √āge, retrouver quelque formule oubli√©e du recueil de Marculfe.

Ce certificat d’affranchissement servit de pr√©texte, quelques ann√©es plus tard, √† un long et p√©nible proc√®s, dont nous aurons √† parler dans la suite de cette √©tude.

III

La venue d’un homme aussi distingu√© que Coles, dans un √Čtat en formation comme √©tait alors l’Illinois, ne pouvait passer inaper√ßue. Il n’y entrait point, d’ailleurs, sans un titre officiel. Le successeur de Madison, M. Monroe, lui avait confi√© les fonctions de register of the land office √† Edwardsville. Par cet emploi, il se trouva mis en rapport avec les nombreux √©migrants qui arrivaient chaque jour dans l’Ouest, et devaient se pr√©senter √† son bureau pour se faire d√©livrer, moyennant une faible somme, des concessions de terres inoccup√©es appartenant √† l’√Čtat. Promptement il fut populaire. Le pauvre colon, v√™tu de peaux et chauss√© de mocassins, qui, ext√©nu√© par de longues marches, portant √† peine quelques dollars dans sa ceinture, entrait dans l’office du registrar, et y rencontrait un homme jeune, distingu√©, v√™tu avec √©l√©gance, d’un accueil agr√©able et facile, d’un bon et utile conseil, en sortait presque toujours charm√©. Beaucoup savaient qu’il avait √©t√© secr√©taire du dernier pr√©sident, qu’il avait fait un voyage officiel en Europe, et ces circonstances ajoutaient encore √† son prestige. Aussi quand, au mois d’ao√Ľt 1832, les habitants de l’Illinois durent √©lire un nouveau gouverneur, Coles, qui avait √† peine trois ans de s√©jour dans l’√Čtat, se trouva-t-il, presque sans y songer, l’un des candidats. Sur 8.625 votants, il eut 2.810 voix, et fut √©lu, car la majorit√© relative suffisait, et, de ses trois concurrents, le plus favoris√© n’avait recueilli que 2.760 votes, les deux autres 2,343 et 522. √Čtrange condition des pays d√©mocratiques, o√Ļ bien souvent l’√©lu ne repr√©sente qu’une faible minorit√© des √©lecteurs inscrits, ou m√™me des votants ! Telle est la fiction, certains diraient volontiers le mensonge, du suffrage universel.

Mais, pour Coles, comme trente-huit ans plus tard, sur un plus vaste th√©√Ętre, pour Lincoln 2, cette fiction, ce mensonge, servit utilement une grande cause. Bien que, en 1818, la convention de Kaskaskia e√Ľt interdit l’esclavage dans l’Illinois, conform√©ment √† une loi de 1787 qui le prohibait dans tous les territoires situ√©s au nord-ouest de l’Ohio, cependant les opinions favorables √† l’asservissement des Noirs comptaient au sein du nouvel √Čtat de tr√®s nombreux partisans. Beaucoup de ses anciens habitants ne pouvaient oublier qu’avant d’√™tre c√©d√©, en 1784, aux √Čtats-Unis, l’Illinois d√©pendait de la Virginie, l’√Čtat √† esclaves par excellence, et, invoquant l’acte de cession, qui stipulait pour chacun le maintien de ses droits, possessions et libert√©s, ils pr√©tendaient pouvoir continuer √† poss√©der des esclaves. De plus, la population nouvelle √©tait compos√©e en partie d’esclavagistes, car un fort courant d’√©migration se dirigeait des √Čtats √† esclaves vers l’Illinois. Deux des concurrents de Coles, qui repr√©sentaient ces opinions, avaient recueilli ensemble 5.303 voix, tandis que Coles et l’autre candidat, oppos√©s √† l’esclavage, n’en avaient r√©uni que 3.322. Donc le suffrage populaire, par une √©trange rencontre, acclamait l’esclavage, et portait au pouvoir un de ses plus puissants et plus intr√©pides adversaires. La pluralit√© des candidats esclavagistes, en divisant les voix, avait seule amen√© cet heureux mais absurde r√©sultat ; on le vit bien lors de l’√©lection du lieutenant-gouverneur. Un seul candidat se pr√©senta cette fois pour le parti esclavagiste et fut √©lu 3.

Dans son speech d’installation, prononc√© devant les deux Chambres de l’√Čtat, – un parlement en miniature, compos√© de vingt s√©nateurs et trente-six d√©put√©s, – Coles parla de la question qui avait √©t√© pr√©sente √† tous les esprits durant la p√©riode √©lectorale. Il rappela que, malgr√© la loi de 1787, il y avait encore des esclaves en Illinois, et invoqua ardemment l’intervention de la l√©gislature en leur faveur. « La justice et la libert√©, dit-il, r√©clament de nous une r√©vision g√©n√©rale des lois relatives aux N√®gres, afin de les mieux adapter au caract√®re de nos institutions et √† la situation du pays. » Il insista sur la n√©cessit√© de faire des lois plus efficaces contre le kidnapping, c’est-√†-dire le vol des Noirs libres pour les r√©duire en esclavage, crime analogue au plagiat du droit romain.

Coles avait √©t√© trop vite : il s’√©tait d√©couvert avant l’heure, et ses adversaires profit√®rent habilement de sa faute. Une commission nomm√©e par la l√©gislature pour examiner cette partie de son discours, r√©pondit que, quelles que fussent les dispositions de l’ordonnance de 1787, « le peuple de l’Illinois avait le droit de changer sa constitution, comme le peuple de la Virginie ou de tout autre √Čtat, et pouvait prendre, relativement √† l’esclavage des N√®gres, telles dispositions qu’il voudrait, nonobstant tous contrats, ordonnances, etc. ; que, par cons√©quent, la seule mani√®re de r√©soudre les questions pos√©es par le message du gouverneur √©tait de convoquer une convention souveraine ayant pour objet de r√©viser la constitution. »

Le coup √©tait droit et bien port√©. Les adversaires de Coles, habiles et audacieux joueurs, mettaient subitement le d√©bat sur un terrain nouveau, plein d’impr√©vu et de surprises, et qui, aux √Čtats-Unis comme dans l’Ancien Monde, ne peut √™tre abord√© sans une profonde agitation des esprits : la r√©vision des lois constitutionnelles. Coles, emport√© par l’ardeur de la jeunesse, par la g√©n√©rosit√© de son d√©vouement √† une noble cause, mal arm√© encore contre les ruses des politiciens, avait, sans le vouloir, d√©cha√ģn√© une temp√™te.

Il y tint t√™te courageusement ; mais combien cet homme droit et franc dut souffrir dans la lutte ! Rien, au moins jusqu’√† ces derniers temps, n’aurait pu, en France, donner une id√©e des mis√©rables inventions, des exp√©dients honteux, auxquels s’abaiss√®rent ses ennemis ou plut√īt les ennemis de la libert√©, poursuivie en sa personne. Le temps et l’espace me manquent pour reproduire ici les types de politiciens √† la fois grotesques et dangereux, singes et renards, que fait passer sous nos yeux le livre de M. Washburne, aid√© des curieuses notes d’un contemporain, le juge Gillespie, une sorte de La Bruy√®re ou de Saint-Simon illinois qui excelle √† dessiner en quelques traits un caract√®re, √† mettre en relief une laide t√™te, un cŇďur malfaisant ou un rustre mal √©lev√©. H√©las ! ces types para√ģtraient peut-√™tre moins √©tranges et moins neufs, aujourd’hui, qu’ils n’auraient sembl√©, il y a quelques ann√©es : les mŇďurs politiques se sont tellement abaiss√©es chez nous, elles ont si rapidement descendu la fatale pente d√©mocratique, que certaines fractions des Chambres fran√ßaises, en cette fin de si√®cle, ne s’√©l√®vent point beaucoup au-dessus de l’humble niveau intellectuel et moral o√Ļ √©tait encore la majorit√© du petit parlement illinois en 1822. Un incident fera juger des tricheries auxquelles se pr√™tait alors, en Am√©rique, le jeu parlementaire.

Pour que le peuple f√Ľt appel√© √† voter sur la r√©union d’une convention, ayant pour but de r√©viser les lois constitutionnelles, il fallait que la question lui f√Ľt soumise par une r√©solution des deux Chambres, prise √† la majorit√© des deux tiers de leurs membres. Le s√©nat de l’Illinois √©tait pr√©cis√©ment form√© pour les deux tiers d’esclavagistes. De ce c√īt√©, la majorit√© voulue √©tait acquise. Mais, √† la Chambre basse, le parti de la r√©vision, – ou de l’esclavage, c’√©tait tout un, – quoique en majorit√©, manquait d’une voix pour atteindre le nombre requis par la loi. Comment faire pour y parvenir ? Il n’y avait qu’un moyen : un coup de force parlementaire. Mais sur quoi le faire porter ? Sur une √©lection. Nous savons, en France, comment un parlement annule des √©lections d√©sagr√©ables √† la majorit√©, m√™me lorsqu’elles sont parfaitement l√©gales. Nos d√©put√©s ont montr√© leur savoir-faire dans ce genre, en 1877 et depuis. Mais il ne leur est pas encore arriv√© d’annuler, au m√©pris de la chose jug√©e, une √©lection plusieurs mois apr√®s l’avoir valid√©e, et cela uniquement pour remplacer un membre de la minorit√© par une persona grata, dont ils estiment le concours utile √† leurs id√©es ou √† leurs passions. Les politiciens de l’Illinois donn√®rent ce spectacle √©difiant, qui un jour peut-√™tre se reproduira chez nous, tant nos progr√®s dans la voie du sans-g√™ne parlementaire sont maintenant rapides !

Un d√©put√©, nomm√© Hansen, avait eu pour concurrent, dans le comt√© de Pike, un ardent esclavagiste du nom de Shaw, surnomm√© « le Prince-Noir » √† cause du grand nombre de « demi-sang » n√©s sur ses terres. L’√©lection de Hansen avait √©t√© valid√©e par la Chambre le 9 d√©cembre 1822. Il n’√©tait pas encore question de la r√©vision des lois constitutionnelles. Quand l’agitation eut √©t√© commenc√©e, les meneurs de la majorit√© r√©visionniste, en qu√™te d’une voix, et m√©contents d’un pr√©c√©dent vote de Hansen, r√©solurent de chasser celui-ci de son si√®ge et d’y introduire « le Prince-Noir ». Le 12 f√©vrier 1823, le colonel Field, revenant sur la chose jug√©e neuf semaines auparavant, attaqua violemment l’√©lection de Hansen, et produisit un certificat d’un ami de Shaw attestant que celui-ci avait √©t√© √©lu : la majorit√© de la Chambre d√©clara Hansen d√©chu de son si√®ge 4 et Shaw d√©put√©. Le tour √©tait jou√©. Le parti r√©visionniste poss√©da d√©sormais le nombre de voix n√©cessaire pour que, par les deux tiers des votes des deux Chambres, une r√©solution f√Ľt pass√©e appelant le peuple de l’Illinois √† se prononcer sur l’opportunit√© de convoquer une convention, charg√©e de r√©viser les lois constitutionnelles, c’est-√†-dire d’ouvrir √† l’esclavage le territoire de l’√Čtat, que la constitution actuellement en vigueur lui avait ferm√©.

Pendant un an et demi, l’Illinois fut en proie √† une agitation croissante ; car le pl√©biscite ne devait avoir lieu que le premier lundi d’ao√Ľt 1824. Les Am√©ricains aiment √† laisser ainsi m√Ľrir les questions, apr√®s les avoir pos√©es ; mais que d’orageux soleils sont n√©cessaires pour les amener √† maturit√© ! D√®s que le vote de la l√©gislature eut √©t√© acquis, on vit √† Vandalia, alors capitale politique de l’Illinois, une procession grotesque, conduite par des juges, d’anciens gouverneurs, des personnages officiels, et form√©e par la majorit√© des deux Chambres, manifester sous les fen√™tres de Coles, et y faire entendre un charivari o√Ļ les sons du tambour, de la trompette, des po√™les √† frire frapp√©es en cadence, se m√™laient √† des grognements, √† des cris d’animaux, √† d’ironiques lamentations. Ce d√©but promettait : la suite tint les promesses. L’√Čtat tout entier se divisa en convention et anti-convention men, et bient√īt en esclavagistes et anti-esclavagistes, car le but des meneurs devenait chaque jour plus clair. Les places publiques, les clubs, les maisons, les chaires chr√©tiennes, retentissaient de discours pour ou contre l’esclavage des N√®gres. Bien des gens ne se montraient plus sans orner leur ceinture d’une panoplie de pistolets et de poignards. La foule pendit trois partisans de la libert√©, mais, par bonheur, en effigie seulement. Comme l’√©crivait Coles, « l’esclavage est un tel poison, qu’il jette dans le d√©lire ses partisans ». Heureusement ses adversaires, parmi lesquels √©taient la plupart des hommes religieux et des pr√©dicateurs de l’√Čvangile, gardaient mieux leur sang-froid. Coles √©tait √† leur t√™te, leur cherchant partout des alli√©s, encourageant les hommes de talent et de bonne volont√© √† √©crire en faveur de la cause lib√©rale, r√©pandant les journaux et les brochures, pesant sur l’opinion de tout le poids de son influence personnelle, administrant de son mieux l’√Čtat malgr√© l’opposition syst√©matique et souvent injurieuse de la majorit√© l√©gislative. Le conflit dont il avait √©t√© l’auteur involontaire remuait profond√©ment sa pens√©e et son cŇďur. « Je suis n√©, – √©crivait-il √† l’un de ses amis, l’anglais Flower, qui, apr√®s s’√™tre √©tabli dans le Kentucky avait, comme Coles, √©migr√© en Illinois pour fuir le contact de la servitude, – je suis n√© au sein m√™me de l’esclavage des Noirs, je l’ai vu, avec tout ce qu’il am√®ne, j’ai r√©fl√©chi sur sa nature, et, comme il m’a √©t√© impossible de le concilier avec ma croyance tant politique que religieuse, j’ai abandonn√© mon pays natal, mes vieux parents, mes amis, pour chercher ici des principes et des mŇďurs conformes √† mes sentiments. Jugez de ce que j’√©prouve en assistant aux efforts aujourd’hui tent√©s pour faire de notre libre soci√©t√© une odieuse association de ma√ģtres et d’esclaves ! »

Le temps combattit pour la cause √† laquelle se d√©vouaient Coles et ses amis. L’id√©e de r√©vision avait d’abord √©t√© populaire. Le pays souffrait : les temps √©taient durs. Des r√©coltes abondantes, et des d√©bouch√©s insuffisants ; une industrie languissante, des ouvriers sans ouvrage ; l’or effray√© se cachant, et remplac√© par un papier-monnaie, sans valeur r√©elle et √† cours variable, qui retirait aux transactions toute solidit√© et tout s√©rieux ; en m√™me temps, le flot de l’√©migration, source de tant de richesses, se d√©tournant de l’Illinois pour se porter vers le nouvel √Čtat du Mississipi : telle √©tait la situation, bien faite pour √©branler les courages mal tremp√©s ou les opinions h√©sitantes. Voyant passer √† travers leur pays, mais sans s’y arr√™ter, de longs convois, wagons pleins d’esclaves, tra√ģn√©s par de superbes chevaux, fiers planteurs, bien √©quip√©s, bien mont√©s, et entendant ceux-ci dire qu’ils ne s’√©tablissaient pas dans l’Illinois parce que la loi y interdisait l’esclavage, les fermiers m√©contents, les industriels ruin√©s, enviaient le bonheur des √Čtats voisins, et maudissaient le lib√©ralisme importun de leur constitution. Les adversaires de celle-ci exploit√®rent habilement ces sentiments √©go√Įstes. Cependant, l’ann√©e suivante, les id√©es chang√®rent. La situation mat√©rielle s’√©tait-elle am√©lior√©e ? Coles avait-il r√©ussi dans ses efforts pour agir sur l’opinion, et en particulier dans sa propagande infatigable de saines notions √©conomiques, montrant qu’√† la longue dans les territoires esclavagistes le prix des terres s’avilit, tandis qu’il augmente dans les territoires sans esclaves ? Quelle que f√Ľt la raison de ce revirement, le jour du scrutin trouva les esprits bien dispos√©s pour les doctrines conservatrices et lib√©rales, c’est-√†-dire pour les id√©es hostiles √† la r√©vision. Celle-ci e√Ľt √©t√© acclam√©e un an auparavant ; elle fut, au mois d’ao√Ľt 1824, repouss√©e par une majorit√© de 1.872 voix sur 11.772 votants.


IV


Coles avait eu d’autant plus de m√©rite √† combattre vaillamment ce bon combat, que, pendant l’ann√©e 1824, un monstrueux proc√®s, Ňďuvre de ses ennemis politiques, mettait ses int√©r√™ts priv√©s en p√©ril.

Nous connaissons en partie ce proc√®s par sa correspondance avec son ami Roberts Vaux. Roberts Vaux est une curieuse et attachante figure de quaker. C’est le quaker classique : il est n√© et a toujours v√©cu √† Philadelphie, la ville fond√©e par Penn ; il est riche, comme tout bon quaker doit l’√™tre ; il se conforme dans ses lettres √† toutes les observances de la secte, tutoie ses correspondants, √©vite comme un blasph√®me le mot monsieur, se garde d’√©crire le nom du mois : soyez s√Ľr qu’un tel homme n’a jamais dit bonjour ou bonsoir, et n’a √īt√© devant personne son chapeau de forme basse et √† larges ailes. Mais en m√™me temps Roberts Vaux est un quaker cons√©quent. On a connu des membres de la Soci√©t√© des Amis qui ne conservaient de l’ancienne observance que l’habit √† collet droit et le chapeau plat ; ceux-l√† s’int√©ressaient aux choses mondaines, ne r√©prouvaient point la guerre, quand on ne les obligeait pas √† prendre eux-m√™mes le mousquet, et, dans l’int√©r√™t de la paix universelle, condescendaient √† poss√©der des esclaves. Vaux n’est point de ces rel√Ęch√©s. Il porte avec s√©rieux et sinc√©rit√© son titre d’ami du genre humain. C’est un honn√™te homme, na√Įf et bon, qui s’√©prend de Coles, le sert avec z√®le dans sa lutte contre les id√©es esclavagistes, √©crit pour lui tracts et brochures, et devient peu √† peu le plus intime et le meilleur confident du gouverneur de l’Illinois. Une des plus belles lettres de Coles est celle o√Ļ il raconte √† Roberts Vaux l’histoire du proc√®s intitul√©, dans la langue juridique am√©ricaine, The county of Madison versus Edward Coles. Voici quelle en fut l’occasion.

On se rappelle que Coles, avant d’entrer dans l’Illinois, avait donn√© √† ses esclaves un acte d’affranchissement g√©n√©ral, puis, sur l’avis du jurisconsulte Cook, et pour se conformer √† une loi r√©cemment vot√©e, avait, une fois arriv√© dans l’√Čtat, remis √† chacun d’eux un certificat individuel de lib√©ration. Il devait se croire en r√®gle ; il ne l’√©tait pas encore. Les pouvoirs l√©gislatif et ex√©cutif de l’Illinois avaient, √† cette √©poque, une singuli√®re habitude : on votait une loi, puis on laissait passer de longs mois avant de la promulguer par une publication officielle. Une autre loi avait √©t√© vot√©e quelques mois avant que Coles dev√ģnt citoyen de cet √Čtat : elle d√©fendait d’y introduire un N√®gre pour l’affranchir, √† moins de prendre l’engagement, sous une caution personnelle de mille dollars, que ce N√®gre ne tomberait jamais √† la charge publique ; « l’√©mancipateur » qui omettait de prendre cet engagement √©tait passible d’une amende de deux cents dollars pour chaque affranchi. Ni Coles, ni Cook lui-m√™me ne connaissaient l’existence de cette loi ; cela √©tait pardonnable, pour le premier surtout, car elle n’√©tait pas encore promulgu√©e : elle ne le fut que cinq mois apr√®s l’installation des N√®gres de Coles dans l’Illinois. Les esclavagistes en prirent cependant pr√©texte pour traduire Coles en justice.

Le meneur de cette nouvelle intrigue, l’instigateur du proc√®s, y avait personnellement peu d’int√©r√™t ; quand m√™me les affranchis (qui d’ailleurs avaient tous prosp√©r√©) auraient d√Ľ tomber un jour √† la charge de l’assistance publique, il n’e√Ľt point eu √† y contribuer pour sa part, ne poss√©dant aucune propri√©t√© et ne payant point d’imp√īt. Raison de plus pour crier fort : en pays d√©mocratique ce ne sont pas, on le sait, les plus impos√©s qui tiennent g√©n√©ralement les cordons de la bourse. On ne nous dit pas quelles autorit√©s du comt√© de Madison, domicile des affranchis de Coles, se d√©cid√®rent √† intervenir ; je ne suis point assez vers√© dans la proc√©dure illinoise pour expliquer clairement la marche suivie ; toujours est-il qu’√† la session de mars 1824, tenue par la cour de circuit d’Edwardsville, le proc√®s « du comt√© de Madison versus Edward Coles » fut pour la premi√®re fois appel√©.

La cour de circuit, assist√©e d’un jury, si√®ge au moins deux fois par an dans chaque comt√© : elle conna√ģt de toutes les affaires importantes, et occupe en Am√©rique, dans chaque √Čtat, le troisi√®me degr√© de la hi√©rarchie judiciaire. Au-dessus d’elle, il n’y a que la cour supr√™me de l’√Čtat, dont le juge unique, assist√© d’un juge adjoint qui lui pr√©pare et lui expose les affaires, si√®ge tour √† tour dans les divers comt√©s ; celle-ci joue √† peu pr√®s le r√īle de notre cour de cassation. La magistrature est presque partout √©lective, soit par le suffrage direct, soit par le vote des parlements locaux. En Illinois, √† l’√©poque dont nous nous occupons, elle se recrutait par ce dernier mode. Dans un de ses messages, Coles appelle l’attention des membres de la l√©gislature sur le devoir qui leur incombe d’appeler aux fonctions judiciaires – « √† ces fonctions les plus hautes de toutes, car de la sagesse de ceux qui les remplissent d√©pendent nos fortunes et nos vies » – les hommes les plus dignes par leur capacit√©, leur science et leur caract√®re, et de laisser de c√īt√©, dans cette √©lection, tout pr√©jug√© personnel et toute partialit√© politique. Paroles d’un sage, qui pr√™che dans le d√©sert. Nous avons sous les yeux une lettre adress√©e √† Coles lui-m√™me par un candidat √† une fonction dont la nomination d√©pendait du gouverneur. « Si vous me nommiez, dit le candidat, cela me serait personnellement tr√®s avantageux, et aussi me permettrait de faire du bien √† mes amis et du mal √† mes ennemis, » it woult benefit me individually, and enable me to serve my friends and punish my ennemies. Tous les candidats aux fonctions √©lectives de la judicature n’avaient pas la candeur ou la franchise de dire tout haut √† ceux de qui d√©pendait leur nomination ce qu’un candidat √† des fonctions d’un autre ordre osait ainsi √©crire au gouverneur ; mais la plupart le pensaient tout bas : c’√©tait une clause sous-entendue du march√© pass√© entre eux et leurs √©lecteurs. Malheur par cons√©quent aux adversaires politiques qui devaient ensuite compara√ģtre √† leur barre ! Coles en fit la dure exp√©rience.

Son affaire avait √©t√© appel√©e √† la session de mars, puis renvoy√©e √† celle de septembre. Un esclavagiste, le juge Reynolds, pr√©sidait alors la cour. Aussi toutes les exceptions, m√™me les mieux fond√©es, oppos√©es par Coles √† la poursuite furent successivement rejet√©es ; le jury, appel√© √† se prononcer, condamna le d√©fendeur √† une amende de deux mille dollars. La loi permettait √† celui-ci de r√©clamer un nouvel examen de la cause √† une autre session : elle revint donc une troisi√®me fois, en mars 1825, devant la cour de circuit, appel√©e √† d√©cider s’il y avait ou non lieu d’accorder a new trial. La cour avait alors pour pr√©sident un esclavagiste, le juge McRoberts, et la motion de Coles fut repouss√©e, bien qu’il invoqu√Ęt, cette fois, une amnistie vot√©e deux mois auparavant par la l√©gislature en faveur de ceux qui avaient contrevenu, comme on l’en accusait, √† la loi sur les N√®gres affranchis. Un arr√™t de la cour de circuit, digne assur√©ment de prendre place parmi les plus curieux monuments d’ineptie que les fastes judiciaires aient jamais enregistr√©s, d√©cida que, dans le cas pr√©sent, le parlement n’avait pas eu le droit de s’opposer par une loi nouvelle au recouvrement d’amendes d√©j√† prononc√©es : cela revenait √† dire qu’une amnistie ne saurait avoir d’effet r√©troactif ! D√©cid√©ment, √©lective ou non, une magistrature politique est une belle chose.

Laissons ces mis√®res, et, pour l’honneur de l’humanit√©, regardons une grande chose, l’√Ęme de celui qui souffrait pour la justice. « Jusqu’√† pr√©sent, √©crivait Coles √† Roberts Vaux au cours de son proc√®s, j’avais eu la bonne fortune de toujours vivre en parfaite harmonie avec les autres hommes. La haine et la pers√©cution dont je viens d’√™tre victime m’ont fait entrer dans un nouvel ordre de sentiments : j’ai voulu jeter un regard sur ma conduite pass√©e pour voir si elle avait √©t√© juste. En faisant cette revue, j’ai eu la joie de reconna√ģtre que je n’avais s√©rieusement offens√© personne ; mais j’ai senti une profonde douleur √† la pens√©e des violences auxquelles j’ai √©t√© en butte, quand mon seul crime est d’avoir demand√© pour tous les hommes des droits √©gaux, et d’avoir fait obstacle √† ceux qui voulaient acqu√©rir le pouvoir d’opprimer leurs fr√®res. Consid√©rant de ce point de vue ma situation, je remercie la Providence de m’avoir fait souffrir pour une grande cause, et je lui rends gr√Ęce de m’avoir constitu√© de telle sorte qu’il n’y ait point de place en moi pour le doute, la crainte ou l’h√©sitation. Mes opinions ont √©t√© longuement et m√Ľrement form√©es, j’ai pris avec r√©flexion le chemin que je suis ; les calomnies, les pers√©cutions ou les menaces ne m’en feront pas d√©vier. »

Cependant Coles n’√©tait pas √† la fin de ses √©preuves. Il en avait appel√© de la cour de circuit √† la cour supr√™me ; celle-ci cassa la d√©cision du juge McRoberts. Mais Coles n’avait pas eu la patience d’attendre que justice f√Ľt ainsi rendue au bon sens et au bon droit. Un article portant sa signature, et critiquant l’√©trange arr√™t de McRoberts, avait, quelque temps auparavant, paru dans un journal. McRoberts saisit avidement l’occasion que lui offrait l’imprudence de sa victime. Deux nouveaux proc√®s furent par lui intent√©s √† Coles, un proc√®s criminel pour libelle, un proc√®s civil en son nom propre, demandant cinq mille dollars de dommages-int√©r√™ts. Malgr√© les efforts de Coles, qui aurait voulu sortir triomphant de la nouvelle lutte suscit√©e par la malice de ses ennemis, l’accusation fut abandonn√©e, et l’action civile tomba d’elle-m√™me. √Ä la fin de l’ann√©e 1826, il pouvait enfin respirer librement : toutes les chicanes de la proc√©dure am√©ricaine √©taient venues s’√©mousser contre l’aes triplex de sa fi√®re et intr√©pide conscience, non sans lui faire cependant au cŇďur plus d’une secr√®te blessure.

V

Cette ann√©e 1826 marqua la fin de la vie publique de Coles. Ses pouvoirs de gouverneur expiraient : il dit adieu au petit parlement de l’Illinois par un message fort digne, dans lequel il pousse une derni√®re fois le cri de la justice et de l’humanit√©. Demandant aux Chambres de voter des lois qui missent la condition des malheureux enfants de l’Afrique en harmonie avec les institutions politiques de l’√Čtat, il les conjure surtout d’effacer des codes la pr√©somption barbare qui voyait dans tout homme de couleur un esclave, √† moins qu’il n’apport√Ęt la preuve √©crite de sa libert√©, et de la remplacer par la pr√©somption contraire : tout homme, quelle que soit sa couleur, est libre, si l’on ne prouve qu’il est esclave.

Rendu √† la vie priv√©e, Coles, qui aimait l’agriculture, continua pendant plusieurs ann√©es de r√©sider pr√®s de sa ferme d’Edwardsville. Mais, de temps en temps, il allait revoir la vieille maison paternelle en Virginie. Les impressions si vives produites dans ce pays par son exil volontaire et l’affranchissement de ses N√®gres s’√©taient effac√©es : l’autorit√© de son caract√®re personnel, la grande notori√©t√© politique acquise d√©sormais par lui, imposaient partout le respect. D’ailleurs, il n’avait pas cess√© d’entretenir d’affectueux rapports avec les membres de sa famille, et il s’int√©ressait passionn√©ment aux destin√©es de son pays natal ; une lettre √©crite par lui en 1826 √† son beau-fr√®re, John Rutherford, qui venait d’√™tre √©lu membre de la l√©gislature virginienne, montre dans quelle voie il ne d√©sesp√©rait point (les √©v√©nements, h√©las ! lui ont donn√© tort) de voir un jour entrer le vaste et bel √Čtat qui avait √©t√© son berceau. J’en d√©tache un passage curieux qui contient, avec un parall√®le du sort des N√®gres dans les colonies d’origine espagnole et britannique, des vues sages, patientes, mod√©r√©es, sur l’am√©lioration graduelle de la condition des esclaves, l√† o√Ļ l’√©mancipation imm√©diate ne serait pas jug√©e possible :

« L’histoire des colonies anglaises et espagnoles montre, dit-il, que les esclaves se sont mieux conduits l√† o√Ļ ils ont √©t√© mieux trait√©s et ont eu devant les yeux la perspective de l’affranchissement, tandis que les insurrections ont √©t√© plus fr√©quentes dans les lieux o√Ļ ils ont √©t√© opprim√©s, et o√Ļ la loi a rendu les affranchissements rares et difficiles. Nous n’entendons jamais parler de r√©voltes dans les √ģles espagnoles 5, o√Ļ les esclaves sont plac√©s sous l’attentive protection de la loi, et o√Ļ chacun peut librement affranchir. La Virginie devrait rapporter la loi prohibitive de l’√©mancipation, interdire le trafic des esclaves, presque aussi odieux que la traite africaine, restreindre le pouvoir qu’a le ma√ģtre de disposer de ses N√®gres, en l’emp√™chant de s√©parer l’enfant du p√®re, le mari de la femme, et, autant que possible, attacher l’esclave au sol natal ; elle doit surtout veiller √† ce que l’on enseigne aux esclaves les devoirs de la religion, √©tendre sur eux la protection des lois, punir le ma√ģtre cruel, affranchir ou au moins vendre √† un autre ma√ģtre l’esclave maltrait√©. De telles mesures auraient le plus salutaire effet ; on pourrait imiter l’Espagne, qui permet √† ses esclaves de racheter une partie de leur temps d√®s qu’ils en ont le moyen : ainsi, un N√®gre valant 600 shillings peut, en payant 100 sh., acqu√©rir la libre disposition d’un jour par semaine, de deux jours en en payant 200, etc. » Coles serait d’avis que l’on p√Ľt ensuite √©tablir en dehors de l’√Čtat les Noirs lib√©r√©s ; mais sa pens√©e n’est point m√©prisante comme celle de Jefferson : il d√©plore « le malheureux pr√©jug√© existant entre les Blancs et les Noirs, et faisant qu’il est de l’int√©r√™t des uns et des autres de vivre s√©par√©s ».

« Si je pouvais apprendre que des lois meilleures ont √©t√© adopt√©es par mon pays, quand m√™me il ne me serait pas donn√© de voir la compl√®te √©mancipation, je mourrais au moins avec la consolation de croire que justice sera un jour rendue aux descendants des malheureux Africains, et que mon pays, la lointaine post√©rit√© de ma famille, sinon mes neveux et ni√®ces, vivront enfin en paix et en s√Ľret√©, d√©livr√©s de la perp√©tuelle menace que fait peser sur tous un syst√®me odieux et contre nature, f√©cond en haines, en divisions, en guerres domestiques. »

Coles s’√©tait tromp√© : les planteurs de la Virginie refus√®rent d’entrer dans les voies larges et g√©n√©reuses qu’il entrouvrait devant eux. Lorsque, quarante ans plus tard, retir√© depuis de longues ann√©es √† Philadelphie, il re√ßut la nouvelle de la prise de Richmond, des ruines et des humiliations sans nombre souffertes par sa patrie, le vieux Virginien dut se souvenir de ses conseils m√©pris√©s, et pleurer sur l’orgueil obstin√© qui avait forc√© la Providence √† porter de tels coups et √† infliger de telles le√ßons. Mais, s’il n’avait pu pr√©server la Virginie, il garde au moins la gloire d’avoir sauv√© l’Illinois. Sans l’√©nergie montr√©e par lui pendant les p√©nibles et orageuses ann√©es de son gouvernement, cet √Čtat e√Ľt ouvert ses fronti√®res √† la servitude, et se f√Ľt probablement laiss√© entra√ģner √† la d√©rive par le l√Ęche courant qui portait un grand nombre de ses habitants vers les id√©es et les mŇďurs esclavagistes. Coles se mit en travers, et le courant s’arr√™ta. C’est le grand acte de sa carri√®re politique. Mais il n’eut la force de l’accomplir que parce qu’il s’√©tait fait, tout jeune, des convictions profondes, et parce qu’il avait propos√© √† sa vie priv√©e comme √† sa vie publique le m√™me id√©al de justice. L√† fut la source de son autorit√© morale. Entre l’homme public et l’homme priv√© il n’y eut jamais chez lui la plus l√©g√®re dissidence : quand il se levait pour lutter en faveur de la bonne cause, c’√©tait tout d’une pi√®ce, comme les chevaliers d’autrefois, et la m√™me conscience l’enveloppait enti√®rement de son airain. Qu’on ne s’√©tonne pas de telles expressions employ√©es √† propos d’un citoyen des √Čtats-Unis : trouverait-on dans l’Ancien Monde beaucoup de vies plus nobles, plus pures, plus vraiment chevaleresques, je r√©p√®te ce mot, que celle de l’homme qui, avant de rompre des lances en faveur de la libert√© des Noirs, commen√ßa par affranchir tous les siens, c’est-√†-dire par se d√©pouiller et s’appauvrir, afin d’acqu√©rir le droit de combattre la t√™te haute, et d’ajouter √† la parole le poids de l’exemple ? Plus tard, quand la lutte ne fut plus seulement entre les lib√©raux et les esclavagistes, quand elle fut autant et surtout entre le Nord et le Sud, la libert√© put avoir des champions moins d√©sint√©ress√©s ; mais l’√©pisode que nous venons de raconter appartient √† une autre √©poque, il met en relief un h√©ros pur de tout alliage, et m√©ritait, ce nous semble, pour l’honneur de l’humanit√©, d’√™tre tir√© de l’oubli.

Paul ALLARD, √Čtudes d’histoire et d’arch√©ologie, 1899.

1 Sketch of Edward Coles, second governor of Illinois, and the slavery struggle of 1823-1824. Un volume, Chicago, 1883.

2 En 1860, sur 4 millions 600 mille suffrages environ exprim√©s dans les √©lections primaires, Lincoln se trouva en minorit√© de plus de 900.000 voix. Mais la comparaison ne peut √™tre faite que jusqu’√† un certain point, parce que, si les √©lections des gouverneurs d’√Čtat sont √† un seul degr√©, l’√Člection du pr√©sident des √Čtats-Unis est √† deux degr√©s, et Lincoln obtint, dans le coll√®ge pr√©sidentiel, une majorit√© de 29 voix sur 303 votants.

3 Il s’appelait Hubbart ; c’√©tait un niais. Voici un sp√©cimen d’un discours prononc√© par lui en 1826, quand, enivr√© par un premier succ√®s, il osa briguer les fonctions de gouverneur : « Concitoyens, je pose ma candidature. Je ne pr√©tends pas √™tre un homme de talents extraordinaires ; je ne me donne pas pour l’√©gal de Jules C√©sar ou de Napol√©on Bonaparte, ni m√™me pour un grand homme, comme mon concurrent. Cependant, je me crois capable de vous gouverner assez bien. Je ne pense pas qu’il y ait besoin d’un homme extraordinaire pour vous gouverner. √Ä vrai dire, concitoyens, je ne vous crois pas tr√®s difficiles √† gouverner tant bien que mal. » Tel √©tait le simpleton que le suffrage universel imposait pour lieutenant √† Coles pendant quatre ans !

4 Pour donner une id√©e de la carri√®re d’un Am√©ricain, voici les diff√©rentes situations occup√©s par Hansen pendant neuf ans de s√©jour en Illinois, de 1890 √† 1829 : ma√ģtre d’√©cole ; – colonel ; – Juge ; – d√©put√© ; – invalid√© ; – une seconde fois d√©put√© ; – d√©missionnaire ; – g√©n√©ral ; – juge of probate. – En 1889, il quitta l’Illinois, et mourut en 1872, √† l’√Ęge de quatre-vingt-onze ans. « His only fault was a love of liquor. »

5 Ces paroles ont malheureusement cess√© d’√™tre vraies. Mais les √©loges que donne ici √† la l√©gislation espagnole sur l’esclavage un t√©moin assur√©ment peu suspect, √©taient m√©rit√©s. √Ä Cuba, √©crivait en 1861 M. Cochin, dans son beau livre sur l’Abolition de l’Esclavage (t. II, p. 194), « l’esclavage est doux ; il l’a toujours √©t√© dans les colonies espagnoles. Des lois humaines assurent protection √† l’Africain, comme autrefois √† l’Indien. Elles lui conf√®rent quatre droits : celui de changer un ma√ģtre contre un autre, si l’esclave en trouve un dispos√© √† l’acheter ; celui de se marier ; celui de se racheter peu √† peu par le produit de son travail ; celui de racheter sa femme et ses enfants. »

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