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Point-Lecture N°12: Le mouvement f√©ministe et la d√©cadence romaine - Paul ALLARD

La Rédaction
La langue fran√ßaise a des sympathies et des r√©pulsions tr√®s caract√©ristiques. Pour les id√©es justes, elle trouve tout de suite le mot propre. Mais qu’il s’agisse d’exprimer des id√©es antipathiques au g√©nie national, aux traditions de la race et de la patrie, elle devient tout √† coup impuissante. Il faut alors, pour l’id√©e fausse, cr√©er un mot nouveau, ou adopter un mot ancien, violemment d√©tourn√© de son sens naturel. C’est ainsi que la clart√© de l’esprit fran√ßais se venge des tentatives faites pour l’obscurcir. Nous en avons eu, de nos jours, plus d’un exemple. Quand des sectaires ont entrepris de supprimer de l’√©cole populaire tout enseignement religieux, d’√©carter de cette √©cole ou du lit des malades les serviteurs et les servantes de Dieu, ils ont bless√© au point le plus d√©licat la tradition chr√©tienne et fran√ßaise ; aussi, pour d√©finir leur entreprise, ont-ils √©t√© oblig√©s de cr√©er un mot nouveau, barbare comme elle : la√Įcisation, √Ä l’heure pr√©sente, on voit se produire dans certains milieux un mouvement confus qui semble bien, au moins par ses exag√©rations, √™tre aussi contraire √† notre g√©nie national, fait d’ordre, de hi√©rarchie et de mesure. Pour lui aussi, il a fallu cr√©er un nom, puisque la langue fran√ßaise n’en avait pas √† offrir. Et l’on a dit : le f√©minisme.

Dans la bouche de ses ap√ītres les plus fougueux, le f√©minisme ne signifie pas autre chose que la revendication, pour les femmes, d’une compl√®te √©galit√© en toutes choses avec l’homme. On ne se demande pas si Dieu, en cr√©ant diff√©rents l’homme et la femme, ne leur a pas assign√© en ce monde une mission diff√©rente, ou au moins un r√īle distinct. On ne cherche pas si l’attribution, √† l’un et √† l’autre, dans la famille ou dans l’√Čtat, d’une situation identique, ne troublerait pas pr√©cis√©ment la plus d√©licate et la plus bienfaisante des harmonies providentielles. Mais on m√™le habilement ou inconsciemment les th√©ories les plus fausses √† de justes r√©clamations. √Ä l’appui de l’√©galit√© absolue, revendiqu√©e avec un brutal oubli des nuances, on invoque ce qu’il peut y avoir de d√©fectueux dans la position faite en certains cas √† la femme par la loi ou la soci√©t√©. De ce qu’un petit nombre d’articles de nos codes, en des circonstances tr√®s exceptionnelles, font, entre la faute morale de l’homme et celle de la femme, une distinction vraiment injurieuse pour celle-ci, il serait t√©m√©raire de pr√©tendre que la femme a sa place marqu√©e dans les Assembl√©es l√©gislatives afin de corriger ce qui reste encore d’injustice, dans ce qu’un auteur dramatique appelle « la loi de l’homme ». De ce que, dans un tout autre ordre d’id√©es, les n√©cessit√©s croissantes de la « lutte pour la vie », en obligeant au travail plus de femmes rendent √©quitable, utile m√™me √† la famille, de laisser √† l’√©pouse ou √† la m√®re une plus libre disposition de ses gains, il ne s’ensuit pas que celle-ci soit appel√©e √† secouer dans la soci√©t√© domestique toute subordination. Ce serait un r√™ve non moins dangereux d’ajouter que, le r√īle de la femme devant √™tre, dans la soci√©t√© de l’avenir, dans le monde de demain ou d’apr√®s-demain, identique √† celui de l’homme, il convient de donner √† l’une et √† l’autre une √©ducation semblable, bient√īt sans doute une √©ducation commune. √Ä ces conclusions arrivent cependant les ap√ītres du mouvement f√©ministe et, soit dans la presse, soit dans les conf√©rences, soit dans les congr√®s, soit m√™me au th√©√Ętre, ils jettent √† pleines mains ces semences d’id√©es, peut-√™tre ces semences de faits.

Je crois que, toutes les fois qu’une question de philosophie sociale est pos√©e, l’un des meilleurs moyens d’√©prouver ce qu’elle a de vrai ou de faux, ce qu’il convient de rejeter ou de retenir, c’est de la passer au crible de l’histoire. Il est peu de questions, m√™me parmi celles qui se pr√©sentent avec les allures de la nouveaut√©, qui n’aient des ant√©c√©dents bien plus anciens que ne supposent ceux-l√† m√™mes qui les soul√®vent. Tel probl√®me que l’on s’imagine √™tre particulier √† notre √©poque est vieux d’un millier d’ann√©es. Telle solution, que l’on se figure in√©dite, a √©t√© essay√©e il y a bien des si√®cles. Telle pr√©tendue d√©couverte de sociologie se trouve, √† l’insu de ses auteurs, avoir un long pass√© arch√©ologique. Il en est ainsi du mouvement f√©ministe. Dans ce qu’il offre de l√©gitime, il a depuis longtemps re√ßu du christianisme une satisfaction, qui n’est pas compl√®te uniquement √† cause du caract√®re pa√Įen conserv√© par quelques parties de notre l√©gislation. Mais, dans ce qu’il a d’excessif et de dangereux, il n’est gu√®re autre chose qu’une aspiration inconsciente vers des mŇďurs qui ont fleuri √† l’√©poque pa√Įenne, et que le christianisme eut pr√©cis√©ment pour objet de corriger ou d’abolir. Si bien que, tout ensemble par ce qu’il contient d’exceptionnellement vrai et par ce qu’il renferme de g√©n√©ralement faux, le mouvement f√©ministe, que l’on s’imagine √™tre d’invention r√©cente, a presque toutes ses racines dans l’antiquit√©.

I

√Ä l’origine, rien n’√©tait plus rigide et plus majestueux que la famille romaine. Le p√®re, v√©ritable magistrat domestique, est le ma√ģtre de sa femme et de ses enfants. Sur ceux-ci, il a un droit de vie et de mort ; sur celle-l√†, il exerce un pouvoir absolu, et r√©unit le tribunal de famille si elle manque √† ses devoirs. On retrouve, au commencement de l’Empire, un exemple c√©l√®bre de ce genre de proc√®s. Mais ce n’est plus qu’un reste tr√®s exceptionnel du droit ancien : la v√©rit√©, c’est que bien avant l’Empire la famille romaine s’est compl√®tement transform√©e. L’√©poux, le p√®re a cess√© d’√™tre le dur souverain des premiers temps ; la femme a pris au foyer la place libre et honor√©e qui lui appartient ; le joug qui pesait sur les enfants s’est consid√©rablement all√©g√©. La famille est devenue ce qu’elle est de droit naturel, une soci√©t√© hi√©rarchique, mais o√Ļ la subordination n√©cessaire est temp√©r√©e par l’amour. Peu √† peu, cependant, comme il √©tait in√©vitable dans cette soci√©t√© pa√Įenne o√Ļ le frein religieux et moral existait √† peine, le rel√Ęchement s’accrut sans mesure. Il se fit dans ce sens une effrayante r√©action. La femme acquit, sinon en droit, au moins en fait, une ind√©pendance qui contrastait singuli√®rement avec son asservissement antique. Elle devint presque l’√©gale de son mari, aussi libre que lui dans ses mŇďurs, √† beaucoup d’√©gards aussi influente que lui dans la vie sociale et m√™me politique.

Une √©ducation, soit semblable, soit, pour beaucoup, commune, la pr√©parait √† cette √©galit√© future. M√™me √† l’√©poque o√Ļ les mŇďurs √©taient d’accord avec la loi pour maintenir la femme dans un rang inf√©rieur, une singuli√®re incons√©quence l’√©mancipait d√©j√† par l’esprit. L’instruction la rendait l’√©gale, parfois sans doute la sup√©rieure du Romain. Il faut dire qu’en ce temps la similitude dans l’√©ducation des deux sexes √©tait √† peu pr√®s in√©vitable. D√®s qu’on permettait d’instruire la femme, on ne pouvait lui imposer une √©ducation diff√©rente de celle de l’homme. Toute la culture antique √©tait purement litt√©raire. Le domaine des sciences, qui, dans la soci√©t√© moderne, a √©t√© longtemps l’apanage presque exclusif des hommes, se trouvait √† peu pr√®s √©galement, chez les Romains, ferm√© aux √©coliers des deux sexes. La grammaire, l’√©tude des auteurs classiques, particuli√®rement des po√®tes, faisaient le fond de l’√©ducation. Ce que nous savons des femmes instruites de Rome les montre tr√®s vers√©es dans ce genre d’√©tudes, et certainement aussi famili√®res que les hommes avec la litt√©rature. La raison en est tr√®s simple : elles √©taient √©lev√©es tout √† fait de m√™me.

Filles de parents riches, elles avaient, comme leurs fr√®res, pour instituteurs des esclaves lettr√©s achet√©s √† grands frais. Appartenant aux classes populaires ou √† la bourgeoisie moyenne, elles fr√©quentaient les √©coles publiques. Tite-Live, dans un r√©cit c√©l√®bre, montre une jeune fille d√©j√† grande, d√©j√† fianc√©e, se rendant √† l’une des √©coles du Forum 1. Mais rien ne fait penser qu’il y ait eu des √©coles distinctes selon les sexes. Des textes pr√©cis nous parlent, au contraire, d’√©coles mixtes. Martial montre « les grandes filles et les braves gar√ßons » prenant ensemble en haine le livre que le ma√ģtre leur lit d’une voix rauque 2 ; ailleurs, ce n’est plus le livre, c’est le ma√ģtre m√™me, le ma√ģtre √† la main trop dure, qui est « d√©test√© √† la fois par les gar√ßons et les filles 3 ». Du ma√ģtre seul il est toujours question : je ne crois pas me tromper en affirmant qu’aucun texte romain ne parle d’institutrice ou de ma√ģtresse d’√©cole. Dans la maison, c’est le pr√©cepteur ou le p√©dagogue ; dans les classes publiques, c’est le magister qui instruit les jeunes filles 4. La femme n’a aucune part dans l’√©ducation des femmes.

La m√™me √©ducation pour les deux sexes, au besoin la co√©ducation, √† cela tendent les mŇďurs modernes, suivant plus ou moins docilement le courant d’id√©es trac√© par le mouvement f√©ministe. Mais cela n’est autre chose qu’un retour aux mŇďurs antiques. Il y a plus de vingt ans, un historien de grand talent, M. Boissier, le pr√©voyait d√©j√† ; et il s’y r√©signait, ce me semble, sans trop de peines. « Il ne faut pas, √©crivait-il, en 1874, dans un des meilleurs chapitres de son livre sur la Religion romaine, √™tre un grand proph√®te pour pr√©voir que, la situation des deux sexes devenant de plus en plus semblable, l’√©ducation des femmes se rapprochera tous les jours de celle des hommes, et qu’on reviendra, dans une certaine mesure, √† l’id√©al que les Romains se faisaient de la m√®re de famille. »

Mais cet id√©al pourrait mener loin. Dans les soci√©t√©s o√Ļ la religion et les mŇďurs sont en d√©cadence, l’√©mancipation de la femme a parfois des cons√©quences inattendues. On put le constater √† Rome, m√™me dans le domaine de la politique. L’Empire vit √† la fois l’affaiblissement des liens de famille et l’influence croissante des femmes sur les affaires publiques. Livie est tr√®s puissante sur Auguste ; par un privil√®ge inou√Į jusqu’√† ce jour, elle se voit, ainsi que sa sŇďur Octavie, investie de l’inviolabilit√© tribunitienne. Sous Tib√®re, la premi√®re Agrippine sera comme le centre de l’opposition ; sous Claude, la seconde Agrippine sera comme le centre du gouvernement, et prolongera son pouvoir durant toute la jeunesse de N√©ron. Au temps des Antonins, le niveau de la moralit√© publique remonte : on voit alors d√©cliner l’influence f√©minine ; aucune femme ne dirige les affaires, de Trajan √† Marc-Aur√®le. Mais, sous Commode, la favorite Marcia sera repr√©sent√©e sur les monnaies avec les attributs de la d√©esse Rome. Au troisi√®me si√®cle se succ√®dent des empereurs sans traditions et sans naissance, aventuriers intelligents parfois, souvent parvenus sans valeur intellectuelle ou morale. C’est l’√©poque par excellence du r√®gne des femmes. Pendant quinze ans, des princesses syriennes dominent le monde romain. Des deux ni√®ces de Julia Domna, l’une, Soh√©mias, fait empereur l’ignoble √Člagabale ; l’autre, Mamm√©e, gouverne avec l’honn√™te Alexandre S√©v√®re. √Ä l’√©poque des « trente tyrans », quand tout s’ab√ģme dans l’anarchie, deux femmes encore √©mergent du chaos et r√®gnent, l’une sur l’Orient, l’autre sur l’Occident, toutes les deux commandant les soldats et portant le casque : √† Palmyre, Z√©nobie ; en Gaule, Victorina, « la m√®re des arm√©es », que ses m√©dailles appellent aussi « l’empereur ». Au si√®cle suivant, l’autorit√© des femmes cesse tout √† coup. On ne leur voit aucune influence sur Diocl√©tien, Gal√®re, Maximin, princes cruels, mais intelligents et √©nergiques. Quand, avec Constantin, l’√Čglise aura triomph√©, leur r√®gne politique sera pour longtemps fini ; dans la d√©tresse de l’Empire, on verra les princes et les peuples se tourner vers des hommes qui s’appellent Ambroise ou Basile : les femmes, ramen√©es √† leur r√īle naturel, n’auront plus d’autre influence que celle de la pri√®re, de la tendresse et de la vertu.

Les femmes n’ont pas seulement, aux trois premiers si√®cles de notre √®re, une action tr√®s grande sur la politique et le gouvernement : dans les provinces, dans les villes, elles se m√™lent quelquefois assid√Ľment √† la vie administrative. Elles n’ont pas encore re√ßu le droit de vote ; mais, si elles ne votent pas, elles font voter, et ne craignent pas de mettre leur nom au bas des affiches √©lectorales pour recommander leurs candidats. Les murailles si √©loquentes de Pomp√©i nous en offrent plus d’un exemple. Aussi, par reconnaissance pour les pr√©sents dont quelques-unes d’entre elles comblent les cit√©s, pour les monuments qu’elles √©l√®vent, pour les jeux qu’elles donnent, le suffrage des magistrats ou des citoyens leur d√©cerne-t-il, √† son tour, de nombreux honneurs. Des matrones sont d√©clar√©es patronne de la corporation, patronne de la cit√©, m√®re de la colonie 5. Le s√©nat d’une ville d’Italie rend, en l’honneur d’une pr√™tresse de V√©nus, un d√©cret o√Ļ il est dit « que les s√©nateurs sont unanimes √† lui donner le titre de protectrice de la ville ; qu’il faut obtenir de sa bont√© qu’elle veuille bien l’accepter, recevoir chacun des citoyens en particulier, et la r√©publique en g√©n√©ral, dans la client√®le de sa maison ; en toute circonstance la d√©fendre et la prot√©ger par sa puissante intervention ; et qu’enfin on lui demandera d’accepter une table d’airain o√Ļ sera grav√© le d√©cret qu’on vient de rendre, et qui lui sera remise par les magistrats de la ville et les premiers du s√©nat 6. » Dans une ville africaine, on semble avoir √©t√© plus loin encore : ce n’est pas seulement un titre honorifique, c’est la magistrature active de la cit√©, le duumvirat, qui est d√©cern√©e √† une femme 7. Aux √ģles Bal√©ares, une femme est dite « avoir rempli toutes les charges et re√ßu tous les honneurs de l’√ģle 8. » On voit, dans plusieurs inscriptions municipales, une tendance √† donner aux femmes d’un certain rang une place √† part 9 : il est une fois question de « la curie des femmes 10 ». Comme le dit encore M. Boissier, « sous l’Empire romain, les femmes s’approchaient plus de la vie publique qu’il ne leur est permis de le faire aujourd’hui 11 ».

Cette phrase est vraie pour la France ; elle ne l’est pas pour l’Am√©rique, pour l’Australie ou m√™me pour l’Angleterre. Cependant, jusque dans les pays aujourd’hui les plus avanc√©s, l’influence f√©minine est loin d’√™tre encore, √† certains points de vue, √©gale √† ce qu’elle fut dans le monde romain. Le paganisme y avait donn√© √† la femme un r√īle religieux qui n’a pas d’√©quivalent dans les soci√©t√©s moderne. Elles fut pr√™tresses de tous les dieux. √Ä Rome, les flaminiques, sous leur bonnet de pourpre, marchent les √©gales des flamines, coiff√©s de la mitre √©trusque. En province, d’innombrables inscriptions nous font conna√ģtre les noms de pr√™tresses appartenant √† la meilleure bourgeoisie municipale, nomm√©es par d√©cret des d√©curions, honor√©es d’inscriptions ou de statues. Les unes sont vou√©es au culte des grands dieux du panth√©on gr√©co-romain, les autres au culte de la famille imp√©riale, et sp√©cialement des imp√©ratrices divinis√©es. Quelques-unes portent le titre de pr√™tresse de la province, de pr√™tresse du municipe, de pr√™tresse publique, de grande pr√™tresse, de flaminique perp√©tuelle 12. √Ä c√īt√© de ce culte officiel apparaissent d’autres religions o√Ļ la femme joue un r√īle plus grand encore. Elles sont venues de l’Orient, import√©es d’√Čgypte ou d’Asie : au temps de l’Empire, elle prennent une immense influence sur les √Ęmes pa√Įennes. Isis a de bonne beure ses pr√™tresses et ses initi√©es : comme elle impose plus de pratiques rituelles que de r√®gles de morale, on compte parmi les adeptes les plus ferventes de son culte et de ses myst√®res de belles p√©cheresses, assur√©ment non repentantes : D√©lie, la ma√ģtresse de Tibulle ; Cynthie, la ma√ģtresse de Properce ; Corinne, aim√©e par Ovide. Au quatri√®me si√®cle, les cultes les plus orgiastiques et les plus t√©n√©breux de l’Orient, celui de Cyb√®le, celui de Bellone, celui d’H√©cate, recrutent leurs ministres parmi les femmes de la plus haute aristocratie. Elles partagent √† cette √©poque avec leurs maris l’influence religieuse, et s’associent √† eux pour opposer le mysticisme pa√Įen aux progr√®s du christianisme. Rien de plus curieux, √† ce point de vue, que la double √©pitaphe de deux √©poux contemporains de Th√©odose, Vettius Agorius Pr√¶textatus et sa femme Aconia Fabia Paulina. Lui est pontife de Vesta, pontife du soleil, quind√©cemvir, augure, tauroboli√©, curiale, n√©ocore, hi√©rophante, p√®re des sacrifices. Elle « a √©t√© consacr√©e, dans √Čleusis, au dieu Bacchus, √† C√©r√®s et √† Cora ; consacr√©e, dans L√©erne, au dieu Liber, √† C√©r√®s et √† Cora ; consacr√©e, dans √Čgine, aux d√©esses » ; elle est « tauroboli√©e, isiaque, hi√©rophante » ; elle a appris « le triple secret d’H√©cate 13 ». En lisant l’√©pitaphe de ce m√©nage sacerdotal, on se croit transport√© dans une sorte de franc-ma√ßonnerie pa√Įenne. C’est que, √† la fin du quatri√®me si√®cle, les temples de Cyb√®le, les antres de Mithra, √©taient devenus des esp√®ces de loges ma√ßonniques : les derni√®res pa√Įennes de Rome y tenaient, on le voit, une large place.

Au point de vue religieux, le f√©minisme moderne ne suivra vraisemblablement pas les exemples de l’antiquit√©. Ce n’est pas le personnel f√©minin de l’Arm√©e du salut, malgr√© la bonne foi touchante de quelques-unes de ses na√Įves adeptes, qui rivalisera jamais avec les majestueuses ou s√©duisantes pr√™tresses du monde romain. Il y a, para√ģt-il, de jeunes « pastoresses » √† Chicago ; il n’est pas probable que cette excentricit√© religieuse, renouvel√©e des sectes gnostique et montaniste, fasse fortune en dehors du Far-West. La note dominante du mouvement f√©ministe, au moins en France, est plut√īt l’irr√©ligion, le la√Įcisme √† outrance, la libre pens√©e, avec ce qu’elle a de dess√©chant pour le cŇďur des femmes. N’oublions pas que l’initiatrice du f√©minisme dans notre pays, Maria Deraismes, a pr√©sid√©, en 1881, le premier congr√®s anticl√©rical. Cependant s’il est un point o√Ļ, malgr√© l’ab√ģme qui les s√©pare en apparence, la libre pens√©e rejoigne ais√©ment le mysticisme trouble des anciennes religions orientales, c’est le terrain des mŇďurs. Il y a, certes, de tr√®s honn√™tes femmes engag√©es dans le mouvement f√©ministe : il y en a beaucoup √† l’√©tranger ; il y en a m√™me en France. Mais, en d√©pit de leurs efforts, le mouvement se tourne et se tournera chaque jour davantage vers l’assimilation en toutes choses de l’homme et de la femme. Et quand on sait quelle licence, d√®s qu’il est affranchi du frein religieux, l’homme se donne trop ais√©ment, on devine les pentes o√Ļ glissera la femme √©mancip√©e, d√®s qu’elle se sera faite semblable √† lui. D√©j√† certaines adeptes fort avanc√©es du f√©minisme se plaignent des √©gards traditionnels que la courtoisie fran√ßaise a pour les femmes : c’est, disent-elles, un reste de servitude. Elles aiment qu’on leur manque de respect. Elles veulent √™tre trait√©es en hommes. Les cons√©quences morales de celle attitude, c’est encore l’antiquit√© romaine qui les montrera.

Certes, dans sa sixi√®me satire, Juv√©nal a dit bien du mal de ses contemporaines. Il a g√©n√©ralis√© bien des exceptions. Mais que de mots profonds, r√©v√©lateurs, on y rencontre ! Voyez cette matrone. Elle a secou√© le joug, elle est devenue l’√©gal de l’homme. Elle vit dans la maison en camarade de son mari : Vivit tanquam vicina mariti. Et si celui-ci s’indigne d’une violation de la foi conjugale, elle le regarde d√©daigneusement en disant : « Nous sommes convenus que tu feras ce que tu voudras ; je puis me donner m√™me licence ; en vain crieras-tu, invoqueras-tu le ciel et la terre ; je suis homme comme toi 14. » Homo sum, voil√† le dernier mot du f√©minisme romain ; il dit le naufrage de la gr√Ęce, de la retenue, de la pudeur, de la vertu, de la tendresse f√©minines ; il explique ce cas pathologique, observ√© par les moralistes romains, de maladies jusque-l√† r√©serv√©es aux hommes et s’abattant maintenant sur les femmes 15 ; il explique surtout ces aberrations √©tranges qui conduisaient des « femmes illustres » √† lutter publiquement dans le cirque contre les b√™tes f√©roces, √† provoquer les hommes au pugilat, frott√©es d’huile comme des athl√®tes, √† rev√™tir l’armure des gladiateurs pour se battre contre eux dans l’amphith√©√Ętre 16.

II

Un r√©cent historien des mŇďurs pa√Įennes n’a pas eu tort de dire que jamais peut-√™tre, sinon dans l’Am√©rique contemporaine, les femmes de la haute soci√©t√© ne furent aussi libres que dans l’Empire romain du troisi√®me si√®cle 17. Il semble qu’√† cette √©poque, toute hi√©rarchie sociale et familiale se serait facilement renvers√©e, si les anciennes mŇďurs n’avaient apport√© quelque r√©sistance. Tout, heureusement, n’√©tait pas d√©truit de la famille antique. Dans beaucoup de milieux se conservaient les id√©es et les coutumes traditionnelles. Pendant que quelques femmes menaient leurs maris ou menaient le monde, il restait dans les r√©gions moyennes assez de m√©nages imbus des vieux sentiments et des vieilles habitudes pour que la soci√©t√© romaine p√Ľt encore se tenir debout. Mais de ceux-l√†, ce n’est g√©n√©ralement pas aux historiens ou aux po√®tes qu’il faut demander la connaissance : quelques lignes √©pel√©es sur les marbres fun√©raires nous renseigneront plus s√Ľrement.

Sans doute, il faut se d√©fier de la litt√©rature d’√©pitaphes. √Ä Rome, cependant, elle √©tait beaucoup plus abondante et plus expressive qu’on ne la rencontre chez nous. Les Romains poss√©daient l’art, que nous avons perdu, de faire parler la pierre. Peut-√™tre parce qu’ils manquaient des immenses ressources de publicit√© dont nous disposons, ils lui confiaient beaucoup de choses. La lecture de leurs inscriptions s√©pulcrales est, √† cause de cela, tr√®s instructive. Quand elles parlent d’un grand personnage, elles nous donnent de pr√©cieux d√©tails sur la vie politique ou l’organisation administrative du monde romain ; quand elles parlent simplement d’un √©poux, d’une √©pouse, d’un p√®re ou d’une m√®re de famille, d’un enfant, il arrive souvent que de la pierre jaillit un mot plein d’√Ęme, un cri du cŇďur, un √©loge na√Įf, l’expression spontan√©e d’une douleur qui n’a rien de convenu ou de banal. Certes, il se peut que toutes les femmes qualifi√©es dans leurs √©pitaphes d’incomparable, de tr√®s chaste, tr√®s pure, tr√®s pieuse, bonne, douce, fid√®le, n’aient pas m√©rit√© de telles louanges ; il est possible que l’√©pith√®te « tr√®s sainte », donn√©e √† plusieurs d’entre elles, soit exag√©r√©e, et qu’il y ait bien de l’oubli dans le t√©moignage que beaucoup d’√©poux se donnent r√©ciproquement d’avoir v√©cu ensemble sans que la paix ait √©t√© jamais troubl√©e, « sans aucune l√©sion d’√Ęme ». Mais il est impossible aussi que tout soit faux dans ces √©loges si nombreux, et dans les marques de regrets qui les accompagnent. Et l’on a le droit de conclure que la soci√©t√© romaine poss√©dait encore de bons m√©nages, o√Ļ les r√īles n’√©taient point renvers√©s, o√Ļ r√©gnait un amour sinc√®re.

Cependant, ces √©pitaphes nous font aussi d’autres r√©v√©lations. Quand on contemple dans les inscriptions l’image souvent noble et touchante de la pa√Įenne, on d√©couvre que son horizon est presque toujours born√© aux choses de la vie pr√©sente. La d√©dicace aux dieux m√Ęnes, c’est-√†-dire aux √Ęmes des d√©funts, grav√©e sur un grand nombre de tombes n’est qu’une vaine formule. « Que les m√Ęnes existent, c’est ce que les enfants eux-m√™mes ne croient plus », √©crit Juv√©nal. « Si les m√Ęnes ont quelque sentiment », « s’il y a vraiment des m√Ęnes », ces correctifs se lisent, en effet, dans les inscriptions fun√©raires. En r√©sum√©, dans l’immense litt√©rature des √©pitaphes, qui est l’expression spontan√©e des croyances populaires, jamais ou presque jamais ne se rencontre l’affirmation claire, nette, pr√©cise d’une autre vie. Si l’on ajoute √† cela que le paganisme, qui n’avait ni pr√©dication ni cat√©chisme, qui consistait uniquement en c√©r√©monies, ne donnait aucune le√ßon de dogme ou de morale, on ne s’√©tonnera pas que, dans l’esprit des meilleurs m√™mes parmi ses adeptes, chez ces Romains dont nous avons lu avec sympathie l’√©loge fun√®bre, il reste toujours sur les questions concernant le devoir, le bien ou le mal moral, la nature m√™me des liens de famille, quelque chose d’incertain, de flottant ou de vague.

C’est par l√† que la Romaine sens√©e, aimante, vertueuse, gardienne du foyer, se rapproche, √† son insu, de la Romaine √©mancip√©e en laquelle nos f√©ministes modernes salueront √† bon droit une anc√™tre. Quoi de plus noble que le mariage romain ? Les textes juridiques en ont donn√© d’admirables d√©finitions, qui semblent d√©j√† presque chr√©tiennes. C’est l’union absolue de deux existences et de deux cŇďurs, la participation commune aux choses divines et humaines 18. « L√† o√Ļ tu seras Caius, je serai Caia », dit le rituel antique. La religion pr√©side √† l’union des √©poux : « Il n’est pas permis de se marier sans prier les dieux 19. » Cependant, √† y regarder de pr√®s, on devine que la statue, si aust√®re et si belle, a des pieds d’argile. La solidit√© est apparente, mais la base est fragile, et se brisera au moindre choc.

Sans doute on h√©site √† prendre √† la lettre ce que dit S√©n√®que de ces Romaines qui, chaque ann√©e, d√©nouaient leur union par le divorce, et comptaient le nombre de leurs maris par celui des consuls. Au trait que rapporte Juv√©nal, de cette femme qui, en cinq ans, √©pousa huit maris, « chose digne d’√™tre inscrite dans son √©pitaphe 20 », titulo res digna sepulcri, on opposera pr√©cis√©ment tant d’√©pitaphes que nous avons lues, et qui c√©l√®brent la concorde des √©poux, non apr√®s quelques mois, mais apr√®s dix, vingt, quelquefois cinquante ou soixante ann√©es. Martial lui-m√™me, qui conte sur ses contemporaines tant de vilaines histoires, a fait en vers l’√©pitaphe de deux femmes dont l’une donna √† son √©poux cinq gar√ßons et cinq filles ; dont l’autre mourut le m√™me jour que son mari, apr√®s cinquante ans de la plus √©troite union 21. Il y avait donc des mariages tr√®s solides : on pourrait citer, dans la plus haute aristocratie de Rome, d’illustres sto√Įciens dont la vie conjugale fut admirable. Cependant les exemples donn√©s par quelques-uns des plus c√©l√®bres et des meilleurs entre les Romains laissent singuli√®rement r√™veur. Quand la fille de Cic√©ron mourut, √† trente-trois ans, elle avait eu trois maris, « tous gens de qualit√© 22 », dit le philosophe avec une complaisance qui fait songer au Bourgeois gentilhomme. Cic√©ron lui-m√™me √©tait mari√© depuis trente ans, et il en avait soixante-trois, lorsqu’il divor√ßa pour √©pouser sa pupille, qui √©tait fort riche, et de laquelle il se s√©para bient√īt par un nouveau divorce. Brutus divor√ßa pour √©pouser la fille de Caton. Caton, divorc√© une premi√®re fois, avait fini par √©pouser une femme excellente, appel√©e Marcia : apr√®s de longues ann√©es d’une union sans nuages, il divor√ßa encore, pour la laisser libre d’√©pouser le c√©l√®bre orateur Hortensius : Hortensius √©tant mort, apr√®s avoir fait Marcia son h√©riti√®re, Caton l’√©pousa de nouveau. Dante, qui place mis√©ricordieusement Caton en purgatoire, le montre, dans un tr√®s beau passage de la Divine Com√©die, toujours √©pris de sa ch√®re Marcia : il faut avouer que ce grand homme avait une fa√ßon particuli√®re d’aimer.

Mais voici une anecdote meilleure. On trouve, dans l’histoire du d√©vouement conjugal, peu d’exemples aussi touchants que celui qu’a donn√© une Romaine, contemporaine des proscriptions qui pr√©c√©d√®rent l’√©tablissement de l’Empire. Elle s’appelait Turria. Son mari, le consul Lucretius Vespillo, avait √©t√© condamn√© √† mort. Elle va se jeter aux pieds d’Octave, pour obtenir sa gr√Ęce. Repouss√©e, frapp√©e m√™me, au point d’avoir le corps couvert de blessures, elle supplie avec tant de larmes, qu’elle arrache enfin au triumvir la gr√Ęce de son mari. Plus tard, √† force de pri√®res, elle obtient que les biens confisqu√©s lui soient rendus. Mais son d√©vouement va plus loin. Elle remarque un nuage sur le front de Vespillo. Celui-ci se d√©sole de n’avoir pas d’enfants. La bonne Turria veut se sacrifier encore. Elle le supplie de se s√©parer d’elle par le divorce. Une autre union pourra lui donner des descendants : mais elle, lui laissant ses biens, veillera sur sa famille, sera pour ses enfants une seconde m√®re, et pour lui la plus d√©vou√©e des sŇďurs. Vespillo para√ģt avoir refus√© ce d√©vouement extraordinaire : c’est dans l’oraison fun√®bre de sa femme, prononc√©e par lui-m√™me, et grav√©e ensuite sur le marbre 23, qu’il nous fait conna√ģtre cette double preuve de la tendresse d√©sint√©ress√©e dont pouvait √™tre anim√©e une Romaine, mais aussi de la fragilit√© du mariage romain.

III

H√©las ! ne revenons-nous pas √† ce temps ? Les f√©ministes en pr√©conisant l’union libre, la loi fran√ßaise en r√©tablissant le divorce, la jurisprudence en aplanissant devant lui tous les obstacles 24, ne nous ram√®nent-ils pas avec une vitesse effrayante aux mŇďurs pa√Įennes et √† la Rome de la d√©cadence ? Un seul espoir, peut-√™tre, reste √† ceux qui refusent de se r√©signer √† ce triste sort. La d√©cadence romaine a vu se dresser devant elle une force douce, patiente, inflexible, qui lui a d’abord barr√© la route, puis l’a ramen√©e r√©solument en arri√®re et, du m√©lange des anciennes mŇďurs avec des principes nouveaux, a cr√©√© ce fond social et moral sur lequel nous vivons depuis des si√®cles. La m√™me force, qui est le christianisme, est seule en √©tat, aujourd’hui, de lutter contre cette revanche des plus mauvaises mŇďurs pa√Įennes, d√©guis√©e sous le nom de f√©minisme, √† laquelle les esprits pr√©voyants assistent avec inqui√©tude. Ce qu’elle fit aux premiers si√®cles de notre √®re, rien ne l’emp√™che de le faire encore. La t√Ęche n’est pas plus difficile, sans doute, car s’il y a plus √† conserver ou √† d√©fendre, il y a moins √† conqu√©rir. Aussi, apr√®s avoir vu la femme telle que l’ont montr√©e les documents de la d√©cadence romaine, et entrevu la femme telle que l’annoncent ou la pr√©parent de dangereux r√©formateurs, ne sera-t-il pas sans utilit√© d’arr√™ter nos regards sur la chr√©tienne des premiers si√®cles, et en elle sur la chr√©tienne de tous les temps, car c’est autour de ce type pur et sacr√© que se livre maintenant le combat.

Sans doute, il ne faut rien exag√©rer. De m√™me que dans la soci√©t√© dont Juv√©nal, Martial, Tacite ou Su√©tone ont remu√© les boues, il y avait beaucoup d’honn√™tes femmes, de m√™me parmi les Romaines converties au christianisme, toutes ne furent pas des saintes. Les P√®res de l’√Čglise les ont quelquefois rudement flagell√©es. Mais celles qui demeurent fid√®les √† leur bapt√™me laissent voir un √©lan, une ardeur, une s√©r√©nit√©, dont rien ne donne l’id√©e en dehors du monde chr√©tien. On sent que la foi en l’immortalit√© √©claire leurs pens√©es, et qu’une discipline inflexible dirige leurs actions. √Ä leur langage, √† leur d√©marche, √† leur attitude, on reconna√ģt qu’elles ont re√ßu de leur religion ce que le paganisme refusait aux meilleurs de ses adeptes : une foi et une morale. Il semble m√™me que de ces certitudes de l’esprit et du cŇďur quelque chose se refl√®te sur les traits, comme la lumi√®re int√©rieure transpara√ģt √† travers les parois de la lampe d’alb√Ętre. L’un des plus dangereux sophistes de notre temps, mais grand artiste √† ses heures, et qui eut parfois d’√©tonnantes intuitions historiques, M. Renan, l’a remarqu√© : il trouve chez les premiers chr√©tiens, chez les chr√©tiennes plus encore, quelque chose de fin, de d√©licat et de poli, un air innocent et tranquille, une profonde et attachante ga√ģt√© 25. On les reconnaissait rien qu’√† leur air. Ils avaient en quelque sorte de bonnes figures, des figures √† part, empreintes d’un calme n’excluant pas le sourire d’un aimable contentement. Cela faisait un contraste sensible avec l’allure d√©gag√©e des pa√Įens, qui devaient souvent manquer de distinction et de retenue 26. L’attitude modeste que l’√Čglise catholique imposa toujours aux femmes fut la cause de leur anoblissement 27. » Bonnes figures, calme, sourire, retenue, modestie de l’attitude, distinction m√™me, on retrouve tous ces traits dans les figures de femmes en pri√®re peintes aux Catacombes, et dont plusieurs sont des portraits.

Mais ces traits eux-m√™mes valent surtout comme indices de la transformation int√©rieure. Celle-ci se manifeste par l’apparition de vertus nouvelles, d’une surtout, que l’antiquit√© pa√Įenne ne connaissait pas, dont le nom m√™me, avec ce sens, est nouveau. On est presque effray√© de l’humilit√© des premiers chr√©tiens. Elle se traduit de mille mani√®res, qui offensent parfois notre d√©licatesse. Ne voit-on pas quelques-uns d’entre eux prendre des noms injurieux, bas, presque d√©go√Ľtants, comme protestation contre l’orgueil antique ? Un autre sentiment ne peut expliquer le choix de certains vocables, qui se lisent sur d’assez nombreuses tombes chr√©tiennes. Des femmes elles-m√™mes se plaisent √† d√©router ainsi les habitudes mondaines ; il y en a qui s’appellent volontairement : F√©tide, M√©chante, Basse, Fugitive, Rejet√©e, Fumier 28. Heureusement, d’autres ont cherch√© ailleurs des noms propres √† exprimer le changement qui s’est fait dans les √Ęmes. Ainsi nous apparaissent des groupes charmants de m√®res et de filles, qui s’appellent, soit en latin, soit en grec, Sagesse, Foi, Esp√©rance et Charit√© ; d’autres qui choisissent le nom d’Ir√®ne, qui, en grec, signifie Paix ; celui d’Agap√®, qui veut dire Amour ; ou, pour exprimer la puret√© de leur √Ęme, prennent le nom gracieux de Neige, Chionia ; d’autres encore qui, voulant signifier leur r√©cente illumination par le bapt√™me, s’appellent Lucie, Lucine, d√©riv√©es de Lumi√®re ; sous cette appellation baptismale para√ģt s’√™tre cach√©e l’une des plus grandes dames de Rome au premier si√®cle de notre √®re, Pomponia Gr√¶cina, femme du conqu√©rant de la Bretagne. Mais on ne peut s’emp√™cher de remarquer avant tout cette explosion presque excessive d’humilit√© que j’ai signal√©e d’abord. Elle n’est pas seulement une forme plus ou moins bizarre de d√©votion personnelle : elle a une port√©e sociale, et est comme le signe d’une r√©volution future.

Il ne faut pas croire, en effet, qu’en devenant chr√©tiennes, les Romaines converties l’aient √©t√© pour elles seules. Quelques-unes au moins, parmi les plus intelligentes ou les plus ferventes, ont le sentiment d’un mouvement √† poursuivre, d’un devoir ext√©rieur √† remplir. S’il y a un bon f√©minisme, s’il y a un f√©minisme chr√©tien, il fut surtout alors. Inspir√©e par lui, une autre manifestation d’humilit√© donne √† la premi√®re son v√©ritable sens. L’orgueil est, √† un double point de vue, le vice du monde pa√Įen. Non seulement il exalte l’individu au-dessus de toute v√©rit√© et de toute raison, mais encore il immole √† quelques privil√©gi√©s toute une population de sacrifi√©s. Ce sont d’abord les humbles, les petits, les pauvres, si m√©pris√©s que la loi elle-m√™me punit leurs fautes de ch√Ętiments autres que ceux qu’elle r√©serve aux nobles et aux riches ; mais ce sont surtout les esclaves, ces √™tres qui ne s’appartiennent pas, qui sont mis hors la loi, qui n’ont ni √©tat civil, ni religion, ni famille, ni volont√©, et en qui la nature humaine est pli√©e √† l’√©tat d’animal ou de meuble. Sans doute, les esclaves sont victimes de l’√©go√Įsme, de l’int√©r√™t, de la sensualit√© ; mais ils sont, plus encore peut-√™tre, victimes de l’orgueil. Si l’on se permet contre eux des cruaut√©s parfois √©pouvantables, c’est parce que l’habitude les a fait consid√©rer comme en dehors ou au-dessous de l’humanit√©. O d√©mens ! ita servus homo est ? Ce mot est d’une femme ; parmi les femmes, celles qui ont le plus secou√© la retenue et la modestie des mŇďurs antiques sont aussi les plus barbares pour les malheureux qui les servent. La Romaine que Juv√©nal montre faisant mettre un esclave en croix, et d√©clarant qu’un esclave n’est pas un homme, est la m√™me qu’il nous montre commandant √† son mari, imperat ergo viro, et bient√īt le r√©pudiant 29. Quelle que soit la forme adopt√©e, la protestation du christianisme contre l’orgueil antique est en m√™me temps une protestation contre une des pires cons√©quences de cet orgueil, l’esclavage. Des chr√©tiennes le disent hautement. On en voit, de naissance libre, m√™me de haute origine, prendre volontairement le nom ou les allures d’esclave. Les Actes des martyrs en donnent plus d’un exemple.

Celui-ci para√ģtra assez curieux. Il vient d’une chr√©tienne en qui les dames qui, de nos jours, pour la plus grande gloire du mouvement f√©ministe, font des conf√©rences ou des discours, pourraient saluer une anc√™tre, si elles osaient se mettre sous un patronage aussi cl√©rical. D’apr√®s ses Actes, publi√©s par les Bollandistes et r√©sum√©s √©loquemment par Montalembert 30, Febronia, qui avait embrass√© la vie monastique, √©tait une personne de vingt-cinq ans, c√©l√®bre √† la fois par sa beaut√©, l’aust√©rit√© de sa vie et l’√©tendue de sa science. Tous les vendredis, elle faisait une le√ßon aux dames de Nisibe ; mais, pour m√©nager sa modestie, un voile √©tait tendu devant elle pendant qu’elle parlait, de sorte que, rapporte son biographe, depuis son enfance, non seulement aucun homme, mais aucune femme du monde ne pouvait se vanter d’avoir vu son visage. Peut-√™tre ce d√©tail para√ģtra-t-il aujourd’hui surann√©. Quoi qu’il en soit, traduite comme chr√©tienne devant un magistrat pers√©cuteur, la belle et pieuse conf√©renci√®re subit l’interrogatoire accoutum√©. Une des premi√®res demandes impos√©es par la loi √©tait relative √† la condition sociale. « Jeune fille, lui dit le juge, es-tu libre ou esclave ? » Elle r√©pondit hardiment : « Esclave. – Esclave de qui ? » demanda le juge √©tonn√©. « Du Christ », reprit Febronia.

Plus √©loquent encore, √† ce point de vue, est l’interrogatoire de sainte Agathe, appartenant √† l’une des meilleures familles de Sicile. « Quelle est ta condition ? – Je suis de condition libre et de naissance noble, toute ma parent√© en fait foi. – Si tu es d’une si noble et si illustre naissance, pourquoi m√®nes-tu la vie basse d’une esclave ? – Je suis servante du Christ, et par l√† de condition servile. – Si tu √©tais vraiment d’une famille noble, tu ne t’humilierais pas jusqu’√† prendre le titre d’esclave. – La v√©ritable noblesse est d’√™tre l’esclave du Christ », r√©pond Agathe 31. Il nous semble surprendre dans son accent un m√©lange d’humilit√© et de d√©dain, qui ne messied pas sur des l√®vres de patricienne.

N’allons pas croire, en effet, que si elles oubliaient quelquefois leur rang par vertu, les chr√©tiennes de grande naissance ne savaient pas s’en souvenir quand l’occasion le demandait. Voyez sainte C√©cile. C’est la g√©n√©reuse bienfaitrice que les pauvres adorent et qui converse famili√®rement avec eux ; c’est la jeune femme charmante, dont les entretiens ont converti son mari et son beau-fr√®re ; c’est l’√Ęme exquise qui r√©pand autour d’elle, selon le mot pr√™t√© √† l’un des siens, une odeur de lis et de roses ; mais c’est aussi la grande dame portant avec majest√© les robes tiss√©es d’or que l’on a retrouv√©es dans son tombeau ; c’est la descendante d’une des premi√®res familles de Rome, ayant derri√®re elle une longue lign√©e de s√©nateurs et de consuls. Aussi est-ce avec une fiert√© calme et m√©prisante qu’elle r√©pond aux interrogations du pr√©fet pers√©cuteur. On sent qu’elle se consid√®re comme √©tant au moins son √©gale et qu’elle ne se prive pas de le lui faire voir. « Quel est ton nom ? – C√©cile. – De quelle condition es-tu ? – De naissance libre, de famille noble, de race s√©natoriale. – C’est sur ta religion que je t’interroge. – Ton interrogatoire a √©t√© maladroitement commenc√©, si pour une seule question tu pr√©tends obtenir deux r√©ponses. – D’o√Ļ prends-tu l’assurance de me r√©pondre ainsi ? – D’une bonne conscience et d’une foi sinc√®re 32. » Mais l√† o√Ļ la grande dame dispara√ģt, c’est dans les rapports avec les humbles. Ce sont souvent ceux ou celles qui se tiennent le plus fi√®rement devant les grands de la terre, qui sont les plus enclins √† s’abaisser ensuite vers les petits. Voici une autre chr√©tienne, une provinciale, celle-l√†, qui n’a pas, sans doute, la haute origine de C√©cile, mais qui appartient √† la meilleure bourgeoisie de l’Afrique romaine, sainte Perp√©tue. Elle est, dit un r√©cit contemporain, « bien n√©e, bien √©lev√©e et bien mari√©e ». C’est de plus un √©crivain, car elle a laiss√© des M√©moires de sa captivit√© qui sont un des monuments les plus authentiques et les plus vivants de l’antiquit√© chr√©tienne 33. C’est encore une √Ęme sereine et gaie, qui saura rire et m√™me railler jusque dans le cachot, jusqu’√† la veille du supplice. Mais c’est surtout une chr√©tienne √† la pens√©e nette et droite, qui a compris ce qu’ont de faux, de contraire √† la religion et √† la nature, ces barri√®res sociales que l’√©go√Įsme pa√Įen a √©lev√©es. Sans doute, ce n’est pas elle qui se laisserait, comme telle de ses contemporaines ou des n√ītres, traiter en camarade : elle inspire tant de respect, que son p√®re, quoique pa√Įen, ne l’appelle que « madame ma fille », et son fr√®re que « madame ma sŇďur » ; mais en m√™me temps elle se fait toute humble avec les humbles. Jet√©e en prison pour la foi, elle y trouve une autre jeune femme, l’esclave F√©licit√©. Elles avaient re√ßu ensemble, du m√™me cat√©chiste, l’enseignement √©vang√©lique ; prisonni√®res, elles se mettent √† vivre comme deux sŇďurs ; et quand, dans l’amphith√©√Ętre de Carthage, elles seront expos√©es aux b√™tes, toutes deux, la matrone et la servante, s’avanceront en se donnant la main.

Pourquoi, √† c√īt√© de la vaillante et rieuse Perp√©tue, n’ai-je pas le loisir d’esquisser la p√Ęle et touchante figure de sa petite compagne ? et pourquoi ne puis-je raconter en d√©tail l’histoire de tant de pauvres filles qui, accoutum√©es d√®s l’enfance aux plus d√©gradantes soumissions, trouv√®rent dans leur foi nouvelle le courage de dire non ? L’histoire des esclaves apprenant tout √† coup √† d√©sob√©ir aux hommes pour ob√©ir √† Dieu, se refaisant par le martyre une conscience, une pudeur, une libert√©, se lavant par la mort de toutes les hontes et de toutes les souillures de la servitude, quel beau po√®me, si l’on pouvait le d√©rouler strophe par strophe ! Mais je n’√©cris pas ici l’histoire de l’esclavage 34 ; je n’essaye m√™me pas d’ajouter un chapitre qui manque au livre de Legouv√© : l’Histoire morale des femmes. Je veux seulement rappeler d’un mot comment le christianisme, par le seul effet de doctrines meilleures et de vertus nouvelles, remit peu √† peu la soci√©t√© sur ses v√©ritables bases ; comment les femmes, sans distinction d’origine ou de condition, re√ßurent de lui des droits, une dignit√©, qu’√† beaucoup d’elles refusait la civilisation antique ; et comment s’il y eut jamais, pour employer ce mot barbare, un vrai et salutaire f√©minisme, ce fut dans ces premiers si√®cles si agit√©s, si f√©conds, si beaux. Des femmes se montr√®rent vraiment alors les √©gales des hommes, non en brisant la hi√©rarchie sociale ou familiale, mais en prenant vis-√†-vis du danger, de l’apostasie, de la mort, une attitude h√©ro√Įquement virile. Quand, dans l’amphith√©√Ętre de Lyon, une cr√©ature petite, ch√©tive, l’esclave Blandine, meurt pour le Christ, c’est apr√®s avoir vu expirer l’un apr√®s l’autre tous ses compagnons, les avoir anim√©s de ses paroles, couv√©s de ses regards comme une m√®re, puis avoir brav√© en souriant de telles tortures que, dans la foule qui descendait des gradins ou s’√©coulait bruyamment par les vomitoires, on n’entendait que ces paroles : « Jamais femme, parmi nous, n’a support√© de si nombreux et si cruels tourments 35 ! »

Parmi les chr√©tiennes de cet √Ęge h√©ro√Įque, qui ont affirm√© par le martyre leur libert√© morale, il y aurait bien d’autres figures √† esquisser, des m√®res sublimes montrant, selon un mot des Livres saints, « une √Ęme d’homme dans une pens√©e f√©minine », de toutes jeunes filles d’une intr√©pidit√© rare et d’une gr√Ęce quelquefois charmante. Il y aurait surtout √† citer d’admirables √©pouses. C’est ici peut-√™tre que le plus compl√®tement √©clate la sup√©riorit√© de la femme chr√©tienne. Le mariage appara√ģt avec une solidit√©, par cons√©quent une dignit√© que le monde antique ne connaissait pas. Cette base essentielle de la famille a √©t√© compl√®tement restaur√©e. Elle a re√ßu de la religion nouvelle quelque chose d’in√©branlable et d’indestructible. Par la prohibition du divorce, le sceau de l’√©ternit√© a √©t√© pos√© sur l’union conjugale. En m√™me temps, les in√©galit√©s blessantes que la l√©gislation antique avait mises entre les √©poux, et que les l√©gislations modernes n’ont pas toutes effac√©es, disparaissent de la famille chr√©tienne. Si bien que, quand, aujourd’hui, les f√©ministes r√©clament contre ce qu’ils appellent « la loi de l’homme », ils ne font, sans le savoir ou sans vouloir l’avouer, que demander un retour √† la loi de Dieu, √† la constitution de la soci√©t√© conjugale telle qu’elle sortit, r√©g√©n√©r√©e, des mains de l’√Čglise primitive.

Cette constitution peut se r√©sumer d’un mot : la subordination dans la hi√©rarchie, mais l’√©galit√© dans le devoir. L’homme est le chef de la femme, selon la parole de saint Paul ; mais il est, au m√™me titre que la femme, li√© par la loi morale. Cette loi, qu’il n’a point faite, et qu’il n’a pas le pouvoir de changer, p√®se sur lui de tout son poids : il ne lui est pas permis de s’en d√©charger pour rejeter sur sa compagne le plus lourd fardeau. √Ä premi√®re vue, cela para√ģt tr√®s simple : en fait, c’√©tait toute une r√©volution. Dans l’antiquit√© romaine, la faute morale du mari ou de la femme √©tait punie de mani√®re diff√©rente. La loi ne frappait l’√©poux coupable que s’il avait compromis une femme mari√©e ; vis-√†-vis de toute autre, licence absolue lui √©tait donn√©e : on ne songeait m√™me pas √† se scandaliser de ses √©carts. Avec cette impunit√© du mari contrastait le sort fait √† la femme, dont toute faute de conduite √©tait s√©v√®rement r√©prim√©e. Cette in√©galit√© se retrouve, √† peine att√©nu√©e, dans les l√©gislations modernes : les articles 337 et 339 du Code p√©nal, 229 et 230 du Code civil en gardent la trace. Mais avant que, bien inspir√©s cette fois, nos f√©ministes aient protest√© contre elle, la voix des premiers P√®res de l’√Čglise l’avait d√©nonc√©e avec indignation. √Ä l’Orient et √† l’Occident, ils parlent de m√™me. Lactance, saint Ambroise, saint J√©r√īme, saint Augustin, saint Basile, saint Gr√©goire de Nazianze, saint Jean Chrysostome, s’unissent pour opposer, selon l’expression de l’un d’eux, « la loi du Christ aux lois de C√©sar, les pr√©ceptes de Dieu aux consultations de Papinien », pour proclamer que « ce qui est d√©fendu √† la femme est aussi d√©fendu √† l’homme », et pour inculquer l’√©galit√© absolue des deux sexes devant la loi morale 36. Saint Gr√©goire de Nazianze, qui eut souvent des mots hardis, prononce une parole qui fera bondir de joie nos f√©ministes : « Cette in√©galit√©, dit-il, a une cause : c’est que la loi qui l’a √©tablie a √©t√© faite par les hommes, et √† cause de cela contre les femmes 37. »

Mais les plus « avanc√©s » des f√©ministes mettront peut-√™tre une sourdine √† leurs applaudissements. C’est en restaurant le mariage, en y introduisant une r√©ciprocit√© jusqu’alors inconnue d’√©gards et de devoirs, en lui donnant ou plut√īt en lui rendant l’indissolubilit√© (ab initia non fuit sic, avait dit Notre-Seigneur √† propos du divorce), que l’√Čglise primitive a relev√© la femme d’une injurieuse in√©galit√©. C’est, au contraire, en attaquant le mariage, en le sapant √† la base par le divorce, en pr√™chant plus ou moins ouvertement « l’union libre », que de tristes r√©formateurs pr√©tendent fonder l’√©galit√© de l’homme et de la femme. Ici encore, ils ne sont, √† bien voir les choses, que des plagiaires. L’« union libre » n’est pas une invention des modernes. Non seulement dans le monde romain la fr√©quence √©hont√©e des divorces lui assimilait trop souvent des mariages aussi vite dissous que conclus, mais encore toute une classe de la population lui √©tait l√©galement vou√©e, puisque, d’une part, la loi ne reconnaissait pas de mariage valable, mais seulement des unions de fait entre esclaves, et que, d’autre part, elle ne voyait, selon les cas, ni s√©duction ni adult√®re dans les rapports coupables du ma√ģtre avec les femmes esclaves qui peuplaient sa maison. Si « l’union libre » recula, frapp√©e d’infamie, et si toute une classe de la population f√©minine √©chappa √† la pire des servitudes, ce fut encore l’Ňďuvre de l’√Čglise. Innombrables sont les textes des √©crivains eccl√©siastiques qui la d√©noncent et qui la poursuivent. En premier lieu, ils d√©clarent valable, malgr√© la loi civile, le mariage contract√© entre esclaves, et font m√™me aux ma√ģtres chr√©tiens un devoir de le favoriser 38. En second lieu, ils fl√©trissent, avec une indignation et une √©loquence infatigables, la licence que dans leur maison, par la complicit√© de la loi elle-m√™me, s’accordent les ma√ģtres soit pa√Įens, soit infid√®les √† l’esprit du christianisme. Lorsque saint Jean Chrysostome, mettant d’un seul mot en relief la doctrine de tous ses pr√©d√©cesseurs dans la chaire √©vang√©lique, prononce cette parole : « S√©duire une reine ou s√©duire une esclave est un crime semblable 39 », il pousse, ce me semble, en faveur des plus humbles femmes un cri de libert√© et d’√©galit√© pr√®s duquel paraissent faibles les plus sonores d√©clamations de nos congr√®s f√©ministes.

Il para√ģt inutile de longuement conclure. Dans la question du droit des femmes, comme en beaucoup d’autres, les r√©volutionnaires ont march√© √† reculons. Le progr√®s, tel qu’ils le r√™vent, ne serait qu’un retour au pass√©, et quel pass√© ! celui du paganisme en pourriture et de la soci√©t√© romaine en d√©cadence. C’est, au contraire, en corrigeant les derniers restes de morale pa√Įenne qui, du droit romain, ont pass√© dans nos codes, c’est « en remettant l’√Čvangile dans la loi », selon le mot de Lamartine, qu’on pourra op√©rer les r√©formes encore d√©sirables. Mais, pour y parvenir, il faudra commencer, probablement, par corriger les r√©formateurs eux-m√™mes.


Paul ALLARD, √Čtudes d’histoire et d’arch√©ologie, 1899.



1 Tite-Live, III, 41.

2 Martial, VIII, 3.

3 Ibid., IX, 69.

4 Pline, Ep., V, 16.

5 Orelli, Inscript., 4036 ; Wilmanns, Exempla inscript., 979, 2122.

6 Wilmanns, 2856.

7 Renier, Inscr. de l’Alg√©rie, 3914.

8 Corpus inscr. lat., t. Il, 3712.

9 Wilmanns, 1788, 2080 d, 2624.

10 Wilmanns, 1771.

11 Boissier, la Religion romaine d’Auguste aux Antonins, t. II, p. 229.

12 Wilmanns, 682, 683, 689, 746, 748, 1631, 1889, 1907, 1918, 1928, 1929, 1930, 1931, 1932, 2036, 2049, 2122, 2311, 2315, 2326, 2347, 2363, 2374 b, 2466, 2856.

13 Corpus inscr. lat., t, VI, 1778, 1779, 1780.

14 Juvénal, VI, 281-284, 509.

15 Sénèque, Ep. 95.

16 Tacile, Ann., XV, 32 ; Suétone, Domit., 4 ; Sénèque, Ep. 95 ; Stace, Sylv., I, 6, 53 ; Juvénal, I, 23 ; VI, 247 ; Martial, De Spect., V, 11 ; Epigr., VII, 67 ; Dion Cassius, LXXV, 16.

17 Jean Réville, la Religion romaine sous les Sévères, p. 191.

18 Digeste, XXIII, II, 1.

19 Servius, sur √Čn√©ide, III, 136.

20 Juv√©nal, VI, 229-230. – Malgr√© son invraisemblance, le fait est croyable. En ceci encore, la Rome pa√Įenne n’aura fait que devancer la libre Am√©rique. Ne signale-t-on pas, dans le Massachusetts, une mistress Loodie, qui, √† quarante-deux ans, avait d√©j√† divorc√© vingt-huit fois ? (Voir Glasson, dans la R√©forme sociale, 16 d√©cembre 1895, p. 868.)

21 Martial, X, 63, 71.

22 Primariis juvenibus nuptam.

23 Orelli, 4859.

24 Sur cette tendance des tribunaux, voyez l’article d√©j√† cit√© de M. Glasson, R√©forme sociale, 16 d√©cembre 1895, p. 869. – Le 30 mai 1896, la 4e chambre du tribunal civil de la Seine a prononc√© en une seule audience 131 divorces.

25 Renan, Saint Paul, p. 437.

26 Renan, Marc Aurèle, p. 357.

27 Ibid., p. 116.

28 Voir Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, Introduction, p. CI.

29 Juvénal, VI, 919-996.

30 Acta Sanctorum, juin, t. V, p. 19 – Montalembert, Moines d’Occident, t. I, p. 54.

31 Acta SS., février, t. I, p. 621.

32 De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. xxxv.

33 Voir Armitage Robinson, The Passion of S. Perpetua, Cambridge, 1891.

34 On me permettra de renvoyer √† mon livre sur les Esclaves chr√©tiens, I. II, ch. III : « Les esclaves martyrs ».

35 Eusèbe, Hist. Eccl., V, 1, 36.

36 Lactance, Div. Inst., VI, 23 ; saint Ambroise, De Abraham patre, I, 4 ; saint J√©r√īme, √Čp. 7 ; saint Jean Chrysostome, In illud : Propter fornicationem, etc., homilia I, 4 ; In Ep. I Cor. homil. XII, 5 ; De Divortio ; saint Augustin, Sermo IX, 4, 9.

37 Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XXXVII, 6.

38 Const. apost. VIII, 32 ; saint Jean Chrysostome, In Ep. ad Ephes., 4, homilia XV, 3.

39 Saint Jean Chrysostome, In I Thess., hom. V, 2 ; In I Tim., hom. III, 2.

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