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Le Soudan après la dictature

La Rédaction


La pr√©sident soudanais Omar Al-Bachir a √©t√© destitu√© par l’arm√©e. En d√©cembre 2018, sa d√©cision de tripler le prix du pain avait provoqu√© un soul√®vement populaire dans les principales villes du pays. Le 22 f√©vrier dernier, face √† la vigueur et √† la persistance des manifestations demandant sa d√©mission, le pr√©sident, en fonction depuis 1989, a d√©clar√© l’√©tat d’urgence.

Samedi 6 avril — date anniversaire de la r√©volution de 1985 —, une mar√©e populaire a d√©ferl√© sur Khartoum. R√©prim√©e dans le sang, cette manifestation s’est poursuivie depuis lors, chaque jour, devant le quartier g√©n√©ral de l’arm√©e, jusqu’√† la destitution de M. Al-Bachir jeudi 11 avril.

En 1985, quelques mois apr√®s la r√©volution, Alain Gresh s’√©tait rendu sur place pour raconter le « printemps soudanais », ses promesses et ses difficult√©s (lire aussi « Dix jours qui √©branl√®rent le Soudan », √©crit par √Čric Rouleau au lendemain de la r√©volution de 1964).

Khartoum √©merge peu √† peu de sa l√©thargie. Les grandes chaleurs des mois de mai et juin font place √† un climat plus respirable. La fin du Ramadan, la rentr√©e universitaire — fix√©e ici au 1er juillet — font revivre la ville qui s’√©tait accord√©e une pause apr√®s les dramatiques √©v√©nements des mois de mars et avril. L’aspect ext√©rieur de la capitale s’est peu modifi√© ; et seule la disparition des slogans favorables √† M. Nemeiry et √† l’islamisation dit que quelque chose a chang√©. Des grappes d’enfants abandonn√©s, vivant dans la rue, subsistant gr√Ęce √† la charit√©, t√©moignent d’une mis√®re toujours recommenc√©e.

Pourtant, l’ambiance n’est plus la m√™me. Rien √† voir avec l’atmosph√®re pesante, polici√®re des derni√®res ann√©es de la dictature. Un air de libert√© flotte sur Khartoum. La presse offre un exemple sans √©quivalent dans le monde arabe ou en Afrique. Limit√©e pour l’instant √† deux quotidiens, propri√©t√© de l’Etat (1), elle se distingue par une surprenante ind√©pendance de ton ; m√™me si elle tient parfois plus de la tribune libre que du journalisme d’information. Mais apr√®s seize ans de silence... Ici une attaque contre le ministre des affaires √©trang√®res, qui refuse de r√©pondre √† une question concernant l’extradition de M. Nemeiry. L√† une tribune contre le ministre de la d√©fense, qui d√©nie aux officiers limog√©s sous le r√©gime pr√©c√©dent la r√©int√©gration dans l’arm√©e. Dans Al Ayam, le syndicat des journalistes annonce le boycottage de toute information provenant du minist√®re de l’int√©rieur apr√®s que la police eut brutalis√© un confr√®re. Dans Al Sahafa, le « premier flic du Soudan », personnage controvers√©, se d√©fend de toute implication dans un trafic de drogue. Cette libert√©, √† peine reconquise, impuls√©e de mani√®re dynamique par le ministre de l’information, est consid√©r√©e par tous comme essentielle. « Nous pouvons aujourd’hui parler √† notre guise, nous organiser, r√©clamer nos droits, me dit un chauffeur de taxi. C’est un d√©but. Mais, pour les probl√®mes √©conomiques, il faudra plus de temps pour refaire ce que le boucher Nemeiry a d√©fait en seize ans. »

La « r√©volution » n’a √©videmment pas fait dispara√ģtre comme par magie les d√©fis auxquels sont confront√©s 22 millions de Soudanais. La famine d’abord ; elle touche plusieurs millions de personnes. En particulier l’Ouest soudanais, qui risque de conna√ģtre, suivant les dires de M. Maurice Strong, directeur ex√©cutif des secours d’urgence de l’ONU √† l’Afrique, une « catastrophe absolue ». Le d√©sastre est d’autant plus grand que le r√©gime du mar√©chal d√©chu a tout fait pour cacher la situation — et l’aide internationale est donc arriv√©e avec retard. Cette famine se greffe sur une √©conomie exsangue. Une √©tude r√©cente (2) montre que 80 % des capacit√©s industrielles du pays sont inusit√©es et que le restant fonctionne au tiers des possibilit√©s. L’agriculture — en particulier le coton — a souffert de l’incurie g√©n√©rale avant d’√™tre touch√©e par la s√©cheresse. L’« islamisation » de l’√©conomie a effray√© nombre de capitalistes, soudanais et √©trangers. De ce point de vue, la « r√©volution » a eu des effets imm√©diats. « Un grand nombre de Soudanais. en particulier des coptes, quittaient le pays devant les incertitudes √©conomiques et politiques, √©crit le dirigeant des op√©rations de la Banque du Soudan. Ils avaient besoin de devises pour leur voyage et leur r√©installation. Le r√©sultat √©tait une forte demande en devises et donc une d√©valuation de la livre soudanaise… Aujourd’hui, les gens sont dans l’expectative. » La livre a ainsi l√©g√®rement gagn√© par rapport au dollar. Le march√© noir des devises a fortement diminu√©.

Les Soudanais travaillant √† l’√©tranger — entre 500 000 et 1 500 000, suivant les √©valuations — ont augment√© leurs envois au pays. Mais ce l√©ger mieux ne saurait masquer l’immensit√© du fardeau √©conomique que symbolise la dette ext√©rieure. Elle est aujourd’hui de 11 milliards de dollars et passera √† 13 milliards √† la fin de la p√©riode de transition. Le Soudan doit rembourser — mais il est bien incapable de le faire — 800 millions de dollars par an (dont 350 millions d’int√©r√™ts), soit l’√©quivalent de l’ensemble des exportations de biens et de services pour l’ann√©e 1983. Le r√©√©chelonnement de la dette est au centre des pr√©occupations gouvernementales. Des n√©gociations ont commenc√© avec le Fonds mon√©taire international (FMI), dont une d√©l√©gation s’est rendue au Soudan au mois de juin : elles furent d’autant plus difficiles que « la formulation d’un programme √©conomique est une pr√©condition √† la reprise de relations normales avec le FMI. Cela, en retour, ouvrira la voie √† des r√©unions du groupe consultatif et du Club de Paris (3) », qui sont habilit√©s √† d√©cider l’avenir de cette dette.

Mais cette formulation tarda : √† venir la politique √©conomique divise les dirigeants, comme l’ont illustr√© la d√©mission — reprise — du ministre des finances √† la fin du mois de juillet ainsi que le limogeage du directeur de la Banque centrale, hostile une politique √† une politique √©conomique « trop influenc√©e par les syndicats ». De plus en plus de voix s’√©l√®vent pour demander, sinon une annulation pure et simple de la dette, au moins un moratoire de trois ans. Un sujet de d√©bats parmi d’autres, qui montre que le pouvoir issu des manifestations de mars et du coup d’Etat du 6 avril est loin d’avoir fait la clart√© sur ses choix.


Insurrection de mars, coup d’Etat
On conna√ģt les conditions des mutations √† Khartoum. A la fin du mois de mars, l’annonce de l’augmentation des prix des produits de premi√®re n√©cessit√©, sur l’injonction du FMI, provoque de premi√®res manifestations. Le 2 avril, huit syndicats professionnels — m√©decins, avocats, enseignants de l’universit√©, etc. — appellent √† un manifestation pour le lendemain et √† une « gr√®ve politique g√©n√©rale jusqu’√† la suppression du r√©gime actuel ». Le 3, une mar√©e populaire d√©ferle sur Khartoum, mais aussi sur les principales villes du pays ; la gr√®ve paralyse les institutions et l’√©conomie : elle se poursuit jusqu’au 6 avril.

Ce jour-l√†, alors que M. Nemeiry est toujours √† l’√©tranger, une junte militaire dirig√©e par le g√©n√©ral Siwar Al Dahab, constitu√©e par le haut commandement, le renverse. Le 9, elle se transforme en Conseil militaire transitoire (CMT), qui concentre l’essentiel des pouvoirs. Le 10, l’Alliance nationale, compos√©e des syndicats et des partis politiques — dont les deux grandes formations traditionnelles, l’Oumma et le Parti unioniste d√©mocratique (PUD), ainsi que le PC. — et qui a dirig√© la gr√®ve, arrive √† un accord, ambigu donc pr√©caire, avec les militaires. Une transition d’un an se met en place √† l’issue de laquelle des √©lections rendraient le pouvoir aux civils. Durant ces douze mois, le CMT et un conseil des ministres « partageront » le pouvoir l√©gislatif alors que le CMT conserve le pouvoir constitutionnel.

Deux √©l√©ments, contradictoires, se d√©gagent de ce bref rappel. Le r√īle de la « gr√®ve politique de masse » d’abord. Comme en octobre 1964, pour faire tomber le premier dictateur militaire, le mar√©chal Abboud, elle a jou√© un r√īle d√©cisif. Le souvenir de l’« octobre soudanais » a plan√© sur les derni√®res ann√©es du r√©gime Nemeiry. Il y a l√† le signe d’une exp√©rience et d’une m√©moire originales n√©es de l’histoire du mouvement d√©mocratique soudanais. Les seize ans de dictature militaire n’ont pas suffi — contrairement √† ce qui s’est pass√© en Irak, en Syrie et dans une moindre mesure en Egypte — √† √©radiquer les forces politiques, de droite et de gauche, √† effacer les souvenirs d’un temps o√Ļ la presse √©tait libre, les partis politiques actifs, les syndicats combatifs et ind√©pendants.

Comment expliquer alors que la hi√©rarchie militaire ait √©t√© capable de fixer certaines limites aux transformations ? C’est que la r√©pression syst√©matique et sanglante a tout de m√™me affaibli les forces politiques. Le mouvement syndical ouvrier, contrairement √† la situation qui pr√©valait en octobre 1964. a √©t√© caporalis√©. L’ampleur de la crise √©conomique, la famine, l’√©migration de plusieurs centaines de milliers de Soudanais dans le Golfe ont d√©sorganis√© la soci√©t√© civile. Le PC, qui joua un r√īle moteur en octobre 1964, a √©t√© d√©cim√© et contraint √† une dure clandestinit√© ; les syndicats professionnels — o√Ļ il √©tait h√©g√©monique il y a vingt ans — sont pass√©s aux mains de personnalit√©s connues pour leurs options anti-Nemeiry mais rien moins que r√©volutionnaires. Dans ces conditions, le mouvement populaire √©tait assez fort pour renverser M. Nemeiry et imposer un d√©but de changement de r√©gime, mais non pour conduire celui-ci √† un terme plus radical.

Nous sommes au Staff Club, le club des enseignants de l’universit√© de Khartoum, haut lieu du "printemps soudanais". Apr√®s une p√©riode de calme, due aux vacances universitaires, il rena√ģt √† la vie politique et syndicale. L√† on per√ßoit les premiers signes de tension entre les syndicats et les militaires. M. Souliman Baldo est enseignant de fran√ßais : il a jou√© un r√īle actif durant la derni√®re ann√©e universitaire pour faire conna√ģtre √† l’√©tranger les ravages de la famine (4) ; porte-parole de l’Alliance syndicale (AS) (5), il repr√©sente la nouvelle g√©n√©ration d’intellectuels, plus politis√©e, plus d√©termin√©e, que celle de ses a√ģn√©s : "Les malentendus avec les militaires, dit-il, viennent du fait qu’ils ne respectent pas le texte de l’accord que nous avons sign√© avec eux" Suit une liste impressionnante de malentendus qui ressemblent fort √† des divergences. « La future Constitution d’abord. L’AS s’est prononc√©e pour le r√©tablissement de la Constitution de 1956 ; l√©g√®rement amend√©e en 1964. Le conseil militaire, lui, a fait √©laborer un nouveau texte. La p√©riode de transition, ensuite. Il est clair qu’elle va durer plus d’un an et qu’il n’est pas possible d’organiser des √©lections en avril 1986. Raison de plus pour que le CMT ne monopolise pas les pouvoirs l√©gislatifs, ce qu’il fait actuellement ; pour que l’on acc√©l√®re le d√©mant√®lement du syst√®me politique mis en place par M. Nemeiry — en particulier en abolissant les lois “islamiques” de septembre 1983, — pour que l’on poursuive avec plus de vigueur les responsables de l’ancien r√©gime. Les probl√®mes √©conomiques restent non r√©solus. Et cela sans parler du Sud ou de la politique √©trang√®re... »


Civils et militaires
Le premier d√©bat, et le plus important, porte sur la liquidation des structures de l’ancien r√©gime. Sujet d√©cisif qui engage l’avenir. Apr√®s la destitution de M. Nemeiry. des pas ont √©t√© franchis avec la dissolution du parti unique — l’Union socialiste soudanaise — et des organisations de masse inf√©od√©es, le d√©mant√®lement de la puissante organisation de la s√©curit√© d’Etat (6). Mais on est loin de la « table rase » souhait√©e par beaucoup. Un exemple, la Conf√©d√©ration des syndicats ouvriers. C’est √† la h√Ęte que, le 9 mai, est convoqu√© un congr√®s extraordinaire alors que la l√©gislation du travail est rest√©e inchang√©e : on se d√©barrasse des √©l√©ments les plus compromis, mais on maintient l’essentiel de la direction et des structures. Ce « changement dans la continuit√© » n’aurait pas √©t√© possible sans l’esquisse d’une alliance entre les partis traditionnels, des √©l√©ments nemeiristes "ralli√©s", et l’« Orientation islamique (7) ».

Autre exemple, les poursuites contre les anciens dignitaires. Sous la direction du procureur g√©n√©ral se sont constitu√©s vingt-sept commissions d’investigation : elles enqu√™tent soit sur des institutions (banques, radio-t√©l√©vision, s√©curit√© d’Etat...), soit sur des personnalit√©s (Nemeiry, le vice-pr√©sident Omar Al Tayib, qui, lui, est d√©tenu au Soudan...). soit sur des « affaires » — dont la plus importante est celle de l’exode des falachas, pour laquelle des millions de dollars de pots-de-vin ont « arros√© » les divers √©chelons de la bureaucratie. Si, chaque jour, la presse apporte sa moisson de r√©v√©lations (8), la lenteur de la justice para√ģt surprenante. Cent soixante-dix personnes seulement ont √©t√© arr√™t√©es, dont la moiti√© en province, et plusieurs anciens responsables ont √©t√© lib√©r√©s apr√®s de brefs s√©jours en prison. C’est que ces enqu√™tes ne pourraient s’arr√™ter aux portes du CMT. Imagine-t-on, par exemple, que l’exode des falachas ait pu s’organiser sans qu’aucun officier du haut commandement de l’arm√©e n’ait √©t√© inform√© ? Les m√™mes atermoiements sont d’ailleurs constat√©s pour la r√©int√©gration de tous ceux qui ont √©t√© licenci√©s pour motifs syndicaux ou politiques ; ils sont pourtant quelques dizaines de milliers (9).

Dernier exemple, les lois islamiques de septembre 1983. Leur abrogation √©tait une demande fondamentale de l’Alliance nationale, une exigence centrale des manifestations populaires. Plusieurs de nos interlocuteurs y voient « une n√©cessit√©, un pas important vers la d√©mocratisation de la soci√©t√©, dans la stabilisation de la d√©mocratie ». Pourtant on sent, en cet √©t√© 1985, des h√©sitations, des reculs. Le CMT ne se prononce pas ; le Parti unioniste d√©mocratique demande leur « amendement » ; l’Orientation islamique m√®ne une violente campagne pour leur maintien sous le mot d’ordre : « Elle ont √©t√© impos√©es par le peuple, elles seront maintenues, gr√Ęce au peuple ».

Ces d√©bats prouvent que l’Alliance nationale est loin d’√™tre un bloc homog√®ne. Il y a bien s√Ľr des points de consensus n√©cessit√© du retour √† un √©tat de droit, ind√©pendance de la magistrature, libert√© de la presse, politique √©trang√®re plus √©quilibr√©e, etc. Mais le large front antidictatorial qui s’est constitu√© ne saurait masquer des divergences parfois profondes.

Parmi la quarantaine de partis qui constituent l’« aile politique » de l’Alliance, rares sont ceux qui p√®sent d’un poids r√©el. A droite, les deux grands partis traditionnels, l’Oumma et le Parti unioniste d√©mocratique (PUD), √©manation des deux puissantes confr√©ries islamiques, les Ansars et la Khatmiya, qui ont domin√© la vie politique durant les quinze premi√®res ann√©es qui ont suivi l’ind√©pendance. Pass√©s dans l’opposition au pouvoir des « officiers libres » — apr√®s le 25 mai 1969, — ils constituent, avec les Fr√®res musulmans, le Front national, qui tente √† plusieurs reprises — avec l’aide de Tripoli mais aussi de Riyad — de renverser Nemeiry. La « r√©conciliation nationale » de 1978 marque une pause. Mais, √† partir de 1980, les composantes du Front — √† l’exception des Fr√®res musulmans, qui s’int√®grent totalement au r√©gime — prennent √† nouveau leurs distances. A la fin de 1983, M. Sadiq Al Mahdi, le dirigeant de l’Oumma, est arr√™t√© pour s’√™tre oppos√© √† la mani√®re dont on appliquait la Shari’a, « On ne coupe pas la main √† un homme qui vole parce qu’il a faim », avait-il os√© pr√©tendre.

L’Oumma et le PUD participent donc √† la mise sur pied de l’Alliance nationale et acceptent son programme. Pourtant, d√®s la chute de M. Nemeiry, des diff√©rences se font jour. L’Oumma et le PUD craignent une radicalisation du mouvement. Li√©s √† l’Arabie saoudite, ils favorisent une approche "r√©aliste"des relations avec les Etats-Unis. Forces islamiques elles sont embarrass√©es face √† la question de la Shari’a. Ce qui n’emp√™che pas des diff√©rences d’approche ou une « sensibilit√© » au mouvement populaire. Ainsi, le parti Oumma d√©nonce-t-il, en commun avec le Parti communiste, le r√īle du FMI.

A gauche : quelques petites formations (baasistes, nass√©riens...), mais surtout le Parti communiste soudanais. Fond√© au lendemain de la seconde guerre mondiale, il devient rapidement une force d√©cisive dans le "secteur moderne" ; h√©g√©monique dans la classe ouvri√®re, tr√®s influent parmi les professionnels et dans certains secteurs de la paysannerie, il dispose aussi de points d’appui dans l’arm√©e. Son opposition √† M. Nemeiry en 1970-1971 l’am√®ne √† une confrontation ouverte avec le r√©gime ; elle se termine par un bain de sang, l’ex√©cution de centaines de militants, la liquidation physique de certains de ses dirigeants les plus prestigieux : Abdel Khaliq Mahjoub, son secr√©taire g√©n√©ral, Chafi’Al Cheikh, le dirigeant des syndicats, le sudiste Joseph Garang. Contraint √† une clandestinit√© totale, il a perdu beaucoup de ses atouts. Mais il reste une force bien organis√©e, disposant de cadres solidement form√©s et d’une direction respect√©e par toutes les composantes de la vie politique. S’il ne peut plus s’identifier avec toute la gauche, l’√©chec des diverses tentatives, depuis avril, pour constituer des organisations socialistes ou social-d√©mocrates permet au Parti communiste d’exercer une grande influence id√©ologique, d’autant qu’il s’est bien int√©gr√© au mouvement du mois de mars.

Mais il est difficile d’√©valuer aujourd’hui l’impact r√©el de chacune de ces formations. M. Mahjoub Mohamed Saleh est le nouveau directeur du quotidien Al Ayam : il en √©tait le propri√©taire avant sa nationalisation, le 30 ao√Ľt 1970. Il explique le pourquoi de cette situation « En seize ans de pouvoir personnel, l’ancien √©difice politique a √©t√© mis √† bas. Les partis se sont affaiblis parce qu’ils travaillaient dans des conditions difficiles, dans la clandestinit√©. Les grands partis d√©pendaient plus de leaders charismatiques que d’un programme ou d’une discipline de parti. Or ils ont disparu (10). Un groupe de la population, les dix-huit/trente-cinq ans, ne conna√ģt presque rien de ces forces... A cela s’ajoutent les transformations sociales : l’exode rural, la s√©cheresse et la d√©sertification, qui ont pouss√© des millions de personnes √† quitter leur zone d’habitation et d√©truit leur mode de vie traditionnel, la polarisation entre les riches et les pauvres, l’√©migration... » Tout cela a sap√© les bases de l’activit√© politique et se refl√®te dans la crise interne des deux partis traditionnels, qui sont divis√©s autant par des querelles de personnes que par des d√©saccords politiques.

Pour toutes ces raisons, la dynamique du mouvement repose en grande partie sur l’Alliance syndicale (AS). Elle regroupe aujourd’hui environ deux cents organisations de toute nature. Le noyau central est compos√© des syndicats qui ont √©t√© √† l’origine de la gr√®ve g√©n√©rale avocats, m√©decins, enseignants, ing√©nieurs, employ√©s de banque... Viennent ensuite les syndicats ouvriers qui se sont mis en marge de la Conf√©d√©ration. Puis des associations qui refl√®tent les int√©r√™ts r√©gionaux (originaires du Sud des montagnes de Nuba, Beja...). Enfin, des regroupements divers et h√©t√©roclites, mais qui illustrent une volont√© r√©elle de s’organiser ; ainsi une association des victimes de la Shari’a regroupe ceux qui ont vu un de leurs membres amput√© √† la suite d’un « proc√®s ». L’AS dispose de groupes √©quivalents dans toutes les grandes villes du Soudan, ce qui d√©cuple ses forces (11).

Elle est bien √©videmment aussi divis√©e en de nombreux courants, dont l’un, mod√©r√©, s’exprime souvent au conseil des ministres. Mais, globalement, l’AS s’en tient √† son programme avec fermet√©. Elle peut d’ailleurs voir reconna√ģtre son r√īle dans le futur Soudan et exige une nouvelle forme de repr√©sentation parlementaire. Un simple scrutin d’arrondissement favorise non seulement la corruption, mais aussi les all√©geances tribales ou sectaires. Ce n’est plus un homme, une voix, mais un leader avec des milliers de voix automatiques. D’o√Ļ la volont√© de « r√©compenser » en donnant une plus grande repr√©sentation √† ce que l’on appelle ici les « forces nouvelles » ou les « forces modernes ». Pour M. Awad Al Karim, secr√©taire de l’Alliance syndicale, « 40 √† 50 % des si√®ges de la future Assembl√©e constituante doivent nous √™tre r√©serv√©s √† travers des coll√®ges sp√©ciaux (avocats, ing√©nieurs, ouvriers...). Les partis traditionnels acceptent le principe, m√™me s’ils souhaitent r√©duire cette proportion √† un tiers (12) ».

Mais le d√©bat de l’heure porte sur la p√©riode de transition dont les observateurs disent qu’elle d√©passera les douze mois pr√©vus. Ils pensent aussi, que, dans l’√©tat actuel des choses — et sauf d√©t√©rioration de la situation, en particulier au Sud, — les militaires accepteront de remettre le pouvoir aux civils, si possible √† une coalition « mod√©r√©e » compos√©e des deux grands partis traditionnels. Curieusement, c’est l’AN elle-m√™me qui veut favoriser un r√īle politique futur de l’arm√©e pour sortir de l’alternance gouvernement civil/dictature militaire. Mais les formes constitutionnelles restent √† trouver. En attendant, le CMT, jouant sur les divisions de l’AN, tente, en conservant le maximum de pouvoir, d’√©viter tout d√©rapage.

L’arm√©e ne forme pas un bloc homog√®ne. Elle n’est pas coup√©e du reste de la population comme l’a montr√© le r√īle des jeunes officiers dans le ralliement du haut commandement aux gr√®ves de mars-avril. Le Conseil militaire lui-m√™me refl√®te-t-il ces divisions ? Il est assez difficile de se faire une opinion sur ces g√©n√©raux projet√©s brusquement sur le devant de la sc√®ne politique (13). Sur les relations r√©gionales, certaines diff√©rences ont surgi, et le ministre de la d√©fense, favorable √† un rapprochement avec Tripoli au d√©triment du Caire, a menac√© de d√©missionner au mois de juillet.

Mais, sur la politique int√©rieure, les diff√©rences sont plus att√©nu√©es, si on excepte, et ce n’est pas une mince affaire, les ambitions personnelles de chacun. Tous ces officiers sup√©rieurs ont √©t√© mis en place par M. Nemeiry et on peut les identifier, en majorit√©, au-del√† de telle ou telle divergence, avec le « courant conservateur ». D’o√Ļ leur effort pour garder un strict contr√īle de l’arm√©e. Ainsi, pour la r√©int√©gration des officiers destitu√©s par M. Nemeiry, non seulement le CMT refuse d’examiner leur cas, mais le m√™me ministre de la d√©fense s’est permis de les attaquer violemment, mettant en cause leur patriotisme. Autre signe la destitution, √† la fin juin, de onze officiers qualifi√©s de « dogmatiques » (14) et la constitution d’une nouvelle liste de quatre-vingt-dix noms d’√©l√©ments « √† purger ».

Interrog√© √† ce sujet, le major-g√©n√©ral Fadl Allah Burma, membre du haut commandement, confie « Si on trouve le moindre signe, grand ou petit, qui, aujourd’hui ou dans l’avenir, peut mettre en cause l’unit√© de l’arm√©e, nous l’√©liminerons sans piti√©. » Encore faudrait-il que ces « purges » ne soient pas dirig√©es contre un seul courant ! Mais si l’arm√©e n’est pas encore « normalis√©e », il est impossible de dire si ces officiers contestataires repr√©sentent une force. L’Organisation des officiers patriotes qui a, √† plusieurs reprises, diffus√© des tracts attaquant violemment le CMT, ou l’Organisation des officiers libres, dont parle, √† longueur d’√©missions, la radio de la r√©bellion au Sud, sont-elles autre chose que des fant√īmes ?

Quoi qu’il en soit, c’est une lutte complexe pour le pouvoir qui se d√©roule √† Khartoum. Elle ne met pas aux prises deux blocs homog√®nes, et la fronti√®re qui les s√©pare est parfois difficile √† tracer. Mais tous les protagonistes ont conscience que c’est avant tout au Sud que se joue l’avenir du Soudan.


M. Garang contre le « gang des g√©n√©raux »
D√®s l’installation du nouveau r√©gime, il apparut que la guerre au Sud allait constituer un test d√©cisif. Pour le docteur Adlan Al Hardallo, enseignant au d√©partement des sciences politiques de l’universit√© de Khartoum et coordinateur de la commission d’entente nationale — cr√©√©e par l’Alliance syndicale pour aider √† r√©soudre le conflit, « le Sud, c’est LE probl√®me du Soudan, le premier probl√®me national, celui qu’il faut r√©soudre pour pouvoir s’attaquer aux autres ». Dans son programme du 6 avril, l’Alliance nationale appelle √† « r√©soudre le probl√®me du Soudan m√©ridional dans le cadre de l’autonomie (self-government) r√©gionale, fond√©e sur des principes d√©mocratiques... » Quelques jours plus tard, elle se prononce pour des contacts directs avec le Mouvement de lib√©ration du peuple du Soudan (MLPS) de M. John Garang.

Ce n’√©tait pas l√† un mince succ√®s pour M. Garang. Lanc√© en mai 1983 (15), il s’est affirm√©, en quelques mois, comme une force d√©terminante de l’opposition √† la dictature. Contrairement √† ses pr√©d√©cesseurs — en particulier le mouvement Anya-Nya qui mena la lutte au Sud durant la premi√®re guerre civile (1955-1972), — le MLPS se veut un mouvement national, et non r√©gional, qui « croit de mani√®re irr√©vocable √† l’unit√© du peuple soudanais. (...) Notre lutte n’est en aucune fa√ßon raciale ou religieuse. L’ALPS (Arm√©e de lib√©ration du peuple du Soudan) se prononce pour un d√©veloppement √©gal de toutes les nationalit√©s et pour la libert√© du culte pour toutes les religions (16). » Ses mots d’ordre sont : unit√© nationale, socialisme, autonomie, libert√© religieuse.

C’est toutefois au sud que le MLPS a trouv√© sa base essentielle d’action, les provocations de Nemeiry aidant. En juin 1983, le « mar√©chal pr√©sident », par l’ordre pr√©sidentiel num√©ro 1, divise le Sud en trois r√©gions : le Haut-Nil, Bahr al Ghazal, Equatoria. Il annule ainsi le principal acquis des accords d’Addis-Abeba qui avaient mis fin en 1972 √† la guerre civile, et qui avaient reconnu l’« autonomie » de l’entit√© sudiste. En septembre de la m√™me ann√©e, la d√©cision d’appliquer la Shari’a, la loi islamique, soul√®ve une vive opposition au Sud peupl√© majoritairement d’animistes (85 %) et de chr√©tiens (10 %).

La MLPS est ainsi √† m√™me de cristalliser le m√©contentement, de recruter des milliers de combattants, dont une part non n√©gligeable de d√©serteurs de l’arm√©e r√©guli√®re. Il trouve son principal appui chez les Dinkas, la plus nombreuse des ethnies sudistes (un √† deux millions de personnes sur quatre √† six millions de Sudistes). En quelques mois, il a √©tendu son contr√īle √† deux (Haut-Nil et Bahr al Ghazal) des trois provinces m√©ridionales. Il a contraint le pouvoir de Khartoum √† arr√™ter deux chantiers strat√©giques. Celui du canal de Jonglei — programme √©gypto-soudanais, — de 360 kilom√®tres de long et 50 m√®tres de large, qui doit permettre de sauver 4 800 milliards de m√®tres cubes d’eau du Nil par an, √† partager √©galement entre les deux pays. Le MLPS conteste √† la fois le partage et les cons√©quences √©cologiques, ind√©niables, sur les populations. L’exploitation du p√©trole √† Bentiu par la soci√©t√© am√©ricaine Chevron ensuite. En stoppant ce projet, qui devait entrer en activit√© au d√©but de 1985, le MLPS porta un coup d√©cisif aux possibilit√©s de redressement √©conomique.

Mais l’influence du MIPS, au d√©but de l’ann√©e 1985, d√©passe largement le Sud. En colmatant, un √† un, tous les espaces de libert√© du peuple soudanais, M. Nemeiry fait de M. John Garang l’espoir supr√™me des opposants nordistes. De nombreux officiers se rallient √† lui : sa radio, qui √©met √† partir de l’Ethiopie, est avidement √©cout√©e √† Khartoum o√Ļ elle constitue la seule source non conformiste d’information. M√™me un parti traditionnel comme le Parti unioniste d√©mocratique affirme, quelques semaines avant l’insurrection de mars, que la lutte arm√©e est la seule solution pour renverser la dictature, et une brigade de ses hommes rejoint le MLPS. Si l’on ajoute √† cela l’appui de Tripoli et d’Addis-Abeba mais aussi d’autres Etats africains frontaliers « mod√©r√©s », on comprend la force d’attraction qu’exerce le MLPS.

La petite arm√©e soudanaise — √† peine 60 000 hommes de troupe — a √©t√© la premi√®re √† payer le prix de la deuxi√®me guerre du Sud. Mal √©quip√©e, mal entra√ģn√©e, priv√©e de moyens de transport — pour une zone de combats de 650 000 km² — et de cadres aguerris — la plupart des officiers qui ont combattu durant la premi√®re guerre du Sud ont √©t√© limog√©s pour des raisons politiques, — elle subit d√©faite sur d√©faite. R√©duite √† la d√©fensive, elle ne contr√īle que quelques villes. Cette dure exp√©rience ne sera pas pour rien dans la pression des jeunes officiers sur le haut commandement pour que celui-ci se range, en avril 1985, « aux c√īt√©s du peuple ». Elle explique aussi que le CMT fasse du Sud non seulement la question prioritaire, mais aussi son « domaine r√©serv√© ».


Isoler les sudistes
D√®s le 14 avril, avant m√™me la formation du nouveau gouvernement, le Conseil militaire adopte le communiqu√© n° 10 et le d√©cret n° 14 : il « annule l’ordre r√©publicain n° 1 (qui divisait le Sud en trois) issu de la d√©funte p√©riode. Il ent√©rine l’accord d’Addis-Abeba comme cadre g√©n√©ral pour le pouvoir r√©gional au Sud. Il accepte de garder telles quelles les trois r√©gions du Sud sous une administration militaire sup√©rieure qui assumera les taches de la p√©riode de transition. »

Cette administration, intitulée haut conseil exécutif transitoire, est constituée quelques jours plus tard ; elle est composée de militaires et présidée par le major-général James Loro Cirrilu, membre du CMT. Ainsi, par un véritable tour de passe-passe, les militaires abrogent le décret coupant le Sud en trois, tout en maintenant les trois provinces ! Et ils gardent surtout les pleins pouvoirs.

Lors de la constitution du cabinet, le CMT refuse tout compromis sur le choix et les fonctions des ministres sudistes. Ceux-ci seront maintenus √† des postes subalternes et choisis parmi de « vieux routiers de la politique », dont plusieurs ont √©t√© ministres de M. Nemeiry. Les protestations de l’Alliance syndicale et de la Southern Sudanese in Khartoum (SSK) — proche de M. John Garang — resteront sans effet. Le rapprochement avec le colonel Kadhafi aboutit, si l’on en croit les dirigeants libyens, √† l’arr√™t de l’aide de Tripoli au MLPS (17). La normalisation avec Addis-Abeba, plus lente, devrait aussi — suivant certaines hypoth√®ses (cf. infra) — entra√ģner la fin de l’aide de l’Ethiopie au MLPS.

Si le CMT propose des n√©gociations, fait des ouvertures √† M. John Garang, ce n’est qu’au bout de plusieurs semaines qu’une missive officielle lui est envoy√©e. Dat√©e du 27 mai, sign√©e par le ministre de la d√©fense, elle touche son destinataire fin juin. Si elle pr√īne des n√©gociations, aucune position concernant la solution du conflit n’y est pr√©cis√©e : le pouvoir n’a pas publi√© une « deuxi√®me d√©claration de juin ». La premi√®re d√©claration avait √©t√© diffus√©e en juin 1969 par les « officiers libres » qui venaient de prendre le pouvoir ; r√©dig√©e par le ministre communiste des affaires sudistes, c’est elle qui servira de base pour mettre un terme au premier conflit du Sud.

La tactique dilatoire du CMT, les retards et les erreurs n’ont fait que renforcer les pr√©ventions du MLPS. M. Garang, qui affirme, d√®s le 9 avril, qu’« il n’y a pas de diff√©rence entre l’actuelle junte militaire et celle de Nemeiry », parle de plus en plus du « gang des g√©n√©raux ». Mais cette position justifie-t-elle le refus du MLPS de n√©gocier, d’arr√™ter les combats, √† l’heure o√Ļ tous les Soudanais aspirent √† la tr√™ve ? « La question br√Ľlante, pour M. Ibrahim Noqoud, secr√©taire-g√©n√©ral du PCS, est celle de savoir s’il faut n√©gocier ou non. Je crois que, par d√©finition, n√©gocier ne veut pas dire d√©poser les armes. Les Am√©ricains et les Vietnamiens ont n√©goci√© pendant dix-sept ans √† Varsovie, alors que les combats continuaient. »

Mais les h√©sitations du MLPS ne viennent-elles pas de sa difficult√© √† appr√©hender la nouvelle situation ? L’insurrection de mars-avril a surpris ses dirigeants pour au moins trois raisons. Elle a eu lieu essentiellement au Nord, et dans les grandes villes, alors que la strat√©gie du MLPS est avant tout sudiste et rurale (18). Elle a pris la forme d’une gr√®ve politique, alors que la strat√©gie du MLPS est avant tout militaire. Enfin, elle a prouv√© la vitalit√© des traditions politiques soudanaises, ainsi que le r√īle des partis traditionnels avec lesquels le MLPS refuse tout accord. Cette dichotomie explique que, le 1er avril, en pleine insurrection, la radio du MLPS annonce qu’« un soul√®vement dans les villes, sans coordination avec les zones rurales et avec les comit√©s de l’ALPS-MLPS... (...) n’aura pas de r√©sultat positif (19) ».

Ces analyses, qui ne se modifient pas apr√®s le coup d’Etat du 6 avril, expliquent les divergences entre M. Garang et l’Alliance syndicale. Le directeur du quotidien Al Ayam les r√©sume ainsi « Garang rejette les g√©n√©raux. Il a tort et il ne conna√ģt pas la r√©alit√© de la situation. Nous ne croyons pas que les g√©n√©raux soient des Nemeiry num√©ro deux. Ils ont d√©cid√©, √† un certain moment, de se ranger du c√īt√© du peuple. Le pouvoir actuel est le r√©sultat d’un compromis. Aujourd’hui, Garang propose un nouveau pouvoir, fond√© sur une triple alliance : le MLPS, les jeunes officiers et les syndicats. Vous savez, Nemeiry n’√©tait pas mar√©chal au d√©part ; il est parti aussi des m√™mes th√©ories en mai 1969 : alliance entre les jeunes officiers, les professionnels et les groupes progressistes ; en fait, une alliance entre des gens forts et des gens qui ne le sont pas, cela aboutit au pouvoir personnel. Nous ne voulons pas r√©p√©ter cette exp√©rience. Garang m√©prise les partis traditionnels ; nous, au contraire nous acceptons leur r√īle. Nous voulons forger un nouveau type d’alliance avec eux mais sur une base nouvelle : la reconnaissance du r√īle des “forces nouvelles” c’est-√†-dire l’alliance des syndicats. »

En fait, le MLPS — comme le confirmaient, bien avant les √©v√©nements, plusieurs de ses dirigeants — rejette toutes les forces traditionnelles et exige des militants progressistes — en particulier ceux du PCS — qu’ils rejoignent ses rangs. Si, avant le 6 avril, il rencontrait un certain √©cho, le sentiment g√©n√©ral au Nord, aujourd’hui, particuli√®rement au sein des syndicats, est beaucoup plus r√©serv√©, voire franchement hostile. Cela explique sans doute que, au-del√† des proclamations sur la « triple alliance », le MLPS semble plus que r√©ticent √† engager un v√©ritable dialogue avec l’Alliance syndicale.

Le docteur Hardallo, responsable pour les syndicats des contacts avec les sudistes, en fait le r√©cit : « Nous avons transmis une premi√®re lettre √† John Garang √† travers un m√©diateur. Ce dernier n’a pu le rencontrer mais il a discut√© avec un certain nombre de ses conseillers dont le num√©ro deux du MLPS. Il nous a remis un compte rendu de ses entretiens comprenant les griefs du MLPS contre le r√©gime, sa m√©fiance face aux partis traditionnels et ses reproches √† l’Alliance pour avoir suspendu la gr√®ve le 6 avril. Le MLPS soulignait toutefois qu’il √©tait pr√™t √† n√©gocier avec nous. Nous avons alors transmis un deuxi√®me message expliquant que nous partagions les r√©serves du MLPS face aux militaires mais expliquant aussi la r√©alit√© de la situation √† Khartoum ; nous lui demandions aussi de d√©finir une base de d√©part pour une n√©gociation. Nous n’avons re√ßu aucune r√©ponse. Un de nos envoy√©s, qui avait obtenu un rendez-vous √† travers la m√©diation du Y√©men du Sud, s’est rendu √† Addis-Abeba et a “poireaut√©” l√†-bas sans voir personne. »

L’embarras de M. Garang √† d√©finir une strat√©gie dans le nouveau contexte est d’autant plus grand que la situation de ses forces a grandement √©volu√© en quelques mois. Non seulement ses appuis ext√©rieurs se font plus fragiles, non seulement il n’appara√ģt plus aux nordistes comme le « sauveur supr√™me », mais son h√©g√©monie au Sud m√™me est contest√©e. Les partis traditionnels, SANU et Southern Sudanese Political Association — encourag√©s par les militaires, — se sont reconstitu√©s. Dans la province de l’Equatoria, un fort mouvement s’est d√©gag√© contre la « supr√©matie Dinka », pour le maintien de la division du Sud en trois (20). Un autre mouvement, l’Anya-Nya II — pr√©sent dans le Haut-Nil — a appel√© √† d√©poser les armes.

Enfin, la politique men√©e par M. Nemeiry, qui consistait √† armer certaines tribus au Sud (Shilluk Nuer) et √† exacerber les contradictions ethniques, n’est pas sans avoir port√© ses fruits. Comme confie le docteur Hardallo, « des groupes de plus en plus nombreux se forment ; leurs id√©es sont tr√®s divergentes. Ceux qui sont pour les accords d’Addis-Abeba, ceux qui sont contre, ceux qui sont pour la moiti√© d’Addis-Abeba et pour moiti√© pour quelque chose de nouveau. Il y a tellement de complications que l’opinion de l’homme de la rue — dans le Nord — est que les sudistes r√®glent d’abord leurs probl√®mes entre eux (21) ».

Face √† cette d√©t√©rioration, encore relative, de ses positions, le MLPS semble h√©siter entre deux strat√©gies. Une « politique du pire » qui tablerait sur un retour de la dictature √† Khartoum, √©liminant toute possibilit√© de contestation ; le MLPS maintiendra ainsi sa « ligne politique » d’instauration d’un « d√©mocratie r√©volutionnaire arm√©e », m√™me si les perspectives en semblent lointaines. Une politique « r√©aliste » d’union avec l’Alliance syndicale, et qui cr√©erait un rapport de forces suffisant face au CMT pour aboutir √† des transformations profondes, dans le cadre d’une d√©mocratie pluraliste o√Ļ le MLPS ne serait qu’une composante — certes importante — parmi d’autres. Les options sont encore incertaines et les informations qui parviennent de Khartoum contradictoires : d’un c√īt√© les combats ont repris, apr√®s une pause, et sur une grande √©chelle, au Sud. De l’autre, le gouvernement et les syndicats ont adopt√© un texte qui devait servir √† un dialogue national sur le Sud auquel le MLPS ne refuserait pas de participer. Le choix est d’autant plus grave que, au-del√† du peuple soudanais, il concerne un pays charni√®re de la r√©gion, un pays qui compte dans la strat√©gie plan√©taire des Etats-Unis.
Au cŇďur de l’« arc des crises »

Depuis 1979 et la chute du chah d’Iran ; la doctrine militaire am√©ricaine a √©volu√© : l√† o√Ļ les « int√©r√™ts vitaux » des Etats-Unis sont en cause, ils peuvent √™tre amen√©s √† intervenir directement. C’est le cas, plus particuli√®rement, de la r√©gion du Golfe et de l’oc√©an Indien, √©picentre de l’« arc des crises » cher √† M. Brzezinsky. D’o√Ļ la constitution de la Force de d√©ploiement rapide et la recherche de bases d’appui au Kenya, en Somalie. en Egypte, √† Oman et au Soudan (22).

Apr√®s l’accession de M. Reagan √† la pr√©sidence, cette politique se confirme avec la cr√©ation, le 1er janvier 1983, de l’USCENTCOM — United States Central Command, — qui couvre une zone d’op√©ration d’une vingtaine de pays, de l’Egypte au Pakistan, et qui regroupe toutes les potentialit√©s am√©ricaines dans la r√©gion — dont 400 000 hommes de la force de d√©ploiement rapide. Le Soudan est une pi√®ce ma√ģtresse de ce dispositif, √† la fois par sa situation g√©ostrat√©gique — limitrophe du Tchad (23) et situ√© au cŇďur de la Corne de l’Afrique, ayant un large acc√®s √† la mer Rouge et « faisant face » √† l’Ethiopie « marxiste » — et par la parano√Įa anticommuniste et antisovi√©tique de Nemeiry.

L’aide am√©ricaine passe de 5 millions de dollars en 1979 √† 200 millions en 1983, puis √† 254 en 1985, dont 174 pour les programmes militaires. Le Soudan devient ainsi le deuxi√®me b√©n√©ficiaire de l’aide am√©ricaine en Afrique, loin derri√®re l’Egypte, mais bien avant le Maroc ou la Somalie. Des manŇďuvres communes sont organis√©es, et les documents publi√©s depuis avril dernier prouvent que l’on projetait (ou serait-ce d√©j√† fait ?) de construire « quatre bases a√©riennes destin√©es √† accueillir des unit√©s de la Force de d√©ploiement rapide, tandis que l’√©dification d’une puissante station d’√©coute, pr√®s de Port-Soudan, est en voie d’ach√®vement (24) ».

Enfin, les puissantes forces de s√©curit√© sont entra√ģn√©es par des agents de la CIA, et Khartoum est devenu une plaque tournante du renseignement am√©ricain. Dans ces conditions, ni la r√©volte du Sud ni les atteintes aux droits de l’homme — en particulier l’ex√©cution du leader islamique mod√©r√© Mohammed Taha, en janvier 1985 — ne purent vraiment alt√©rer les relations entre Khartoum et Washington. Le 1er avril, M. Nemeiry rencontra le pr√©sident Reagan et obtint de lui une aide suppl√©mentaire de 114 millions de dollars. Le m√™me jour, le pr√©sident am√©ricain saluait les mesures √©conomiques prises par le dictateur soudanais, « actions hautement louables, dignes du soutien des donneurs de fonds (25) ». Ainsi, jusqu’au bout, « les Etats-Unis ont jou√© un jeu hasardeux avec M. Nemeiry, misant toujours sur lui, alors m√™me qu’il passait par-dessus bord (26) ».

Principaux perdants des changements √† Khartoum (27), les Etats-Unis se sont vite ressaisis. Sur le conseil des Egyptiens, ils ont pris acte des √©volutions et d√©cid√© de soutenir les « mod√©r√©s » du CMT. Ils disposent pour cela d’arguments de poids : ils fournissent 85 % de l’aide alimentaire n√©cessaire √† un pays ravag√© par la famine ; ils jouent un r√īle d√©cisif au FMI ; enfin, les centaines de millions de dollars d’aide √©conomique et militaire constituent une manne indispensable.

Voil√† pourquoi aucune force politique ne met en cause la n√©cessit√© de bons rapports avec Washington ; mais leur caract√®re est au centre d’un intense d√©bat qui traverse le pays et qui se refl√®te dans des d√©clarations contradictoires. Pour le ministre des affaires √©trang√®res, M. Ibrahim Taha Ayyoub, « les relations avec les Etats-Unis sont tr√®s cordiales ; nous n’avons pas chang√©. Les relations militaires sont vitales pour nous, car nous avons besoin de pi√®ces de rechange et d’armes. Nous honorerons les accords militaires avec les Etats-Unis. Les manŇďuvres communes n’auront plus lieu, au moins pendant la p√©riode transitoire. Quant √† la pr√©sence militaire, elle n’a jamais exist√© et les Am√©ricains ne l’ont jamais demand√©e. » Au m√™me moment, le ministre de l’information affirmait : « Le Soudan n’accordera plus de facilit√©s militaires aux Etats-Unis comme par le pass√©, sous le r√©gime du pr√©sident d√©chu (28). »

Le refus de participer aux manŇďuvres conjointes Bright Star 1985, avec les « marines », illustre toutefois une tendance vers « plus de non-alignement », m√™me si les raisons donn√©es par le CMT pour se justifier ont √©t√© « techniques » et qu’il n’a pas exclu une participation dans le futur.

Mais si les Am√©ricains n’ont pas perdu l’espoir d’infl√©chir la politique soudanaise, deux handicaps s√©rieux demeurant. Leurs relations avec M. Nemeiry sont au centre de diverses enqu√™tes, en particulier celle sur l’exode des falachas : la publication des informations secr√®tes sur cette affaire ternirait consid√©rablement une image de marque d√©j√† peu brillante (29). De plus, les strat√®ges du Pentagone sont enferm√©s dans leur vision Est/Ouest des conflits ; ils ne peuvent comprendre que les bonnes relations du Soudan avec ses voisins — en premier lieu la Libye et l’Ethiopie — sont une question vitale pour l’avenir du pays, qui fait l’objet d’un large consensus √† droite comme √† gauche. Les mises en demeure intempestives de Washington en ce domaine suscitent malaise et irritation

Dans ce contexte mouvant, un point de satisfaction toutefois : la « normalisation » entre Khartoum et Moscou s’est born√©e √† des d√©clarations de bonnes intentions. Le ministre des affaires √©trang√®res soudanais confiait, sans rire, que des pas concrets seraient franchis quand le chef de la diplomatie sovi√©tique, qui venait de succ√©der √† M. Gromyko, serait au fait des dossiers... La visite annonc√©e pour octobre, du ministre de la d√©fense soudanais en URSS marquera-t-elle un changement ?

Mais la g√©ostrat√©gie n’est pas au premier plan des pr√©occupations, ni des nouveaux dirigeants soudanais ni d’aucune force politique. En dix ans, au nom de l’anticommunisme, Nemeiry transformait son pays en base de subversion contre ses voisins aux opposants libyens et √©thiopiens il avait accord√© toutes les facilit√©s, mais aussi √† M. Hiss√®ne Habr√© lorsque celui-ci s’opposait au pouvoir l√©gal √† N’Djamena, et √† Idi Amin Dada, dont les troupes — financ√©es par les Saoudiens — m√®nent la gu√©rilla aux confins de l’Ouganda. Or chacun de ces conflits a accentu√© l’isolement du Soudan et favoris√© le d√©veloppement des forces centrifuges dans le pays troubles graves au Darfour, rebellion au Sud... D’o√Ļ l’unanimit√© qui se d√©gage aujourd’hui sur la n√©cessit√© des relations de « bon voisinage » avec, en particulier, la Libye et l’Ethiopie. Encore ne fallait-il pas perdre sur un tableau ce que l’on gagnait sur l’autre.
L’ami √©gyptien

Le 17 juin, le pr√©sident Moubarak arrive √† l’a√©roport de Khartoum pour une visite impromptue mais officielle. Ce premier s√©jour du pr√©sident √©gyptien au Soudan depuis les changements d’avril ne dure que quelques heures. C’est √† l’a√©roport m√™me que le rais rencontre le nouveau pr√©sident Siwar Al Dahab. A l’issue des entretiens, il tient une conf√©rence de presse. Le journaliste du quotidien Al Ayam commence √† l’interroger :

« Pourquoi la R√©publique arabe d’Egypte abrite-t-elle Nemeiry, alors que le peuple soudanais demande qu’on lui livre le boucher d√©chu ? Et avec cela le r√©gime √©gyptien... »

Exc√©d√©, le pr√©sident Moubarak l’interrompt :

« Je n’accepte pas qu’on dise “le r√©gime √©gyptien”. On doit parler de l’Egypte (...) L’Egypte respecte les r√©fugi√©s politiques... Nos traditions, notre constitution, nous interdisent de livrer des r√©fugi√©s politiques (...) »

L’incident, qui refl√®te la nouvelle libert√© de ton des journalistes soudanais, illustre aussi les incompr√©hensions — on ne peut parler de crise — qui se sont d√©velopp√©es entre les deux capitales depuis le 6 avril.

Pour la majorit√© des Soudanais, et en particulier l’Alliance syndicale, le r√©gime √©gyptien s’est largement compromis avec M. Nemeiry. Ni le gouvernement, ni le parti au pouvoir, ni la presse officielle n’ont √©lev√© la voix pour protester contre les violations des droits de l’homme. Les accords sign√©s entre les deux gouvernements — celui de d√©fense commune en 1976 et celui d’int√©gration en 1982 — sont suspect√©s de n’avoir servi qu’√† consolider la dictature ; leur abrogation est donc demand√©e par les syndicats. Enfin, l’asile qu’a trouv√© M. Nemeiry au Caire ne peut qu’exacerber la m√©fiance. Et ce n’est pas un hasard si la premi√®re grande manifestation, apr√®s le 6 avril, a eu lieu, en juillet, pour demander l’extradition du pr√©sident Nemeiry.

Au Caire, on se d√©fend de telles interpr√©tations. On rappelle que, depuis 1983, les relations entre les deux pays s’√©taient d√©t√©rior√©es et il est vrai que ni l’application de la Shari’a ni la guerre men√©e au Sud n’ont √©t√© approuv√©es par le pr√©sident Moubarak. Quant au trait√© de d√©fense commune, les responsables ont beau jeu d’affirmer qu’il ne concerne pas la « d√©fense des r√©gimes » puisqu’il n’y a pas eu d’intervention √©gyptienne et que, d√®s la fin mars, le pr√©sident Moubarak affirmait que ce qui se passait au Soudan √©tait une affaire int√©rieure. Quant √† la pr√©sence de Nemeiry au Caire, elle embarrasse les autorit√©s, conscientes de l’impact de cette question sur les relations entre les deux pays.

D√®s le 24 juin, le docteur Oussama Al Baz √©tait √† Khartoum pour tenter de r√©parer la « gaffe » du pr√©sident. « Les d√©clarations de Moubarak √† Khartoum, indiquait-il, ne ferment pas la porte devant l’extradition de M. Nemeiry (...). Nous ne contredisons absolument pas le droit du peuple soudanais √† choisir son gouvernement et √† juger les anciens responsables. »

Le CMT s’est, pour l’instant, bien gard√© de demander l’extradition de M. Nemeiry et, au gouvernement, des positions discordantes ont emp√™ch√© toute d√©cision. Mais, ce que craint avant tout Le Caire, c’est l’utilisation de ce probl√®me par les √©l√©ments « radicaux », mais aussi par la Libye.
M. Kadhafi à Khartoum

A premi√®re vue, c’est dans le domaine des rapports avec Tripoli que la politique ext√©rieure soudanaise a le plus √©volu√©. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont √©t√© r√©tablies. Le commandant Jalloud, le num√©ro deux libyen, puis le colonel Kadhafi lui-m√™me ont effectu√© ici des visites officielles. Le premier ne s’est pas born√© √† des rencontres protocolaires mais a particip√© √† un meeting avec M. Sadiq Al Mahdi et le parti Oumma, a tenu un s√©minaire avec la direction du Parti unioniste d√©mocratique, a √©t√© re√ßu avec enthousiasme par les comit√©s r√©volutionnaires pro-libyens. Tripoli a, de plus, octroy√© une aide exceptionnelle au Soudan — 300 000 tonnes de p√©trole pour l’ann√©e 1985. Enfin, le ministre de la d√©fense soudanais a effectu√© une visite officielle en Libye, suscitant une vive r√©action √† Washington. « Nous avons inform√© les autorit√©s concern√©es, √† Khartoum, de notre grave pr√©occupation face √† la perspective des relations militaires entre le Soudan et la Libye », a d√©clar√© M. Larry Speakes, porte-parole de la Maison Blanche (30).

Pourtant, √† y regarder de plus pr√®s, on est loin d’un danger de mainmise libyenne sur le plus vaste pays d’Afrique. L’aide apport√©e par le colonel Kadhafi au Front national (compos√© du parti Oumma, du Parti unioniste d√©mocratique et des Fr√®res musulmans) en 1975-1976 dans leur opposition √† Nemeiry explique les relations de Tripoli avec les deux grands partis traditionnels, mais ceux-ci ne constituent s√Ľrement pas un relais pour l’activisme libyen. En fait, s’il y a un consensus au Soudan pour la normalisation avec la Libye, personne ne souhaite la constitution d’un axe Khartoum-Tripoli.

C’est sans h√©sitation que M. Ibrahim Noqoud, secr√©taire g√©n√©ral du parti communiste, pr√©cise : « Je ne d√©voile pas un secret politique en disant qu’il est toujours difficile de traiter avec Kadhafi. Il est difficile d’√™tre son ami, il est difficile d’√™tre son ennemi. Mais il est l√† et il repr√©sente une r√©alit√©. C’est dans l’int√©r√™t du Soudan d’√©tablir des relations normales entre nos deux pays. Mais cela ne doit pas se faire au d√©triment de l’Egypte ou pour isoler l’Egypte. »

Quant aux relations militaires, il ne s’agit s√Ľrement pas « d’un pacte militaire ni d’un trait√© », a affirm√© le pr√©sident Siwar Al Dahab (31). D’autant que persistent au sein de l’arm√©e de puissants courants anti-libyens aliment√©s par des ann√©es d’hostilit√©, voire de conflit.

Mais, une fois encore, la raison du rapprochement avec Tripoli ne r√©side pas dans des consid√©rations plan√©taires. Toutes les composantes √† Khartoum cherchent la normalisation des relations avec les voisins — afin d’√©viter ainsi le d√©veloppement des forces centrifuges qui menacent s√©rieusement l’unit√© du Soudan, — et le CMT veut, de plus, isoler M. John Garang.

Tel est aussi le but poursuivi dans les efforts de « normalisation » avec Addis-Abeba, m√™me si les r√©sultats sont moins spectaculaires qu’avec Tripoli. Pourtant les relations entre les deux capitales √©taient bonnes en 1980 et 1981 ; Mengistu rend visite √† Nemeiry en mai 1980, et ce dernier lui rend la politesse en novembre de la m√™me ann√©e.

Mais la signature en ao√Ľt 1981 d’un trait√© de coop√©ration politique entre Aden. Tripoli et Addis-Abeba — dont les effets concrets seront pourtant √† peu pr√®s nuls, — le peu d’efficacit√© des mesures prises par M. Nemeiry pour bloquer l’activisme √©rythr√©en et, enfin, la parano√Įa anticommuniste du dictateur de Khartoum mettent un terme √† cette lune de miel. Les derni√®res ann√©es de son pouvoir sont marqu√©es par une virulente campagne anti√©thiopienne. En √©change, si l’on peut dire, l’Ethiopie devient la base arri√®re du MLPS. D√®s son arriv√©e au pouvoir, M. Siwar Al Dahab cherche √† apurer le contentieux ; il rencontre M. Mengistu lors du sommet de l’OUA √† Addis-Abeba. On se met d’accord sur le retour des ambassadeurs √† leurs postes respectifs et sur la mise en place d’une commission commune pour r√©gler les diff√©rends. Mais l’Ethiopie reste prudente elle souhaite la fin de toute aide aux Erythr√©ens et Tigr√©ens. Or le pouvoir √† Khartoum a-t-il les moyens militaires de fermer les fronti√®res ? Rien n’est moins s√Ľr. En a-t-il les capacit√©s politiques alors que les fronts irr√©dentistes sont soutenus par l’Arabie saoudite et les Etats-Unis ? Toujours est-il que, selon certaines sources, M. Garang aurait d√©plac√© son quartier g√©n√©ral d’Addis-Abeba vers le sud du Soudan.

Le Soudan traverse une p√©riode critique de son histoire. Seize ann√©es de dictature ont accentu√© les facteurs de d√©sint√©gration de l’unit√© nationale, favoris√© la multiplication des ing√©rences √©trang√®res. Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la mise sur pied de structures √©conomiques, politiques et sociales qui assurent enfin un d√©veloppement harmonieux du pays. Sinon la parole pourrait revenir aux armes. C’est la conclusion du directeur d’Al Ayam « Les partis politiques n’ont jamais agi par les armes. Mais, durant le r√®gne de Nemeiry, celui-ci a bouch√© toute possibilit√© d’expression, et les forces politiques ont eu recours √† elles et aux alliances avec des r√©gimes arabes. Cela devrait pr√©occuper tout observateur de la vie politique. Allons-nous continuer ? Les armes vont-elles parler √† la place des journaux ? Chacun pense que cela doit cesser. Mais le danger existe avec toutes les forces de d√©sint√©gration dont nous avons parl√©. Si nous jouons avec le feu, nous pouvons nous transformer en un nouveau Liban. »

par Alain Gresh

Souces : (1) Les premi√®res autorisations ont √©t√© accord√©es maintenant aux partis politiques au journal Al-Midan du PC et au Mithaq pour le Front islamique, qui ont commenc√© √† para√ģtre.

(2) Sudanow, mai 1985.

(3) Middle East Economic Digest, 15 juillet 1985.

(4) Voir « Soudan : l’autre d√©sastre », le Monde diplomatique, f√©vrier 1985.

(5) Il faut distinguer l’Alliance syndicale (AS) de l’Alliance des forces patriotiques pour le salut national (que nous d√©signerons bri√®vement par Alliance nationale (A.N), qui comprend en plus des syndicats les diff√©rents partis politiques.

(6) Compos√©e, suivant le procureur g√©n√©ral, de 500 officiers et de 3 223 sous-officiers et hommes du rang, mais auxquels il faut ajouter des milliers d’informateurs — pour un certain nombre arm√©s et entra√ģn√©s, — elle entretenait des rapports √©troits avec la CIA. D’o√Ļ l’inqui√©tude n√©e √† Washington √† la suite de sa dissolution. Voir International Herald Tribune, 5 juillet 1985.

(7) Les Fr√®res musulmans se sont s√©par√©s en deux groupes. Le premier, qui a conserv√© l’appellation d’origine, est dirig√© par Sadiq Abdallah Abdel Majid, et a rejoint l’Alliance nationale. Le second, intitul√© Orientation islamique, dirig√© par le Dr Hassan Al Turabi — qui fut un proche conseiller de Nemeiry de 1978 √† mars 1985, — s’oppose √† l’Alliance, r√©clame le maintien des militaires au pouvoir et, surtout, la poursuite de l’application des lois islamiques.

(8) La publication √† Londres du livre de l’ancien ministre des affaires √©trang√®res, M. Mansour Khalid, Nimeiry and the Revolution of Dis-may, KPI, 1985, consacr√© aux affaires de corruption, a soulev√© un grand int√©r√™t √† Khartoum. Traduit en arabe, il est publi√© en feuilleton dans la presse, m√™me si celle-ci constate, ironiquement, que toutes les « affaires » dont parle l’auteur se d√©roulaient alors qu’il occupait d’importantes responsabilit√©s officielles. Depuis, M. Mansour Khalid s’est ralli√© au MLPS.

(9) Rien que durant la gr√®ve des chemins de fer de l’√©t√© 1981, 2 700 travailleurs ont √©t√© licenci√©s.

(10) Al Hadi Al Hamdi, chef des Ansars, est tu√© en 1970 √† la suite des √©v√©nements de l’√ģle d’Aba, qui ont vu l’arm√©e √©craser sous les bombes les partisans du Mahdi. Notons que l’aviation √©gyptienne et un certain officier nomm√© Hosni Moubarak participent aux combats. Cherif Al Hindi, chef du PUD, est mort en exil √† Londres en 1982.

(11) L’AS est, de mani√®re g√©n√©rale, plus puissante et plus radicale en province. Ainsi, √† Port-Soudan, la deuxi√®me ville du pays, il a fallu plusieurs jours avant qu’elle accepte — apr√®s le 6 avril — de lever le mot d’ordre de gr√®ve.

(12) Le syst√®me n’est pas totalement nouveau au Soudan. Apr√®s la r√©volution d’octobre 1964, un coll√®ge sp√©cial pour les dipl√īm√©s avait √©t√© cr√©√©. Il permit l’√©lection de quinze d√©put√©s (sur 173) : 11 appartenaient √† la liste du PC.

(13) Voir les hypoth√®ses d’Eric Rouleau, in « Le printemps soudanais : les eaux m√™l√©es », le Monde, 19 juin 1985.

(14) Contrairement aux affirmations parues dans la presse occidentale, leur appartenance aux PC est plus que douteuse. Par contre, ils ont jou√© un r√īle non n√©gligeable dans le dialogue entre l’arm√©e et l’opposition au d√©but du mois d’avril.

(15) Voir le Monde diplomatique, juillet 1985.

(16) Voir l’appel-programme de M. John Carang, reproduit dans le dossier Sud-Soudan, in Maghreb-Machrek, la Documentation fran√ßaise, n° 107, 1er trimestre 1985.

(17) Voir les déclarations de M. Abdel Salam Triki, chef de la diplomatie libyenne, le Monde, 7 mai 1985.

(18) Sur la stratégie du MLPS, voir dossier Sud-Soudan, Maghreb-Machrek, op. cit.

(19) Service World Broadcast of the BBC (cité plus loin SWB), 3 avril 1985.

(20) Dans le journal des forces arm√©es. Al Quwat Al Mussataha du 27 juin, l’Union des Equatoriens accuse M. Garang d’√™tre un « destructeur des peuples » et d’exercer des repr√©sailles contre les intellectuels non Dinkas.

(21) Voir, comme exemple de cette attitude, l’√©ditorial de Mohammed Al Hassan Ahmed dans le quotidien Al Sahafa du 29 juin 1985 : « Je demande aux sudistes qu’ils d√©finissent une position claire, qu’ils se r√©unissent entre eux pour se mettre d’accord sur une seule position (...) Alors, au Nord, nous discuterons avec eux. »

(22) Voir l’article de L.-W. Bowman et de J.-A. Lebfevre, « US strategic policy in Northeast Africa and the Indian Ocean », Africa Report, nov.-d√©c. 1984.

(23) Sur le r√īle du Soudan dans la crise tchadienne, voir « Nimeiry face aux crises tchadiennes », Politique africaine, n° 16, d√©cembre 1984.

(24) E. Rouleau, « Le printemps soudanais, la d√©rive neutraliste », le Monde, jeudi 20 juin 1985.

(25) International Herald Tribune, 2 avril 1985.

(26) Editorial publié par International Herald Tribune, 9 avril 1985.

(27) Contrairement √† ce qu’ont affirm√© les adeptes d’une « vision polici√®re » de l’histoire, qui ont vu dans la chute de Nemeiry un complot machiav√©lique mont√© par la CIA, le renversement d’un des meilleurs alli√©s de Washington a plong√© les Etats-Unis dans un embarras perceptible.

(28) El Moudjahid, 31 mai 1985.

(29) Cela explique les pressions exerc√©es par l’administration Reagan pour obtenir l’ajournement sine die de l’enqu√™te. Voir South, juillet 1985.

(30) International Herald Tribune, 10 juillet 1985.

(31) International Herald Tribune, 15 juillet 1985.

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