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jeudi 5 avril 2018

Friedrich Nietzsche contre l’égalité des sexes


illstration de Peter Newell
« À aucune époque le sexe faible n’a été traité avec autant d’égards de la part des hommes qu’à notre époque. C’est une conséquence de notre penchant et de notre goût foncièrement démocratique, tout comme notre manque de respect pour la vieillesse. Faut-il s’étonner si ces égards ont dégénéré en abus ? On veut davantage, on apprend à exiger, on trouve enfin ce tribut d’hommages presque blessant, on préférerait la rivalité des droits, le véritable combat. En un mot, la femme perd de sa pudeur. Ajoutons de suite qu’elle perd aussi le goût. Elle désapprend de craindre l’homme. »

À l’évidence, Nietzsche n’est pas un philosophe chez lequel les féministes aiment à puiser leur inspiration. Le thème de la femme est maintes fois abordé dans son œuvre, notamment dans son analyse de la tragédie, mais rarement sous un aspect purement politique, c’est-à-dire dans sa dimension sociale concrète, et dans son rapport aux hommes. Deux textes principaux sont néanmoins dédiés à l’analyse en particulier du rôle de la femme : le premier se trouve dans Ainsi parla Zarathoustra, et le second dans Par-delà le bien et le mal. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Nietzsche n’est pas un défenseur de l’émancipation féminine.

Bien au contraire, derrière le combat pour l’égalité se cache selon lui l’avilissement pur et simple de la femme, qui, à grands renforts de cris et de revendications, lutte en vérité pour devenir tout aussi libre que son époux, et tout aussi asservie aux maîtres de ce dernier. Il pressent que le droit au travail si ardemment revendiqué ne fait qu’opérer un mouvement de transition pour remplacer la domination du mari par celle de la société –autrement dit, de l’argent. En effet, même si Nietzsche ne traite pas directement de la nouvelle aliénation représentée par le salariat, il affirme que « partout où l’esprit industriel a remporté la victoire sur l’esprit militaire et aristocratique, la femme tend à l’indépendance économique et légale d’un commis. » D’autres relectures marxistes du féminisme iront plus loin, affirmant qu’on trouve dans cette transition la raison des faveurs dont put jouir le féminisme dans les cercles libéraux de la fin du XIXème siècle, et qui avaient pour unique intention celle de donner à la femme les armes pour sortir de son foyer et devenir enfin une force de travail et de consommation au même titre que son tyran de mari.
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Adam et Eve chassés du Paradis, fresque de Masaccio, vers 1424
Néanmoins, Nietzsche ne se contente pas de critiquer la femme dénaturée par ces nouveaux combats ; il en vante les mérites propres, cherchant à montrer le danger embusqué au tournant du progrès. La femme est présentée comme le plus sacré des mystères, car chez elle tout est énigme. Pour autant, il reconnaît qu’« il y a un mot à cette énigme : grossesse. » Sa nature fragile la rend d’autant plus précieuse qu’elle porte la vie. De cette distinction biologique indépassable, Nietzsche fait le centre de gravité de la féminité. La femme est faible, non pas comme l’est un soldat trop lâche pour se battre, ou un enfant chétif, mais comme l’est tout ce qui est doux et qui mérite donc d’être protégé. Il ne lui reconnaît aucun rôle intellectuel particulier si ce n’est celui de compléter son mari, autant dans l’acte de procréer que dans celui d’œuvrer au dépassement de l’humanité. Ainsi écrit-il : « il faut que la femme obéisse et qu’elle trouve une profondeur à sa surface. L’âme de la femme est surface, une couche d’eau mobile et orageuse sur un bas-fond. Mais l’âme de l’homme est profonde, son flot mugit dans les cavernes souterraines : la femme pressent la puissance de l’homme, mais elle ne la comprend pas. »
La lecture de ces phrases peut faire passer Nietzsche pour misogyne. Il est difficile de démontrer le contraire, mais son peu d’estime de la femme ne s’apparente pas à une détestation empreinte de goujaterie. Pour lui, les hommes aussi sont limités et faibles. Une grande partie de son œuvre traite des conditions nécessaires à ce que l’humanité se dépasse pour qu’advienne le surhumain. Ecarter les femmes et leur importance dans la description de ce devenir n’aurait aucun sens.
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Friedrich Nietzsche, Lou-Andréas Salomé et Paul Rée, 1882
C’est sans doute le point le plus dérangeant, au fond, pour le lecteur moderne. Nietzsche parle de la femme par rapport à l’homme, sans lui reconnaître aucun rôle autonome ou individuel, ni pour le monde ni pour elle-même. Pas plus qu’il n’en reconnaît à l’homme. C’est la radicale inégalité des deux qui permet la réussite de leur union. Au-delà de la distinction biologique, qui rend possible la vie, se trouve donc une distinction de but, qui doit mener au surhumain. La première est nécessaire mais insuffisante, et Nietzsche veut promouvoir la seconde. C’est sans doute la raison pour laquelle il condamne toute velléité d’indépendance et d’égalité, qui contiendrait donc, en germe, la séparation définitive au profit d’une simple association d’intérêts. L’homme et la femme œuvrent au même intérêt, et Nietzsche n’y peut finalement rien si celui-ci est porté par l’homme. « Le bonheur de l’homme est : je veux ; le bonheur de la femme est : il veut. »

Osons abandonner un instant les convictions qui sont les nôtres, et qui semblent ancrées en profondeur, y compris chez les esprits les plus libres. Si l’on envisage le monde comme un combat, et le but de toute existence comme celui d’une conquête, celle du surhumain, qu’y a-t-il d’insupportable dans l’idée que la volonté des femmes se joigne à celle des hommes, pour la suivre, l’accompagner et l’aider à se réaliser ? Nietzsche, dans ce combat, ne voit que la victoire. Que celui qui y concourt soit le guerrier ou son serviteur n’a finalement pas d’importance pour quiconque trouve son bonheur dans la volonté de vaincre.
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