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Le «Codex Seraphinianus», le livre surréaliste et énigmatique qui ne se lit pas

La Rédaction


 Écrit par l'artiste italien Luigi Serafini et publié pour la première fois en 1981, cet ouvrage au langage et à l'univers uniques est l'un des objets culturels les plus mystérieux jamais réalisés.

Combien de livres ont changé nos vies? Certains d'entre eux laissent une trace indélébile et agissent sur nous comme le terrier du lapin d'Alice au pays des merveilles. Ils nous invitent à voir ce que d'ordinaire nous ne voyons pas. La puissance de l'écrit est sans limite. Combien de massacres, de génocides ont d'abord commencé par un ouvrage posé sur une étagère? L'inverse est tout aussi vrai, tant les caractères imprimés catalysent les révolutions et autres mouvements de libération. D'autres œuvres provoquent des tempêtes cognitives d'un genre nouveau au cours desquelles les lecteurs voient leurs perceptions modifiées.

Un ovni graphique et littéraire

Le Codex Seraphinianus est de ceux-là. Une œuvre hors norme, hybridation d'art et de littérature qui navigue entre énigmes et secrets. Réalisé par Luigi Serafini, architecte, designeur et artiste italien entre 1976 et 1978, le Codex Seraphinianus est publié pour la première fois en 1981 par l'éditeur transalpin Franco Maria Ricci. Composé d'environ 360 à 400 pages (selon les éditions), il se présente comme une encyclopédie illustrée d'un univers totalement imaginaire, avec des dessins surréalistes, colorés et minutieux, réalisés au crayon de couleur.

Le texte qui accompagne ces images est écrit dans une langue et un alphabet inconnus aux caractères indéchiffrables. S'agit-il d'une langue morte? Rare? Un dialecte? Luigi Serafini a-t-il crypté ou chiffré ses textes volontairement? Le mystère reste entier et, dès sa sortie, le Codex Seraphinianus suscite un mélange d'émerveillement, de perplexité et de fascination. Le public est frappé par l'originalité et la cohérence visuelle de cet univers étrange.

Ce livre ne ressemble à aucun autre: il ne s'agit ni d'un roman ni d'un manuel scientifique, mais d'une sorte de catalogue d'un monde parallèle, où les lois de la nature et de la logique sont bouleversées. Un chaos organisé tout droit sorti du cerveau fertile de Luigi Serafini. Tout semble obéir à un système propre dont nous ne possédons pas les clés. Depuis sa première édition, plusieurs réimpressions et éditions spéciales ont été publiées, notamment en 2013 et une édition anniversaire en 2021 par Rizzoli, confirmant le statut culte et mystérieux du codex.

Les théories les plus folles sur ce codex, du chat «psychique» aux extraterrestres

Cette énigme a naturellement donné lieu à de nombreuses théories, souvent extravagantes, qui tentent d'en percer le secret. Parmi les plus répandues, certaines le comparent au manuscrit de Voynich, qui reste vraisemblablement le livre le plus mystérieux de l'histoire. Cette hypothèse suggère que le Codex Seraphinianus pourrait renfermer un savoir secret, ésotérique ou même alchimique, codé par son écriture indéchiffrable.

D'autres théories, plus fantaisistes encore, évoquent des origines surnaturelles ou psychédéliques. Un trip initiatique, résultat d'une prise de mescaline, un psychotrope hallucinogène. Une légende urbaine raconte que Luigi Serafini aurait été inspiré par un chat «psychique» qui lui aurait dicté le contenu du livre. Certains vont jusqu'à imaginer que le codex serait un artefact d'origine extraterrestre, une tentative de communication avec une intelligence non humaine ou un message crypté destiné à une élite secrète.

Ces spéculations, séduisantes pour certains, ne reposent bien évidemment sur aucune preuve tangible mais traduisent surtout notre propension à combler les vides lorsque nous rencontrons ces objets littéraires et artistiques du troisième type. La vérité est ailleurs et en premier lieu dans notre cerveau, qui se met en pilotage automatique pour trouver le sens caché et active le plaisir que procure notre fascination pour le mystère et l'inconnu.

Italo Calvino, Umberto Eco, Federico Fellini...

Italo Calvino a fait mention du Codex Seraphinianus en soulignant la puissance évocatrice de son écriture inventée et de son univers visuel. Dans un essai, l'écrivain italien du XXe siècle considérait que le livre crée un «univers autre», dont la langue, bien que totalement indéchiffrable, possède une syntaxe propre qui subvertit la logique habituelle des choses. Italo Calvino explique alors que ce qui trouble le lecteur n'est pas tant la différence absolue avec notre monde, mais la ressemblance troublante et la logique interne décalée qui régit cet univers. Il voyait dans cet ouvrage un mystère profond lié à la nature même du langage et de la pensée.

Les admirateurs d'Umberto Eco –autre célèbre écrivain italien– affirment qu'il a vu dans le Codex Seraphinianus une œuvre fascinante à la croisée de l'art, du langage et de l'herméneutique (la science de l'interprétation des textes et des signes). Le linguiste piémontais n'a pourtant laissé aucun texte détaillé à ce sujet, mais son intérêt pour les textes mystérieux, les langages inventés et les objets culturels énigmatiques suffisent à son fan club pour établir un lien entre lui et Luigi Serafini.

Federico Fellini, quant à lui, a eu une relation plus concrète avec Luigi Serafini. Fasciné par son travail, le cinéaste italien lui propose un rôle dans son film La voce della luna (La Voix de la lune, 1990), qu'il refuse par timidité. En échange, il lui soumet l'idée de concevoir l'affiche de ce qui sera son ultime long-métrage (Federico Fellini est mort en octobre 1993). Cette collaboration, fruit d'une longue amitié cultivée par les promenades régulières dans les rues romaines, témoigne de l'admiration du réalisateur pour l'univers visuel unique de Luigi Serafini.

En résumé, Italo Calvino a abordé le Codex Seraphinianus sous l'angle littéraire et philosophique, explorant la nature du langage et de la perception; Umberto Eco a vu en lui un objet culturel énigmatique digne d'intérêt intellectuel; tandis que Federico Fellini a concrétisé son admiration par une collaboration artistique directe avec Luigi Serafini. Ces interactions contribuent à la réputation du Codex Seraphinianus comme œuvre d'art majeure et mystérieuse.

L'«élan vital» de Luigi Serafini 

Luigi Serafini a toujours pris soin de démentir l'idée que son œuvre contiendrait un message codé ou une signification secrète. Il explique que la langue inventée du Codex Seraphinianus est un pur artifice graphique, conçu pour recréer la sensation de l'enfant face à un livre qu'il ne peut pas lire. Cette écriture asémique, sans syntaxe ni lexique réel, stimule l'imagination, provoque le sentiment d'émerveillement que le temps ronge peu à peu comme l'acide.

Luigi Serafini considère son livre comme l'encyclopédie d'un monde fictif, où les images sont venues en premier, puis le texte inventé pour accompagner ces visions. Le Codex Seraphinianus est une œuvre d'art pensée pour être contemplée plutôt que déchiffrée. Pourtant, nombreux sont ceux qui cherchent encore une vérité alternative sur le codex. Cet univers, où les frontières entre végétal, animal, humain et machine sont floues, où les objets et les êtres changent de forme et de fonction, restera pour les siècles des siècles un faux mystère, mais une vraie performance.

Avec cet ouvrage nous assistons à la naissance d'un mythe et des légendes qui l'accompagnent. Outre son statut d'objet pop culturel de premier ordre, le Codex Seraphinianus est aussi la preuve in situ que la vérité ne pénètre pas toujours le réel. Dans l'œuvre de Luigi Serafini les deux circulent côte à côte, sur deux routes parallèles qui ne se rejoignent qu'une fois l'infini atteint.

L'auteur de ce qui est souvent appelé «le livre le plus étrange du monde» traverse cela avec détachement. En février 2022, interviewé sur France Culture, il confessait ce qui relève pour lui de la véritable énigme: «L'intérêt que l'on porte à mon travail est pour moi un mystère. Je dessine depuis 1976 et m'invente de temps en temps des histoires à propos de la genèse de ce livre, parce que je n'arrive pas à comprendre comment je l'ai fait. C'était un élan, un élan vital.»

Texte de Guillaume Origoni – Édité par Émile Vaizand / source : SLATE

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