Ne cherchons pas l’Ă©clair lĂ oĂč le ciel a dĂ©jĂ grondĂ© : le bonheur n’habite pas deux fois la mĂȘme adresse.
Ce que nous appelons "retour" est souvent une illusion bien maquillée, un mirage doux-amer que la nostalgie peint en or sur les ruines du passé.
Elle nous attire en arriĂšre, tel un vieux refrain Ă©garĂ© dans les couloirs de la mĂ©moire, mais les notes n'accordent plus la clĂ© de notre cĆur.
Les lieux ont changĂ©, les visages aussi, et nous, tissĂ©s de mues invisibles, ne sommes plus les mĂȘmes Ăąmes qui avaient dansĂ© lĂ , un jour, entre deux instants suspendus.
Chercher Ă revivre les mĂȘmes frissons, c’est comme vouloir respirer l’air d’un souvenir : on inspire, mais il manque l’oxygĂšne.
Le bonheur d’hier est une empreinte dans le sable, et la marĂ©e du temps finit toujours par la recouvrir.
"On ne se baigne jamais deux fois dans le mĂȘme fleuve", nous rappelle HĂ©raclite.
Et c’est tant mieux. Car la beautĂ© de l'allĂ©gresse n’est pas dans sa rĂ©pĂ©tition, mais dans son Ă©ternelle rĂ©invention.
Gardons prĂ©cieusement ces souvenirs, non pour les ressusciter, mais pour qu’ils nous inspirent.
Comme un vieux vin que l’on ne boit plus, mais dont l’arĂŽme continue d’enivrer notre mĂ©moire.
Comme une musique que l’on n’Ă©coute plus, mais qui bat encore en sourdine dans le silence de notre poitrine.
La vie ne recule pas. Elle ne ressuscite pas les chapitres. Elle écrit, chaque matin, une page blanche et nous tend la plume.
Elle nous appelle Ă ouvrir d’autres fenĂȘtres, Ă marcher vers d’autres levants, Ă faire jaillir le feu dans des foyers encore inconnus.
Alors avançons, les yeux pleins de gratitude pour ce qui fut, et le cĆur disponible pour ce qui vient.
Ce qui nous a rendus heureux n’est pas une destination passĂ©e, c’est une vibration Ă©ternelle… qui, peut-ĂȘtre, nous attend encore, un peu plus loin sur le chemin, sous une forme que nous n’aurions jamais osĂ© imaginer.
Car la joie véritable ne se conserve pas comme un bien, elle se traverse, elle se reçoit, elle se sÚme.
Elle germe souvent lĂ oĂč le regard est neuf, dans les interstices du quotidien, dans l’inattendu d’une rencontre, la douceur d’un silence partagĂ©, ou la beautĂ© discrĂšte d’un matin qui ne demande rien.
Notre mission n’est pas de rĂ©pĂ©ter, mais de rĂ©vĂ©ler. Non de revivre, mais de vivre Ă nouveau, autrement.
La mémoire est un musée précieux, mais la présence est un sanctuaire vivant.
Et ce que nous avons aimĂ© profondĂ©ment ne meurt jamais : cela s’incarne ailleurs, dans d’autres formes, dans un Ă©clat de rire qui ressemble Ă celui d’hier sans en ĂȘtre la copie, dans une sensation qui ne ressuscite pas le passĂ©, mais le prolonge sans le trahir.
Il nous revient de garder les mains ouvertes.
Pas pour retenir, mais pour accueillir.
Pas pour forcer l’histoire, mais pour l’Ă©crire Ă l’encre du moment.
Le bonheur n’est ni relique, ni promesse :
il se rĂ©vĂšle Ă l’instant oĂč l’on reconnaĂźt le sacrĂ©…
dans le battement discret de l’Ă©ternel, dans le souffle mĂȘme qui nous traverse, dans cette prĂ©sence invisible qui frĂŽle notre Ă©paule et murmure : "continue".
Par Saad El MoussaĂŻr