Notre petite revue, gratuite et ind√©pendante, fait du bruit gr√Ęce √† vous ! Soutenez-nous, car m√™me les petites √©tincelles peuvent allumer de grandes id√©esūüöÄ Soutenir!
Articles

Manhunter, Le Sixième sens de Michael Mann : Je, tu, elle

La Rédaction

 


 Le Solitaire et Le Sixi√®me sens sont deux des marqueurs des meilleures ann√©es de la huiti√®me d√©cennie du vingti√®me si√®cle, le premier participant √† installer l’esth√©tique et certaines th√©matiques de la susdite d√©cennie tout en illustrant un sc√©nario globalement classique de prime abord, le second synth√©tisant l’√©poque dans sa forme et dans l’essentiel de sa bande originale. Remarquons qu’√† l’√©poque, Le Solitaire passa relativement inaper√ßu en France, ou plut√īt s’int√©grant dans la d√©ferlante des polars urbains nouvelle g√©n√©ration (sans que ceux-ci soient, loin s’en faut, r√©v√©lateur des temps nouveaux). Et qu’√† la p√©riode de sortie du Sixi√®me sens, la critique se touchait moins le kiki √† propos de Michael Mann. Les plus schnock d’entre nous pourrait le rappeler, la d√©cennie avait bien d√©marr√©e c√īt√© polars avec des titres tels que New-York Connection, Atlantic City, De plein fouet, Fondu au noir, Chicanos, Le Chasseur, Le Policeman, Pulsions, Sanglantes confessions, L’Ange de la vengeance, Cruising et Gloria. Des Ňďuvres des plus vari√©es, l’une d’entre elles, American Gigolo, ouvrant carr√©ment le bal du formalisme et des sonorit√©s d’une √®re qui fera date. La Blessure (Cutter’s Way, r√©cemment sorti en DVD zone 2) et Looker, sont d’autres Ňďuvres d’avant-garde d’une d√©cennie qui aura √©t√© rythm√© par quelques perles immanquables parmi lesquelles L’Antigang, Les Faucons de la nuit, Le Prince de New-York, Blow Out, Absence de malice, Police fronti√®re, Le Facteur sonne toujours deux fois, Chasse √† mort, Un Justicier dans la ville n°2, Scarface, Body Double, Hitcher ou Police F√©d√©rale Los Angeles. Des ann√©es 80 qui s’offrent cependant un chant du cygne en forme d’apoth√©ose avec Le Sixi√®me sens.


Le chasseur qui aimait les tortues

Apr√®s avoir incarn√© une « ordure de flic » dans Police f√©d√©rale Los Angeles, William Petersen se transforme en profiler pour Le Sixi√®me Sens de Michael Mann. Personnage complexe, son Will Graham est un sp√©cialiste de la traque aux psychopathes retir√© des affaires, physiquement et psychologiquement diminu√© apr√®s avoir permis l’arrestation du tueur en s√©rie Hannibal Lecktor. Sa hi√©rarchie, √† l’origine de sa retraite forc√©e, le laisse se remettre mais finit par d√©l√©guer son plus proche ami, coll√®gue et sup√©rieur, Jack Crawford (Dennis Farina, ex-flic devenu acteur dans Le Solitaire, que l’on reverra dans Sale temps pour un flic, la s√©rie TV Crime Story/Les Incorruptibles de Chicago, Indiscr√©tion assur√©e, Get Shorty, Pi√®ge fatal). Il s’agit de relancer la machine. Qu’il ait √©t√© fait ou form√© pour ce genre de travail est une interrogation hors champ : Graham doit reprendre le boulot et tout le monde sait qu’il ne r√©sistera pas, y compris sa femme (Kim Greist, vue dans Brazil), protagoniste secondaire sage et intelligent. Graham, donc, enqu√™te. La m√©canique, lentement, se r√©enclenche, de mani√®re r√©aliste : le profiler intervient en aval sur la sc√®ne du crime puis passe beaucoup de temps √† lire des rapports et faire des analyses. Il peut rencontrer des t√©moins, voire des acteurs du drame mais n’intervient pas autrement dans le dossier. Il n’est pas un marshal.


Le Sixi√®me sens respecte quasiment jusqu’au final ce processus et les s√©quences saisissantes seront annexes √† ce point de vue. Mann, afin de soutenir la tension et l’attention, filme de multiples d√©placements (en avion, en h√©licopt√®re, en voiture) comme autant de pr√©ludes aux moments explosifs, sans que cela soit n√©cessairement le cas. Ma√ģtrisant parfaitement ce travail technique, cette manipulation, Mann en profite pour asseoir d√©finitivement son style : maniaque, rigoureux, formellement cadr√© au micron, math√©matiquement agenc√© pour adh√©rer aux m√©thodes d’investigation et au besoin vital qu’√† Graham de se positionner en cart√©sien pour ne pas d√©river vers ses propres zones d’ombres. D√©j√† en gestation dans Le Solitaire, le cadre technique fait mariage avec un sens du d√©cor install√© avec la s√©rie Deux Flics √† Miami : b√Ętiments modernes, √©clairages au n√©on, √©pure des int√©rieurs, objets fonctionnels ou gadgets design. Mann se branche au style de l’√©poque.

Le taf de Graham : stopper les Bateman et les Bundy pullulant √† l’√®re reaganienne.

Chaque image est un calcul qui ne laisse aucune place au hasard, √† l’exemple de la premi√®re sc√®ne, sur la plage : d√©cor naturel pur croisant les lignes horizontales ciel-mer-sable et lignes verticales avec, √† l’extr√™me gauche du plan, Graham, √† l’extr√™me droite Crawford. Les champs contrechamps r√©it√®rent ce principe, valable durant presque tout le m√©trage. Le format scope est ici le choix parfait mais √©mascul√© dans les copies recadr√©es. Le visuel hyper stylis√© de Mann est, nous le savons bien, fondamental.

Vision est d’ailleurs un des mots cl√©s puisque Graham se force √† visualiser les actes du criminel apr√®s avoir sillonn√© les sc√®nes de massacres et d√©crypt√© textes et photos de rapports ; que le grand m√©chant Dollarhyde (Tom Noonan, parfaitement inqui√©tant bien qu’il ait l’apparence du grand et gentil timide), en sus d’√™tre un sp√©cialiste de la photographie est un √™tre narcissique qui se veut en mutation ; que l’une des tentatives de lui mettre la main dessus part d’un article provocateur (la v√©rit√© ment : apparence) illustr√© d’une photo indice (Dollarhyde ne se laissera pas berner) ; que Graham trouvera le chemin de la r√©solution en visionnant des films de familles (les victimes du tueur en s√©rie) tourn√©s en vid√©o et remplis de surfaces r√©fl√©chissantes (porte-fen√™tre, miroirs, eau de piscine) ; que l’une des obsessions du tueur est le regard, les yeux des victimes √©tant t√©moins de sa “sup√©riorit√©” (c’est sur un Ňďil qu’il laissera un indice fatal) ; enfin, le d√©but de la chute du tueur sera amorc√©e par sa relation avec une femme aveugle.

La musique d√©cuple les sentiments que cherche √† provoquer chez le spectateur le travail de Mann. Elle est l√† aussi choisie avec soin. In-A-Gadda-Da-Vida, le morceau qui illustre l’explosion de violence finale, celui que passe en boucle l’assassin, est un tube rock psych√©d√©lique glam du groupe Iron Butterfly, nom de groupe qui renvoie √† la fois au m√©tal du dentier factice du meurtrier et au futur “papillon-chrysalide” du Silence des agneaux, suite du Dragon rouge du romancier Thomas Harris dont le film de Mann est la premi√®re adaptation. La musique d’accompagnement de Michel Rubini et de The Reds, tout en nappes synth√©tiques, √©voque la partition de Tangerine Dream pour Le Solitaire et illustre aussi bien les moments de paix (lorsque Graham tente de retrouver la s√©r√©nit√© avec sa femme et son fils, au lit ou sur la plage) que des passages d’o√Ļ sourd danger, tension ou tristesse. Dans cette optique, les morceaux pr√©existants sont issus de la no wave et de la cold wave, avec notamment Evaporation, Coelocanth et This Big Hush de Shriekback, les extraits de Kitaro (repris de la BOF de Queen Millenium) et de Klaus Schulze (extrait de l’√©tonnant Schizophrenia). Tous participent de mani√®re pr√©gnante √† l’atmosph√®re d’un pur film noir revisit√© dans le fond comme dans la forme.

Ces morceaux, o√Ļ le synth√©tiseur a une place dominante, sont, eux aussi, la marque d’une √®re o√Ļ le tout technologique devient prioritaire, le high-tech une d√©nomination nodale, l’ordinateur puis Internet synonyme de confort, d’informations, de connaissances. L’√©quivalent de la radio un demi-si√®cle auparavant. Dans le futur Heat du m√™me cin√©aste, la pertinence du choix des morceaux, leur cousinage sonore avec ceux du Sixi√®me Sens, en particulier le travail du Chronos Quartet, sera tout aussi important.

Le m√™me choix r√©fl√©chi op√®re pour les acteurs. William Petersen, parfait de sobri√©t√©, d√©double son image de flic rock’n’roll de Police f√©d√©rale Los Angeles (pr√©sence animale et glamour) mais en en faisant un personnage moralement √† l’oppos√© et √† l’√©thique rigoureuse. Com√©dien rare, plus pr√©sent dans les th√©√Ętres qu’au cin√©ma, sa derni√®re prestation remarqu√©e – et br√®ve – sur grand √©cran remonte au Hommes de l’ombre de Lee Tamahori, dans lequel il se fait rouer de coup et balancer d’une hauteur par Nick Nolte. Depuis, Petersen s’est investi comme coproducteur et acteur principal de la s√©rie polici√®re Les Experts o√Ļ lui et ses partenaires jouent des policiers scientifiques, toutes les enqu√™tes – tr√®s document√©es – se basant sur des faits tangibles bien que l’ensemble soit d’un irr√©alisme certain. Il y est comme un prolongement de Will Graham.
Propos√© avec une certaine logique √† Roman Polanski, le projet d’adaptation du roman Dragon rouge fut longtemps le Rosebud de William Friedkin. Sur le coup depuis la sortie du livre, le r√©alisateur de L’Exorciste et du Convoi de la peur voit dans l’adaptation une continuation id√©ale √† sa filmographie pleine de personnages √©cartel√©s entre “le bien et le mal”, pour √©crire de mani√®re sch√©matique. « Le parcours de Will Graham rappelle √©trangement celui de Steve Burns (le personnage d’Al Pacino dans Cruising), o√Ļ le h√©ros, lors de sa qu√™te, devra se livrer √† une douloureuse introspection, et se d√©couvrira malgr√© lui, une nature ind√©sirable qu’il cherchera √† refouler en mettant fin √† son antagoniste. » (1)

Prolongement √©galement du Popeye de French Connection, Graham est le manhunter (titre original du Sixi√®me sens), le chasseur, l’homme qui d√©code les signes, le pisteur, celui qui l√®ve la b√™te. « Apprenant que Dino De Laurentiis en poss√®de les droits », Friedkin fonce mais De Laurentiis fait barrage. Friedkin ira faire Police f√©d√©rale Los Angeles, un chef-d’Ňďuvre. Michael Mann entre en sc√®ne. Mann a beau « citer Friedkin comme l’une de ses principales influences en d√©but de carri√®re », il attaque Friedkin en justice √† cause des similitudes entre Police f√©d√©rale Los Angeles et la s√©rie Deux flics √† Miami, que Friedkin d√©teste et dont le film est une version n√©gative. Mann sera d√©bout√© et s’attaque alors √† l’adaptation de Dragon rouge, allant jusqu’√† embaucher Petersen et avoir le culot de contacter Friedkin pour jouer Lecktor. Friedkin « est abasourdi. Il se sent provoqu√© et √©clate litt√©ralement au bout du fil en insultant copieusement Mann. » On le comprend.

Il n’en reste pas moins que Le Sixi√®me Sens est l’un des polars majeurs de la d√©cennie et Mann comme Friedkin deux des plus grands cin√©astes am√©ricains en activit√©.


Laurent Hellebé

(1) cette citation et les trois suivantes, Fathi Beddiar in Mad Movies n° 147, novembre 2002, page 57.


 Le meurtre n’existe pas. C’est nous qui l’inventons, et c’est √† nous seul qu’il importe. Graham ne savait que trop bien qu’il r√©unissait en lui tous les √©l√©ments pouvant donner naissance au meurtre; et aussi peut-√™tre √† la piti√©. Et sa compr√©hension du meurtre avait quelque chose de d√©rangeant. » (Thomas Harris, Dragon Rouge, traduction de Jacques Guiod)


Dans le livre d’entretiens de Michael Henry Wilson inclus avec le Blu-ray de Thief (Le Solitaire, √©dit√© chez Wild Side), Michael Mann dit ne pas croire au naturalisme, √† la reproduction d’une r√©alit√© objective. Ce qui l’int√©resse, c’est de mat√©rialiser, de projeter les mondes int√©rieurs de ses personnages afin de susciter une √©motion qui am√®nera √† une identification, et non l’inverse comme c’est habituellement de mise dans le cin√©ma am√©ricain. Et cette r√©alit√© subjective qui passe n√©cessairement par le prisme d’un regard d’√™tre au final plus vraie encore que celle, objective, dont Mann faisait mention car v√©ritablement ressentie autant par les personnages que par les spectateurs.

Le regard est donc chez Mann ce qui apporte le sens car il incite √† une introspection qui m√®ne toujours √† la m√™me conclusion, √† la compr√©hension que pour √™tre v√©ritablement eux-m√™mes les personnages de Mann doivent s’en remettre √† la femme et √† l’opportunit√© qu’elle porte en elle de fonder une famille. Elle est la voie de la r√©demption. Elle est la promesse d’une vie meilleure, d’une unification dans un lever de soleil. Mais elle est aussi tel un r√™ve, difficilement accessible, voire m√™me tel un √ģlot que beaucoup tenteront de rejoindre en vain tel Neil McCauley (Robert de Niro) et Chris Shiherlis (Val Kilmer) dans Heat. Beaucoup de sc√®nes intimistes des films de Mann se passent d’ailleurs avec l’eau en arri√®re-plan, √©l√©ment qui v√©hicule la promesse d’un voyage vers un nouveau rivage, mais aussi par son ressac tout √† la fois une id√©e de lavement des p√©ch√©s et de renaissance, et le mouvement incessant et inextinguible de la vie et la mort. Cependant, avant d’atteindre la femme, ces personnages devront plonger dans les tr√©fonds de leurs √Ęmes afin de combattre les aspects les plus sombres de leurs personnalit√©s (souvent symbolis√©s par un antagoniste) avec le risque de se laisser consumer par eux. La question √©tant de savoir qui ils sont r√©ellement. Et si Thief est le premier film √† mettre en place ce propos et ce principe de r√©alisation, Manhunter (tir√© du roman de Thomas Harris Dragon Rouge) est pourtant celui qui est le plus abouti √† ce moment de la carri√®re de Mann, le plus repr√©sentatif d’un style et d’une th√©matique li√©e donc au regard et √† l’identification encore naissants.


Pour ce faire, Mann se permet de livrer une adaptation du roman loin d’√™tre fid√®le. Certes, la trame principale se retrouve dans son ensemble. Mais plut√īt que de se focaliser sur le tueur en s√©rie Francis Dolarhyde (Tom Noonan), sur son enfance (compl√®tement gomm√©e et bri√®vement r√©sum√©e en une r√©plique de l’agent du FBI Will Graham, excellemment interpr√©t√© par William Petersen, alors qu’elle constitue dans le roman un long flash-back qui s’√©tend sur quatre chapitres couvrant une p√©riode allant de sa naissance jusqu’aux r√©cents meurtres) et sur son d√©doublement de personnalit√©, Mann porte son regard ailleurs. C’est sur tout le travail d’identification auquel s’adonne Graham et sur ce qu’il va apprendre de lui-m√™me dans l’√©quation que Mann focalise son attention. Et Dolarhyde de n’√™tre au final qu’un catalyseur (il n’appara√ģt d’ailleurs qu’au bout d’une heure de film). Comme Hannibal Lecktor (Brian Cox) a si bien su le dire, Graham ne cherche pas tant √† traquer un tueur mais cette part de lui-m√™me qui ressent du plaisir √† donner la mort.

Via tout un jeu de r√©sonances dans sa mise en sc√®ne, Mann fait donc se confondre constamment Graham et Dolarhyde. Manhunter d√©bute ainsi sur une sc√®ne absente du roman et quasi similaire √† celle qui ouvrait le film de John Carpenter Halloween, √† savoir sur un effet de cam√©ra subjective t√©moin d’un regard et d’une pr√©sence qui s’insinuent dans une demeure tandis que ses occupants sont endormis. Sauf qu’aucun contrechamp nous permettant de savoir √† qui rattacher ce regard ne nous est propos√©. Et ce pour deux raisons. La premi√®re est que depuis le film de Carpenter cet effet de mise en sc√®ne est devenu si courant que les spectateurs associent imm√©diatement la cam√©ra subjective au regard d’un tueur. La seconde est que Mann va offrir de fa√ßon brillantissime ce contrechamp manquant plus loin dans son film en la personne de Graham et non de Dolarhyde qui n’est toujours pas apparu √† l’√©cran.

De m√™me, durant tout le m√©trage, Mann multiplie les plans de reflets, litt√©ralement et m√©taphoriquement. C’est celui que renvoie un miroir ou une vitre √† Graham. C’est la progression que suivent ses pens√©es formul√©es √† voix haute tout au long de son enqu√™te, parlant d’abord du tueur √† la troisi√®me personne du singulier puis s’adressant √† lui pour finir par s’identifier √† lui et dire « je ». Et dans cet √©tat second o√Ļ il n’est plus lui-m√™me, √† force d’observations minutieuses par les yeux et le mental du meurtrier des lieux des crimes et surtout des films des familles massacr√©es, bien plus que par toute l’infrastructure d√©ploy√©e par le FBI (r√©unions, analyses d’indices, mise en place de m√©thodes pro-actives, etc.), Graham comprend que le tueur a visionn√© ces m√™mes bandes vid√©os, d√©velopp√©es dans un m√™me laboratoire. Reliant ainsi toutes les informations glan√©es auparavant, il trouvera son identit√©.


Enfin, Mann joue √©galement avec le minimalisme des d√©cors pour les faire r√©ceptacle des regards et des pens√©es et distordre ainsi la r√©alit√©, tel lors de la deuxi√®me visite de Graham dans la maison o√Ļ a √©t√© commis le dernier crime. La blancheur extr√™me et froide de la chambre maintenant immacul√©e, √† l’inverse du d√©but du film (et qui renvoie √† celle de la prison et de la cellule o√Ļ est enferm√© Lecktor), va agir comme un √©cran de cin√©ma sur lequel Graham va projeter le cheminement de ses pens√©es (une id√©e que Mann r√©utilisera de fa√ßon magistrale dans The Insider (R√©v√©lations) lors de la sc√®ne de la tapisserie), et rejoindre ainsi plus que jamais Dolarhyde dans ses pulsions, ses fantasmes, son identit√©. Graham « voit » le couple et surtout la femme. Il la voit luire d’une lumi√®re int√©rieure. Tout comme Dolarhyde, pensant que l’aveugle dont il s’est √©pris (Reba / Joan Allen) le trompe, la visualisera baignant dans cette m√™me lumi√®re et dans laquelle un autre homme semblera s’abreuver tel un vampire. Cette lumi√®re que seul Graham et Dolarhyde peuvent donc voir est l’√©nergie vitale qui coule telle une source des femmes. Et pour probablement la premi√®re fois de sa vie, Dolarhyde a pu l’approcher √† travers Reba et s’en nourrir et devenir durant un moment, qu’il saura √™tre cependant √©ph√©m√®re, v√©ritablement humain (se reporter √† la superbe sc√®ne o√Ļ, apr√®s qu’il ait fait l’amour avec Reba, il lui prend sa main pour couvrir sa bouche et pleurer en silence).

Cette sc√®ne fait partie d’une tr√®s longue et √©mouvante s√©quence situ√©e aux trois quart du film et enti√®rement consacr√©e pour la premi√®re et derni√®re fois √† Fran√ßis Dolarhyde (et non plus √† son double mal√©fique, Dragon Rouge, comme cela avait √©t√© le cas peu avant dans le m√©trage et comme cela le sera √† la toute fin). Dans ce changement radical de point de vue (Graham n’apparaissant plus pendant un long moment), Mann va plus loin encore dans le rapprochement identitaire entre ses personnages. Cette s√©rie de sc√®nes renvoie en effet √† celles intimistes du d√©but du film entre Graham et sa femme, √† l’ambiance ouat√©e et suspendue dont elles √©taient empreintes. Or, comme la r√©alit√© chez Mann est, rappelons le, subjective cela veut dire que Graham et Dolarhyde prom√®nent sur le monde, les gens et surtout les femmes le m√™me regard, une vision morcel√©e d’o√Ļ il semble toujours manquer un √©l√©ment pour obtenir une vue d’ensemble (cet √©l√©ment √©tant soi). Ils regardent la femme et elle est un visage flou, une paire de jambes, une bouche, mais non un corps entier car ils n’arrivent pas √† l’atteindre, leurs confusions identitaires les en emp√™chant. Ils regardent la femme et elle n’est encore qu’une s√©rie d’instantan√©s, une pi√®ce rapport√©e dans un montage photo grossier comme dans Thief, un montage vid√©o tels ceux des familles assassin√©es. Graham et Dolarhyde ne sont donc pas diff√©rents. Les deux sont capables de bien comme de mal. Les deux aspirent au m√™me but, se d√©couvrir, s’accepter, √™tre en paix avec soi-m√™me et fonder une famille. Et ce ne sont que les circonvolutions de la vie qui ont fait que chacun a pris un chemin diff√©rent, que l’un est devenu profiler au FBI et l’autre tueur en s√©rie (deux « activit√©s » qui sont interd√©pendantes l’une de l’autre pour ainsi dire). Les deux ne sont qu’une seule et m√™me personne.

La confrontation finale entre Graham et Dolarhyde prend d’ailleurs des allures de passage de l’autre c√īt√© du miroir, de saut all√©gorique. En passant √† travers une baie vitr√©e pour p√©n√©trer chez le tueur, c’est √† l’int√©rieur de son subconscient que Graham passe afin d’y affronter son autre moi qui se fait appeler Dragon Rouge. « Qui √™tes vous ? » lui demandera plus tard Reba. « Graham. Je suis Will Graham. » r√©pondra-t-il tout en l’enla√ßant. Il a gagn√© le combat sur lui-m√™me et peut rejoindre sa femme et son fils dans une image de carte postale. Le film s’ach√®ve alors l√† o√Ļ il avait commenc√©. Graham a retrouv√© sa vie d’antan. Sauf que maintenant il sait enfin qui il est.

√Čcrit par Philippe Sartorelli / revueversus


Getting Info...

Enregistrer un commentaire

Consentement Cookie
Nous utilisons des cookies ūüć™ sur ce site pour analyser le trafic, m√©moriser vos pr√©f√©rences et optimiser votre exp√©rience.
Oops!
It seems there is something wrong with your internet connection. Please connect to the internet and start browsing again.
AdBlock Detected!
Salut super-h√©ros de la navigation ! ūüöÄ On a d√©tect√© ton super-pouvoir anti-pubs, mais notre site a besoin de tes super-pouvoirs pour briller. ūüĆü Peux-tu le mettre sur la liste blanche de ton plugin ? Ensemble, on sauve l'internet ! ūüĆźūüí• Merci, h√©ros ! ūüôĆ #TeamAwesome
Site is Blocked
Oops ! D√©sol√© ! Ce site n'est pas disponible dans votre pays. ūüĆćūüėĒ
-->