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dimanche 27 décembre 2020

William Wells Brown: le premier romancier afro-americain


 Né esclave dans le Kentucky en 1814, et mort à Boston en 1884, William Wells Brown trompa en 1834 la vigilance de son maître, à l’occasion d’un passage à Cincinnati — dans l’État libre de l’Ohio 1. Des rives de l’Ohio, il rejoignit au cœur de l’hiver Cleveland à pied, sur la rive du lac Érié, d’où il pouvait facilement rejoindre le Canada libre si nécessaire 2. Il y entama progressivement une carrière de militant, tout d’abord en faveur de la « tempérance » (abstinence d’alcool, cause très puissante aux États-Unis avant la guerre de Sécession) puis abolitionniste. Ce second engagement devait occuper l’essentiel de son existence (même s’il exerça aussi comme médecin après la guerre de Sécession). À la fin de sa vie, Brown fut enterré sans que sa tombe porte son nom, et sans laisser derrière lui des papiers qu’auraient préservés des admirateurs ou une famille aimante : pour connaître sa vie, on dispose cependant de ses propres ouvrages, de la biographie qu’écrivit sa fille Joséphine alors adolescente, d’innombrables articles de journaux, et de la correspondance d’abolitionnistes célèbres. William Wells Brown fut un des premiers auteurs africains-américains professionnels, mais surtout l’un des premiers auteurs africains-américains prolifiques. À compter de la parution de son récit d’esclave (Le Récit de William Wells Brown), il ne cessa effectivement de publier recueils de chansons, romans, pièces de théâtre, récits de voyage, et histoires du peuple noir 3. C’est seulement à ce dernier aspect de son travail, déjà considérable, que cette notice s’attache.

Brown historien est un des personnages principaux de deux ouvrages récents dédiés à l’écriture de l’histoire par les Noirs américains avant la guerre de Sécession, ceux de John Ernest et Stephen G. Hall 4. Moins sévère que celle du Journal of Negro History en 1946, ou de l’auteur africain-américain Charles Chesnutt, leur opinion de Brown est complexe : en dépit d’une œuvre abondante et engagée, Brown ne fut jamais selon eux un historien professionnel, au sens où il n’écrivit jamais une histoire respectant des critères « scientifiques » tels qu’ils étaient en train d’être élaborés au XIXe siècle. Ainsi n’écrivit-il pas le genre d’ouvrage historique dans lequel on pourrait aujourd’hui avoir toute confiance : Brown faisait des erreurs historiques, se racontait et brodait parfois, sans hésiter à recourir au plagiat, un des aspects de son travail qu’un auteur récent a examiné en détail 5. L’œuvre de Brown, prise dans son ensemble, fascine cependant les critiques actuels : une nouvelle et riche biographie est parue récemment, celle d’Ezra Greenspan (William Wells Brown. An African American Life 6), qui renouvelle utilement le travail de William Edward Farrison datant de 1969 (William Wells Brown. Author and Reformer 7). De même ses récits de voyage en Europe suscitent l’intérêt 8. La diffusion actuelle de ses écrits est assurée par des anthologies publiées en anglais, celles d’Ezra Greenspan ou celle de William L. Andrews, le grand spécialiste des récits d’esclaves du XIXe siècle 9. L’anthologie la plus complète vient d’être publiée dans la collection prestigieuse « Library of America » (sorte de « Pléiade »), sous la direction d’Ezra Greenspan qui s’affirme ainsi actuellement le spécialiste le plus reconnu de Brown 10. Le texte le plus connu de Brown demeure son célèbre récit d’esclave, qui constitue de fait sa première expérience d’auteur d’une « histoire », la sienne. Face à son contemporain, l’auguste et hiératique militant noir Frederick Douglass, Brown le « trickster » (le malin, celui qui joue des tours) a aujourd’hui la faveur d’un milieu universitaire qui reconnaît dans sa posture plus modeste, ses « performances » (panoramas en Angleterre, pièces de théâtre en Amérique), voire dans ses écrits multiformes, un personnage subalterne d’abord plus facile et d’autant plus sympathique qu’il critique explicitement le système capitaliste nord-américain.

Lorsqu’on étudie Brown historien, de nombreuses questions se posent : Brown ne fut-il jamais qu’un « témoin », même à travers ses ouvrages historiques ? Et si on peut effectivement le considérer comme un « historien », en dépit de tous les problèmes posés par son travail, fut-il un historien « populaire », ou cet autodidacte tenta-t-il de s’intégrer au grand mouvement de « professionnalisation » de la science historique qui se développait, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde occidental, dans la deuxième partie du XIXe siècle ? Enfin, Brown fut-il simplement l’historien de sa communauté, ou s’efforça-t-il toujours, par l’intermédiaire de son œuvre historique, de participer à l’histoire intellectuelle des États-Unis ?

William Wells Brown : du témoin à l’historien

Quel type d’historien fut Brown ? Quel type d’historien voulut-il être ? Sur le plan chronologique, Brown est tout d’abord le témoin du fonctionnement d’un système inhumain, et qui raconte son histoire : il apporte son témoignage à travers son récit d’esclave, comme on irait au tribunal rapporter les méfaits d’un criminel. Les abolitionnistes tenaient à ce que le public américain nordiste soit confronté à une avalanche d’anecdotes abominables, destinées à contrecarrer l’idéologie pro-esclavagiste comme à informer. En 1839, Theodore Weld, Angelina Grimké et Sarah Grimké publièrent même un ouvrage intitulé American Slavery As It Is : Testimonies of a Thousand Witnesses, où étaient rassemblées des coupures de journaux du Sud qui révélaient les atrocités pratiquées par les propriétaires d’esclaves 11. Les responsables de la publication affichaient les précautions dont ils entouraient la collecte de données afin de garantir l’authenticité de ces témoignages, essentielle pour leur entreprise 12. Annette Wieviorka a présenté dans L’Ère du témoin les hésitations des historiens, voire leur méfiance, face au témoignage comme élément d’histoire 13. Pour reprendre la terminologie de François Hartog, Brown se définit comme martus (témoin), et non un histôr (celui qui prend en compte les deux parties d’un différend 14). Contrairement aux historiens africains-américains qui lui ont succédé, comme George Washington Williams, et plus encore W. E. B. Du Bois , Brown connut l’esclavage puis entra en résistance, tout d’abord comme fugitif, puis comme abolitionniste militant professionnel. À la différence d’un contemporain comme l’historien et militant William C. Nell, né libre à Boston, il se fit donc d’abord connaître par un récit d’esclave publié en 1847, qui connut un grand succès, ce qui n’était pas le cas de tous les récits 15. Il ne cessa de le recycler au fil de ses publications ultérieures, comme le récit de voyage The American Fugitive in Europe 16 ; cette expérience d’esclave est indissociable de son œuvre historique comme on le voit au début d’un de ses ouvrages d’histoire The Black Man dont les premières pages retournent à des anecdotes de sa jeunesse d’esclave 17.

John Ernest et d’autres critiques littéraires s’interrogent aujourd’hui sur le « récit d’esclave » comme cadre de représentation possible de l’histoire de l’esclavage 18. Dans Liberation Historiography par exemple, Ernest ne voit en Brown qu’un « trickster » (joueur de tours) toujours prisonnier de sa position d’ancien esclave et d’ancien abolitionniste qu’il n’aurait pas su dépasser 19. Comme si la rédaction du récit, et les compromis inévitables qui s’y rattachent, n’avaient pas permis à Brown de s’émanciper intellectuellement ; comme si son travail n’avait constitué qu’une étape sur la voie d’une histoire africaine-américaine autonome et libre.

Mais d’autres critiques, comme William L. Andrews, et plus tard Angela Davis, ont vu dans le phénomène éditorial des récits d’esclaves nord-américains des années 1830-1860 un vrai moment de libération, un tournant. Pour Andrews, les récits des années 1830 à 1860 différent des récits précédents en ce qu’ils permettent à leurs auteurs d’exprimer « une histoire libre ». Angela Davis, en 1969, prononce deux conférences sur le Récit de Frederick Douglass, qui pour elle est une leçon de « libération », et permet de comprendre comment l’on passe de l’« aliénation » à la liberté 20. Si l’on suit ces deux auteurs, Brown n’est pas tant un témoin prisonnier de ses expériences lorsqu’il écrit ses œuvres historiques qu’un « militant » libéré par son action, un abolitionniste noir important, et cela même avant la publication de son récit. Sa qualité de martus n’en fait pas un histôr peu convaincant, simplement un historien autrement, un histôr d’un nouveau genre dont la force tient justement à sa qualité de martus, et qui ne cherchera jamais à présenter les deux parties en présence. Car l’histoire peut avoir d’autres ambitions.

Témoin et militant, Brown consacre donc tout son travail d’historien à la rédaction d’ouvrages portant sur l’histoire de la communauté noire américaine : sa production historique se compose d’un long discours sur Haïti publié en 1855, puis de trois ouvrages The Black Man, en 1863 21, The Negro in the American Rebellion, en 1867 22, et finalement en 1870, The Rising Son 23. On pourrait ainsi lire Brown comme un auteur avant tout « africain-américain », dévoué à sa communauté, et ne le lire ainsi qu’au prisme de son engagement auprès de sa « race » comme le disaient alors les Africains-Américains 24. Lorsqu’il publie la treizième édition de The Rising Son, Brown lui-même, devenu son propre éditeur, félicite la communauté noire américaine, qui, en plébiscitant son ouvrage, montre qu’elle sait apprécier les auteurs issus de sa communauté :

Douze mille exemplaires ont déjà été vendus ; et si ce chiffre peut servir d’indication pour l’avenir, nous pouvons envisager avec espoir de voir les citoyens de couleur se mettre à apprécier leurs propres auteurs 25.

Brown serait devenu un historien « noir », aurait tiré fierté de voir la communauté africaine-américaine lire ses œuvres historiques. De ce parcours, on pourrait conclure que sa carrière d’historien se résume au final à « la célébration d’une communauté d’origine plutôt qu’elle ne constituerait la recherche d’une compréhension analytique du passé 26 ». Libéré par son expérience personnelle, Brown n’aurait pas su s’élever au-delà de la solidarité qu’il ressentait envers sa communauté.

Témoin, militant, historien noir : mais comment Brown lui-même définissait-il sa position d’ « historien noir » ? Présentait-il son travail comme l’histoire d’une « communauté », seulement à destination de cette communauté ? Ce que l’on sait, c’est qu’en 1860, donc avant la rédaction de ses grands ouvrages historiques, Brown déplore que les grands historiens « blancs » délaissent la question de l’histoire de sa communauté : « L’Histoire a rejeté l’homme noir » dit-il en 1860 dans un discours ; et il ajoute, ciblant le grand historien nord-américain George Bancroft

Vous chercherez en vain chez [George] Bancroft et d’autres historiens une justice qui prenne en compte les personnes de couleur 27.

Que veut-il dire en rapprochant ainsi l’histoire et la justice dans une phrase au final assez énigmatique ? La référence à George Bancroft, qui a entamé en 1854 la rédaction d’une histoire des États-Unis en 10 volumes, comme à d’« autres historiens », révèle que Brown connaît bien le travail des premiers historiens professionnels en Amérique du nord, et plus largement la vie intellectuelle « blanche » de son époque : l’œuvre de Bancroft raconte l’irrésistible progrès d’une nation protestante et démocratique ; comme les ouvrages de son confrère Parkman, le récit qu’il propose au public justifie l’avancée blanche, le déplacement des Indiens et fait peu de cas de l’esclavage 28.

En oubliant les Noirs, remarque Brown dans la citation (« vous chercherez en vain »), les historiens blancs négligent la « justice ». Qu’entend-il par « justice qui prenne en compte les personnes de couleur » ? Probablement pas simplement l’objectivité, la critique des sources, nouvelle méthode scientiste que Bancroft se flatte d’utiliser dans l’introduction de son Histoire des États-Unis 29 : pour Brown, militant professionnel, l’histoire se doit d’être « juste » au sens finalement très moderne d’un engagement auprès de ceux que l’histoire dominante oublie, ceux qui n’ont pas la possibilité de faire entendre leur voix. En voulant rendre visible les oubliés de l’histoire, Brown confère à l’histoire une mission sociale : en cela, il est peut-être proche d’historiens romantiques de son temps comme Michelet, qui veut donner la parole aux masses, au peuple et à l’âme d’une nation à travers les pages de ses livres, même si je préfère penser que Brown a anticipé l’histoire « par le bas » des années 1960 et 1970 30. En tout cas il adopte d’emblée une posture critique vis-à-vis d’une histoire majoritaire qui relève de la « construction blanche et suprématiste » comme l’écrit John Ernest, sapant ainsi les prétentions universalistes du discours historique dominant 31. Le martus remet en cause explicitement la posture « neutre » de l’histôr.

L’histoire peut être « juste » sans abandonner l’objectivité. Car Brown, même s’il est souvent insuffisamment professionnel, comme l’ont dit Ernest, Hall et tant d’autres, n’a cessé de tenter d’adopter les méthodes nouvelles de l’histoire qui se professionnalise. Établi à Boston dès les années 1850, dans la ville qui alors domine la vie intellectuelle nord-américaine (mouvement transcendantaliste, influence de Harvard), il est au fait de la vie intellectuelle « blanche » de son temps et ne reste pas prisonnier du milieu abolitionniste, au moins intellectuellement. Brown interpelle dans son travail la communauté intellectuelle blanche lorsqu’il critique directement George Bancroft. Mais on peut trouver d’autres traces de cette volonté de faire contact, de se confronter aux idées des intellectuels établis de son temps, voire d’être reconnu par eux, comme s’il se plaçait d’emblée sur un pied d’égalité avec la communauté intellectuelle au sens large, lui qui n’a jamais fréquenté la moindre école ou université. On peut ainsi rappeler que lors de son long séjour à Londres, il s’exprime contre un article raciste de Carlyle 32. Puis dans l’introduction de The Black Man, en 1863, il cite tout d’abord un long article chantant les louanges de ses propres talents littéraires, et paru dans le Scotch Independent à l’occasion de la publication de la première version de son récit de voyage en Europe, Three Years in Europe, paru en 1852 ; rappelant la haute antiquité de la civilisation noire, qui remonte selon lui aux Éthiopiens et aux Égyptiens, Brown parsème ensuite le reste de l’introduction de références cultivées (Hérodote, Hume, Volney, Macaulay), tout en renvoyant également aux intellectuels de Nouvelle-Angleterre Alexander H. Everett et son frère Edward Everett, qui ont marqué la vie intellectuelle et politique du Massachusetts, et des États-Unis, avant la guerre de Sécession 33.

Le plus clair exemple de cette volonté d’inclusion dans le monde intellectuel contemporain reste quand même Three Years in Europe : or, Places I have Seen and People I have Met 34. Les intitulés des chapitres (sans aller plus loin) reflètent un certain goût pour l’étalage de noms de célébrités intellectuelles et politiques : Richard Cobden, Victor Hugo, Émile de Girardin, Tocqueville, Louis Blanc… Quant au texte lui-même, il relate l’accueil chaleureux dont Brown est l’objet en France au moment du Congrès pour la paix en 1849, comme en Angleterre où il est élu membre honoraire du Whittington Club dans lequel, entre autres personnalités, siègent Charles Dickens et William Thackeray. Si la vanité de Brown ressort de certaines pages, il n’en reste pas moins que ce monde intellectuel européen est avant tout le monde des livres et des idées pour Brown, dont on comprend à travers ses ouvrages qu’il est un lecteur avide. Amoureux de culture, la rencontre d’autres intellectuels ou d’artistes est avant tout pour lui le plaisir de débats et d’émotions esthétiques partagés 35. Ainsi sa production historique ne peut-elle s’analyser simplement comme une écriture « de la marge » ; il s’agit aussi d’un travail intellectuel nourri de lectures nombreuses et qui ambitionne de rivaliser avec les grands historiens du temps.

Je serais donc moins critique que John Ernest à son endroit : si Brown n’est certes pas un « historien professionnel », il cherche bien à appliquer les méthodes des professionnels dans ses propres ouvrages. En écrivant l’histoire des Africains-Américains, il s’efforce de combler ce qui lui apparaît, non seulement comme une injustice, mais également comme un manque historiographique, une motivation déjà perceptible chez son contemporain W. C. Nell 36. Il adopte ainsi une démarche « scientifique » au sens où son travail veut compléter la connaissance historique déjà disponible. Un historien « noir » respecte les règles d’une science historique « objective » qui s’établit alors au sein des universités de recherche 37. On doit donc noter le caractère double du travail historique de l’ancien esclave : le souci méthodologique qui l’anime annonce les efforts de George Washington Williams, puis de l’école historique que Carter G. Woodson construit à partir de 1915 et du lancement du Journal of Negro History. S’amorce avec lui (et Nell) une tradition d’objectivité de l’histoire africaine-américaine qui s’épanouit avec John Hope Franklin après la Seconde Guerre mondiale : certes, pour reprendre (et détourner) une expression de John Ernest, Brown n’est qu’un « historien de transition », un autodidacte qui apprend progressivement son nouveau métier. En parallèle de ce souci méthodologique, Brown reste toujours militant, mais ces deux engagements (scientifique, politique) sont tout à fait compatibles. Comme le dira le collectionneur africain-américain Arthur Schomburg en 1925 :

Bien sûr une motivation raciale demeure — légitimement compatible avec la méthode et l’objectif scientifiques 38.

On pourrait même aller plus loin : cette double ambition (scientifique, politique) permet à Brown de révolutionner les bornes et les thèmes du récit historique tel qu’on le conçoit alors dans le monde euro-américain. En s’efforçant toujours de relier l’histoire des Noirs américains à celle des Noirs caribéens (par le biais de l’histoire haïtienne surtout), tout en glorifiant les origines africaines antiques des esclaves, Brown ouvre son récit à une histoire globale, une histoire-monde, un mode d’écriture qui permet aux Africains-Américains de renverser les problématiques et hiérarchies du passé et distingue les historiens noirs américains des historiens nationalistes euro-américains du XIXe siècle. Un « historien noir », ce n’est pas simplement avec Brown un historien qui critique une histoire blanche raciste, c’est également un historien dont le regard porte loin, au-delà des frontières des États-Unis. Avec lui, et d’une autre façon qu’avec Frederick Douglass, apparaît un des premiers « intellectuels » noirs et non pas seulement un « historien noir ».

Les premiers ouvrages de Brown

Le premier texte historique que publie Brown est une histoire de la révolution haïtienne St. Domingo : Its Revolutions and Its Patriots (Boston : 1855), texte de 36 pages qui s’appuie sur une conférence prononcée en 1854, à Londres puis à Philadelphie. Comme l’explique Stephen G. Hall, la Révolution haïtienne, comme la Guerre d’indépendance américaine, est un des tropes principaux de l’histoire africaine-américaine de cette période, et de la vie intellectuelle noire plus généralement : puisque l’une comme l’autre permettent de mettre en valeur l’agentivité de rebelles ou de soldats noirs 39. Brown dit choisir ce sujet car selon lui, aucun historien n’a encore rendu justice à la Révolution haïtienne et à ses héros — c’est évidemment faux car d’Haïti ou d’Angleterre proviennent déjà de nombreux récits valorisant cette Révolution, je ne développerai pas ce point. Mais en insistant sur l’importance d’une histoire d’Haïti écrite par des Noirs américains, Brown va nécessairement permettre une « ré-écriture » de l’histoire des États-Unis au prisme de la diaspora noire des Amériques



Son roman Clotel (1853) est considéré comme le premier roman écrit par un Afro-Américain. 

Extrait de son roman "Rêves de liberté brisés":

  « Alors que nous avancions vers une terre de liberté, tantôt mon cœur bondissait de joie, tantôt, à force de marcher sans cesse, je me sentais incapable d’aller plus loin. Mais la pensée de l’esclavage, avec ses fouets démocrates, ses chaînes républicaines, ses chiens de chasse évangéliques et ses esclavagistes religieux, tout cet attirail de la démocratie et de la religion américaines que je laissais derrière moi, ainsi que l’idée de la liberté qui m’attendait, tout cela m’encourageait à continuer, fortifiait mon cœur et me faisait oublier la fatigue et la faim. Le huitième jour de notre périple, il se mit à pleuvoir averse et en quelques heures nous fûmes trempés jusqu’aux os. Cela rendit notre voyage encore plus pénible. Le dixième jour, nous nous retrouvâmes entièrement démunis de provisions et incapables de savoir où nous en procurer. Nous décidâmes finalement de nous arrêter dans une ferme et d’essayer d’obtenir à manger. Nous nous dirigeâmes aussitôt vers une maison et demandâmes de la nourriture. Nous fûmes traités avec beaucoup de gentillesse et reçûmes non seulement à manger mais des provisions à emporter. On nous conseilla de voyager le jour et de nous reposer la nuit. Comme nous nous trouvions à environ cent cinquante miles de Saint-Louis, nous jugeâmes que nous serions en sécurité en voyageant dans la journée et ne repartîmes que le lendemain. Ce jour-là, nous progressâmes en pays très peuplé et traversâmes un petit village. Nous fuyions une terre d’oppression mais notre cœur s’y trouvait encore. Nous laissions derrière nous ma chère sœur et deux frères bien aimés et l’idée de les abandonner et de les quitter pour toujours nous attristait. Malgré toute la dépression dans mon cœur, la perspective d’être libre un jour et maître de mon corps me regonflait et faisait bondir mon cœur de joie. Je venais de dire à ma mère que je chercherais du travail dès que nous aurions atteint le Canada, que je comptais acheter une petite ferme et gagner assez d’argent pour racheter ma sœur et mes frères, et que nous serions heureux dans notre propre FOYER LIBRE, lorsque trois hommes s’approchèrent à cheval et nous ordonnèrent de faire halte.

 Je me tournai vers celui qui semblait leur chef et lui demandai ce qu’il voulait. Il répondit qu’il avait un mandat pour nous arrêter. Les trois descendirent de cheval aussitôt et l’un sortit de sa poche une petite affiche qui nous désignait comme fugitifs et offrait une récompense de deux cents dollars pour notre capture et notre livraison à Saint-Louis. L’avis avait été émis par Isaac Mansfield et John Young. 

Tandis que nous lisions l’annonce, ma mère me regarda dans les yeux et éclata en sanglots. Je fus parcouru d’un frisson glacé et d’une sensation que je n’avais jamais connue et espère ne plus jamais connaître. Ils sortirent une corde et m’attachèrent puis nous revînmes environ six miles en arrière, jusqu’à la maison de celui qui paraissait être le chef.  Nous y arrivâmes vers sept heures du soir, dînâmes et fûmes séparés pour la nuit. Deux hommes restèrent dans la pièce toute la nuit. Avant que la famille ne se retire, tous furent invités à se réunir pour prier. L’homme qui quelques heures plus tôt avait lié mes mains avec une grosse corde lut un chapitre de la Bible et dit une prière, comme si Dieu approuvait l’acte qu’il venait de commettre envers un pauvre esclave fugitif épuisé.

 Le lendemain, un maréchal-ferrant se présenta et me mit une paire de menottes, puis nous commençâmes notre voyage vers le pays des fouets, des chaînes et des Bibles. Ma mère n’était pas attachée mais elle était étroitement surveillée la nuit. Nous fûmes transportés dans un charriot et après quatre jours de voyage Saint-Louis apparut. Je ne saurais décrire les sentiments qui m’envahirent à son approche》

SOURCES:

1Ezra Greenspan, William Wells Brown. An African American Life, New York : Norton, 2014.

2La Grande-Bretagne avait aboli l’esclavage en 1833.

3William Wells Brown, Le Récit de William Wells Brown, écrit par lui-même, traduit, introduit et annoté par Claire Parfait et Marie-Jeanne Rossignol, Rouen : Publications des universités de Rouen et du Havre, collection «  Récits d’esclaves  », 2012.

Pour une liste d’ouvrages de Brown disponibles en ligne, voir : Documenting the American South.

4Edward M. Coleman, «  William Wells Brown as an Historian  », The Journal of Negro History, vol. 31, n. 1 (janvier 1946), p. 47-59  ;

 John Ernest, Liberation Historiography. African American Writers and the Challenge of History, 1794-1861, Chapel Hill : UNC Press, 2004  ;

 Stephen G. Hall, A Faithful Account of the Race. African American Historical Writing in Nineteenth-Century America, Chapel Hill : UNC Press, 2009.

5Geoffrey Sanborn, Plagiarama  ! William Wells Brown and the Aesthetics of Attraction, New York : Columbia University Press, 2016.

6Ezra Greenspan, William Wells Brown. An African American Life, New York : Norton, 2014.

7William Edward Farrison, William Wells Brown. Author and Reformer, Chicago : University of Illinois Press, 1969.

8Charles Baraw, «  William Wells Brown, “Three Years in Europe”, and Fugitive Tourism  », African American Review, vol. 44, n. 3 (automne 2011), p. 453-470.

9Ezra Greenspan (dir.), William Wells Brown : A Reader, Athens, Ga : University of Georgia Press, 2008  ;

 William L. Andrews (dir.), From Fugitive Slave to Free Man : The Autobiographies of William Wells Brown, Columbia : University of Missouri Press, 2003.

10Ezra Greenspan (dir.), William Wells Brown : Clotel & Other Writings, Washington, D.C. : The Library of America, 2014.

11Theodore Weld, Angelina Grimké et Sarah Grimké, American Slavery As It Is : Testimonies of a Thousand Witnesses, New York : Published by the American Anti-Slavery Office, 1839. Lire en ligne.

12Dans une «  note  », en p. IV, ils précisent que les «  témoins  » doivent non seulement indiquer leur nom et leur lieu de résidence, mais également donner des références. Les récits d’esclaves publiés sont en général encadrés de lettres de personnalités assurant leur respectabilité et l’authenticité de leur témoignage.

13Annette Wieviorka, L’ère du témoin, Paris : Fayard, 2013.

14François Hartog, «  Le témoin et l’historien  », in Évidence de l’histoire. Ce que voient les historiens, Paris : Éditions de l’EHESS, 2005.

15Michaël Roy, Textes fugitifs. Le récit d’esclave au prisme de l’histoire du livre, Lyon : ENS Éditions, 2017.

16William Wells Brown, The American Fugitive in Europe. Sketches of Places and People Abroad With a Memoir of the Author, Boston : John P. Jewett and Cy, 1855, p. 9-35. Lire en ligne.

L’ouvrage s’ouvre par un «  Memoir  » de l’auteur, qui reprend, plus brièvement, et à la troisième personne, les éléments de son récit de fuite, de la naissance de Brown à son arrivée à Cleveland, et ajoute un certain nombre d’informations biographiques concernant sa vie une fois arrivé dans le Nord (président de la Société antialcoolique de Buffalo, agent de la Société antiesclavagiste de l’Ouest de l’État de New York).

17William Wells Brown, The Black Man, His Antecedents, His Genius, and His Achievements, New York : Thomas Hamilton, 1863. Lire en ligne.

Comme dans The American Fugitive in Europe. Sketches of Places and People Abroad With a Memoir of the Author (lire en ligne), Brown ouvre son ouvrage par une partie intitulée «  Memoir of the Author  » qui raconte, cette fois-ci à la première personne, certaines anecdotes marquantes de son expérience d’esclave. Ces épisodes ne sont pas présents dans le récit de 1847, même s’ils en suivent le canevas : voir p. 11-28.

18John Ernest, chapitre 3 «  Multiple Lives and Lost Narratives. (Auto) Biography as History  », in Liberation Historiography, 2004, p. 155-217  ;

 Michael J. Drexler et Ed White, «  Canon Loading  » in Beyond Douglass : New Perspectives on Early African-American Literature, Lewisburg : Bucknell University Press, 2008, p. 1-19.

19John Ernest, Liberation Historiography, p. 333.

20William L. Andrews, To Tell a Free Story : The First Century of African-American Autobiography, 1760-1865, Chicago : University of Illinois Press, 1988  ;

 Angela Davis, «  First lecture on Liberation  », in Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave, Written by Himself, A New Critical Edition by Angela Y. Davis, San Francisco : City Light Books, 2008, p. 45-64.

21William Wells Brown, The Black Man, His Antecedents, His Genius, and His Achievements, New York : Thomas Hamilton, 1863. Lire en ligne.

22William Wells Brown, The Negro in the American rebellion : his heroism and his fidelity, Boston : Lee & Shepard, 1867. Lire en ligne.

23William Wells Brown, The Rising Son, or, The Antecedents and Advancement of the Colored Race, Boston : A. G. Brown & Co., 1882 (1870). Lire en ligne.

24Claire Bourhis-Mariotti, L’Union fait la force. Les Noirs américains et Haïti, 1804-1893, Rennes : PUR, 2016, p. 23-24.

25William Wells Brown, The Rising Son, or, The Antecedents and Advancement of the Colored Race, Boston : A. G. Brown & Co., 1882, «  Publisher’s note to the 13th edition  ». Lire en ligne.

26James M. Banner, Jr., Being a Historian. An Introduction to the Professional World of History, New York : Cambridge University Press, 2012, p. 37.

Lui-même cite David A. Hollinger, «  Amalgamation and Hypodescent : The Question of Ethnoracial Mixture in the History of the United States  », American Historical Review, 108, 2003, p. 1363-1390. Lire en ligne.

27Ezra Greenspan, William Wells Brown, citant «  Speech of William Wells Brown  », National Anti-Slavery Standard, 21, 26 mai 1860, p. 382.

28George Bancroft, History of the United States from the Discovery of the Continent, 1834-1874, Boston : C. Bowen, 1834-1874. Lire en ligne.

 Francis Parkman, The Oregon Trail, New York : G.P Putnam, 1849. Lire en ligne.

 Voir Thomas Bender, «  Writing American History  », in The Oxford History of Historical Writing, vol. 4, Daniel Woolf (dir.), New York : Oxford University Press, 2011, p. 372-374.

29George Bancroft, History of the United States, vol. 1, p. V : «  Je ne peux trouver d’autre excuse que la sincérité, avec laquelle j’ai essayé de retrouver la vérité à partir de documents et de témoignages dignes de confiance. (…) J’ai appliqué, au fur et à mesure de mon travail, les principes du scepticisme historique (…)  ». Lire en ligne.

30Guy Bourdé et Hervé Martin, Les Écoles historiques, Seuil, 1997, p. 160-163.

 Hayden White rappelle que Michelet pensait que l’historien était le gardien de la mémoire des morts de la nation  ; son art permet de revivre, voire de dire que ce qu’ils n’avaient jamais pu dire : Metahistory. The Historical Imagination in Nineteenth-Century Europe, Baltimore : The Johns Hopkins University Press, 1975, p. 158-159.

31John Ernest, Liberation Historiography, p. 157.

32William Wells Brown passa plusieurs années à se produire dans les Îles britanniques (1849-1854), racontant ses années d’esclavage. Il eut ainsi l’occasion de réagir aux idées racistes de Thomas Carlyle qui avait publié en 1849 «  Occasional Discourse on the Negro Question  » (lire en ligne), voir Ezra Greenspan, William Wells Brown, p. 242.

33Alexander H. Everett et Edward Everett furent très impliqués dans la North American Review, première revue littéraire américaine, basée à Boston dont ils furent rédacteurs en chef et contributeurs à différents moments. Dans son introduction, Brown prête à Alexander H. Everett des opinions très libérales en matière d’égalité des races, The Black Man, p. 36. Lire en ligne.

L’idée d’une Égypte noire avait été mentionnée par Edward Everett en 1853 dans un texte anti-impérialiste «  Address of the Hon. Edward Everett : at the anniversary of the American Colonization Society  » (18 janvier 1853) : «  The Egyptians were a colored race  », p. 13. Lire en ligne.

Sur les idées anti-esclavagistes de Edward Everett, voir Matthew Mason, Apostle of Union : A Political Biography of Edward Everett, Chapel Hill : UNC Press, 2016.

34William Wells Brown, Three Years in Europe : or, Places I have Seen and People I have Met, London : Charles Gilspin, 1852. Lire en ligne.

35Dans The Black Man, il raconte dans deux vignettes enthousiastes ses soirées londoniennes au théâtre, ou sa visite à l’Opéra de Paris : lire en ligne «  Ira Aldrige  » où il parle des représentations d’Othello et d’Hamlet au Royal Haymarket, et «  Alexandre Dumas  » pour la représentation de Norma, p. 118-124 et 128-131. Lire en ligne The Black Man.

36The Colored Patriots of the American Revolution, 1855, «  Author’s Preface  », p. 9. Lire en ligne.

37La première moitié du XIXe siècle est marquée par l’émergence d’une histoire «  professionnelle  » au sens où elle s’appuie sur la critique de documents authentiques : un tournant qui vient d’Allemagne, et s’institutionnalisera dans la deuxième partie du siècle à travers la création d’universités de recherche : voir Georg G. Iggers, «  The Intellectual Foundations of Nineteenth-Century “Scientific” History : The German Model  », in The Oxford History of Historical Writing, vol. 4, p. 41.

George Bancroft lui-même étudie à Göttingen et Berlin après son diplôme d’Harvard : voir Thomas N. Baker, «  National History in the Age of Michelet, Macaulay, and Bancroft  », in A Companion to Western Historical Thought, Lloyd Kramer et Sarah Maza (dir.), Malden, Mass. : Blackwell, 2002, p. 198.

38Arthur Schomburg, «  The Negro Digs up His Past  », Survey Graphic, Mars 1925, p. 672. Lire en ligne.

Voir la traduction de ce texte établie par Flora Valadié : 《 Le Nègre exhume son passé》

Notice de la traduction d’Arnaud Courgey
William Wells Brown, The Negro in the American Rebellion, Boston : Lee & Shepard, 1867. Chapitre traduit : « Chapitre XV. La proclamation de libération », p. 109-123.

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