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résumé

jeudi 6 février 2020

Les chants VI à XI de Inferno - L'enfer de Danté

ARGUMENT DU CHANT VI

Arrivée au troisième cercle, où sont punis les gourmands. Le monstre Cerbère est commis à leur garde ; il les assourdit de ses aboiements, les harcèle et les mord. En même temps sur les ombres pécheresses tombe une pluie éternelle mêlée de grêle et de neige. Dante rencontre parmi les damnés un Florentin fameux par sa gourmandise, et l'interroge sur l'issue des discordes intestines qui déchirent Florence.

CHANT SIXIÈME

Lorsque que j'eus recouvré mes sens et ma pensée
Que ces deux malheureux avaient bouleversée,
Et repris mes esprits confus et contristés,

Tout à l'entour de moi, par devant, par derrière,
Partout où je portais mes yeux dans la carrière,
C'étaient nouveaux tourments et nouveaux tourmentés.

Nous étions au milieu de la troisième orbite;
La pluie y tombe à flots, froide, lourde, maudite,
Tombant toujours la même et pour l'éternité.

Une grêle serrée, une eau neigeuse et sale,
Traversent l'air obscur de l'enceinte infernale ;
Le sol qui les reçoit en est tout infecté.

Cerbère, la cruelle et monstrueuse bête,
Aboie, et l'aboiement sort de sa triple tête,
Contre les malheureux plongés dans cet Enfer.

L'œil en feu, la crinière immonde et tout sanglante,
Ayant peine à porter sa gorge pantelante,
Il va les déchirant de ses griffes de fer.

Eux hurlent sous la pluie, et, pour toute allégeance,
Ils présentent un flanc, puis l'autre à la souffrance.
Les malheureux pécheurs bien souvent se tournaient !

Quand Cerbère nous vit entrer au sombre asile,
Il nous montra ses crocs menaçants, le reptile !
De rage et de fureur tous ses membres tremblaient.

Mais mon guide aussitôt, d'un mouvement rapide,
Se baisse, et remplissant ses mains de terre humide,
En jette une poignée au dragon affamé.

Tel un chien, si d'abord famélique il aboie,
Aussitôt qu'en ses crocs il a tenu sa proie,
Se tait et la dévore immobile et calmé;

Ainsi fut apaisé le monstre abominable,
Et je n'entendis plus cette voix effroyable,
Qui glace tant les morts qu'ils voudraient être sourds.

Nous passions en foulant les ombres palpitantes,
Images des vivants et qu'on dirait vivantes ;
La pluie à flots pesants tombait, tombait toujours,

Et ces pauvres esprits restaient gisant par terre.
Un seul se souleva sur son lit de misère,
En nous voyant passer et devant lui venir.

— « O toi que l'on conduit dans cet Enfer terrible,
Reconnais-moi, » dit-il, « s'il est encor possible :
Même temps nous a vus, toi vivre et moi mourir. »

Moi je lui répondis : « Ton angoisse peut-être
Altère ton visage et te fait méconnaître ;
Je ne me souviens pas de t'avoir vu vivant.

Qui donc es-tu, pécheur? dis-nous quel fut ton vice?
Quel crime t'a jeté dans un pareil supplice?
S'il n'est le plus cruel, c'est le plus rebutant. »

Il me dit : « Dans la vie où fleurit l'espérance
J'habitais ton pays natal, cette Florence
Au sein gonflé d'envie et déjà consumé.

Vous me donniez le nom de Ciacco,[1] nom infâme,
La vile gourmandise a dégradé mon âme ;
Pour elle tu me vois sous la pluie abîmé.

Et je ne suis pas seul malheureux et coupable :
Pour semblable péché subit peine semblable
Chacun de ces damnés. » Il cessa de parler,

Et moi je répondis : « O Ciacco, ta détresse
Me fait venir aux yeux des larmes de tristesse.
Mais Florence? sais-tu, peux-tu me révéler

Quand elle finira cette guerre intestine?
« De ces déchirements quelle est donc l'origine?
N’est-il pas un seul juste parmi ces insensés? »

Il répondit : « Après une longue querelle,
Ils en viendront au sang, à la lutte mortelle;
Par les enfants du bois[2]les Noirs seront chassés.

Mais après trois soleils, reprenant l'avantage,
Les proscrits chasseront la faction sauvage
Par tel qui maintenant louvoie entre les deux.[3]

Longtemps ils lèveront leur tête triomphante ;
« Leur domination sera dure et pesante ;
« Leur haine sera sourde aux vaincus malheureux;

Deux justes[4] sont restés ; mais leurs voix sont perdues ;
L’avarice et l'Envie ensemble confondues
Ont jeté dans les cœurs leurs brandons pour toujours. »

Ici l’ombre se tut. Je lui dis : « Ton langage
M’émeut, mais parle-moi, de grâce, davantage,
Et prolonge un moment ces instructifs discours.

Farinata, Mosca, Rusticucci, tant d'autres,
De douceur et de paix intelligents apôtres,
Arrigha, Tegghaio, ces hommes vertueux,

Où donc sont-ils? Dis-moi quelle est leur destinée?
Leur vie a-t-elle été punie ou pardonnée?
Souffrent-ils dans l'Enfer? Au Ciel sont-ils heureux? »

« ― Ils ont porté le poids d'autres péchés damnables ;
Tu les verras parmi les âmes plus coupables,
Si tu descends plus bas dans cet Enfer maudit.

Mais quand tu reverras la lumière chérie,
Rappelle ma mémoire aux hommes, je t'en prie :
Ne m’interroge plus maintenant; j'ai tout dit. »

Lors il tourna sur moi comme un regard suprême,
Puis inclinant son front courbé sous l'anathème,
Dans l’amas des esprits je le vis se plonger.

« Ils ne se lèveront d'ici, » dit le poète,
« Que lorsque sonnera la divine trompette,
Quand le puissant vengeur viendra pour les juger.

Chacun retrouvera sa triste sépulture,
Et reprenant sa chair et sa pâle figure,
Entendra ce qui doit à jamais retentir.[5] »

Ainsi nous traversions à pas lents cette fange,
Ces ombres, cette pluie, indicible mélange,
En devisant un peu de la vie à venir.

« Maître, » disais-je, « après la sentence suprême,
Leur souffrance, dis-moi, sera-t-elle la même?
Verront-ils s'adoucir ou croître leur malheur?

Et lui : « Rappelle-toi la doctrine du Maître[6]
De la perfection plus se rapproche un être,
Plus il doit ressentir la joie et la douleur.

Il est vrai que toujours à la race maudite
Cette perfection de l'être est interdite;
Mais ils sont plus complets sous la chair et le sang. »

En conversant ainsi dans la sombre atmosphère,
Nous achevions le tour de la troisième sphère,
Et nous venions au point où la route descend ;

Là se tenait Plutus,[7]l'ennemi tout-puissant.


 ARGUMENT DU CHANT VII

An seuil du quatrième cercle, Dante est arrêté par Plutus, démon de l'avarice et gardien de ce séjour. Le monstre s'apaise à la voix de Virgile, et Dante s'avance dans le cercle. L'enceinte est occupée, moitié par les avares, moitié par les prodigues. Ils poussent devant eux d'énormes poids de tout l'effort de leur poitrine, courant à la rencontre les uns des autres, s'entre-heurtant et se reprochant le vice contraire qui les sépare. En présence des tourments de ces âmes que la richesse a perdues, Virgile dépeint à Dante les vicissitudes de la Fortune.

Ils passent au cinquième cercle et arrivent au bord des eaux stagnantes du Styx, où sont plongées les ombres de ceux qui se sont livrés à la colère ou à la paresse. Les colériques, tout nus dans le marais fétide, luttent ensemble et s'entre-déchirent. Les paresseux, plongés dans la vase, soupirent une plainte étouffée. Les deux poètes arrivent au pied d'une tour.

CHANT SEPTIÈME

« Holà, pape Satan ! holà ! » Rauque et sauvage,
Ainsi cria la voix de Plutus ; mais le sage,
Mon guide, cette source immense de savoir,

Me rassura, disant : « Que la peur ne t'égare !
Descendons le rocher, car ce démon avare
Ne peut nous arrêter, si grand soit son pouvoir. »

Puis tourné vers le monstre à la gueule enflammée :
« Loup maudit, » lui dit-il, « tiens ta rage enfermée,
Qu'elle te rentre au corps et t'étouffe ! Tais-toi !

Car si nous descendons au gouffre expiatoire,
On l'a voulu là-haut, où l'Ange de victoire[8]
Ecrasa les esprits parjures à leur foi. »

Comme on voit par le vent une voile gonflée
Sur son mât fracassé tomber tout enroulée,
Tel je vis à ces mots choir le monstre infernal.

Au quatrième cercle ainsi nous descendîmes,
Enfoncés plus avant dans les plaintifs abîmes
Qui de notre univers engouffrent tout le mal.

Ah ! Justice de Dieu ! Quelles mains vengeresses
Ont amassé ces maux et toutes ces tristesses?
Que nos fautes ainsi puissent nous déchirer !

Tels, au gouffre où Charybde ameute ses colères,
Les flots contre les flots heurtés en sens contraires,
Tels je vis les damnés ici se rencontrer.

La foule plus qu'ailleurs me paraissait nombreuse.
De deux côtés venait cette gent malheureuse,
Gémissant et poussant devant soi des blocs lourds.

Ils se heurtaient ensemble au bout de la carrière,
Et puis se retournaient brusquement en arrière,
Criant : —« Pourquoi jeter? »—« Pourquoi garder toujours? »

Et sans cesse ils allaient et revenaient sans cesse
D'un point à l'autre point de ce lieu de détresse,
Toujours se renvoyant l'injurieux refrain.

Au milieu de leur cercle ils arrivaient à peine,
Qu'ils couraient se choquer à la joute prochaine ;
Et moi qui me sentais le cœur triste et chagrin :

— « Maître, fis-je, quelle est cette race profane?
Ont-ils tous été clercs et porté la soutane
Ceux que je vois à gauche et qui sont tonsurés? »

Virgile répondit : « Ils furent sur la terre,
Myopes d'intelligence et de fol caractère,
Dans l'emploi de leurs biens toujours immodérés.

Leur voix bien assez haut nous le crie, il me semble,
Quand aux deux points du cercle arrivés tous ensemble,
Leurs péchés opposés les tournent séparés.

Ces têtes que tu vois de cheveux dépouillées,
Ce sont clercs, cardinaux, papes, âmes souillées
Qu'asservit l'avarice à ses désirs outrés. »

Je repartis : « Parmi tous ces damnés, mon maître,
Il en est quelques-uns que je devrais connaître
Et que j'ai vus plongés dans ce vice odieux. »

— « Tu l'espères en vain, » me dit-il ; « l'infamie
Qui les avait couverts pendant leur triste vie ;
Répand sur eux son ombre et les voile à nos yeux.

Entre-heurtés ainsi dans la nuit éternelle,
Ils se réveilleront dans leur tombe mortelle,
Ceux-ci les cheveux ras, ceux-là le poing fermé.

Amasser, prodiguer, c'est l'un ou l'autre vice
Qui les priva du Ciel pour courir cette lice.
Ce qu'elle a de poignant ne peut être exprimé.

Or, mon fils, tu peux voir le vide et la poussière
Des biens qui sont commis à la Fortune altière
Et que l'homme mortel poursuit mal à propos.

On pourrait rassembler l'or dont la terre est pleine;
En vain ! à ces esprits harassés, hors d'haleine,
Il ne donnerait pas un instant de repos. »

— « Maître, » lui dis-je, « un mot encore : Quelle est-elle
Cette Fortune avare et qui tient sous son aile
Les richesses, les biens du monde tout entier? »

— « Oh, » s'écria Virgile, « aveugles créatures,
L'ignorance vous perd en des routes obscures !
Entends donc ma parole et reste au vrai sentier.

Celui qui contient tout et que rien ne surpasse,
Donna leur guide aux cieux qu'il lançait dans l'espace,
Et les fit tour à tour l'un pour l'autre briller,

En leur distribuant une égale lumière :
Ainsi sur les splendeurs et les biens de la terre,
Une main conductrice eut charge de veiller,

Quand le temps est venu, c'est elle qui les mène,
Malgré tous les efforts de la prudence humaine,
D'un peuple à l'autre peuple et d'un sang dans un sang.

Une race languit, l'autre règne superbe
Suivant qu'elle a voulu ; comme un serpent sous l'herbe
Elle se cache, esprit invisible et puissant.

Votre savoir n'a point de défense contre elle :
Elle pourvoit, décide, elle est reine immortelle
Et de son règne au Ciel elle poursuit le cours.

Ses révolutions n'ont ni trêve ni cesse ;
C'est la nécessité divine qui la presse,
La force de courir et de changer toujours.

Telle est cette Fortune insultée et honnie
Même alors que sa main devrait être bénie,
Et que maudit l'ingrat comblé par sa faveur.

Mais elle est bienheureuse et sourde à ces injures,
Et sereine au milieu des pures créatures
Elle roule sa sphère en paix dans son bonheur.

Maintenant descendons à plus grande infortune.
Nous ne pouvons tarder : déjà l'une après l'une
Chaque lumière au ciel commence à s'obscurcir. »

Nous coupâmes alors le cercle à l'autre rive,
Où les flots bouillonnants d'une source d'eau vive
Dans un ruisseau tombaient et le faisaient grossir.

Sombre et noire semblait la couleur de ces ondes ;
Et nous, suivant le cours de leurs vagues immondes,
Dans un autre chemin descendions tous les deux.

Parvenu jusqu'au pied d'une plage livide,
Le ruisseau qui s'endort forme un marais fétide :
Styx est le nom qu'on donne à cet étang hideux.

Je m'arrêtai saisi par- un spectacle étrange
Je vis des malheureux plongés dans cette fange
Qui combattaient tout nus et les yeux tout ardents;

Des pieds, des poings, des fronts se frappant avec rage
Et lambeaux par lambeaux dans leur lutte sauvage
Entre eux se déchirant le corps avec les dents.

Mon bon maître me dit : « Mon fils, tu vois les âmes
De ceux que la colère a brûlés de ses flammes.
Ce n'est pas tout : je tiens à te faire savoir

Que sous cette onde encor soupire une autre race;
Elle fait bouillonner les flots à la surface,
Partout autour de nous comme tu peux le voir.

Fichés dans le limon, entends ces pécheurs dire :
 « Air doux et gai soleil, rien ne nous fit sourire :
Nous portions dedans nous une lourde vapeur.

Maintenant nous pleurons au fond de ces eaux sombres.»
En sons entrecoupés ces paresseuses ombres
Coassent lentement leur hymne de douleur.

Ainsi, suivant le bord des ondes limoneuses,
Les regards attachés sur ces âmes fangeuses,
Du fétide marais nous achevions le tour :

Et parvînmes enfin jusqu'au pied d'une tour.


 ARGUMENT DU CHANT VIII

Une barque paraît sur le lac, répondant à des signaux partis de la tour. C'est la barque du démon Phlégias. Virgile et Dante y montent et traversent le Styx. Pendant le trajet, ils rencontrent l'ombre de Philippe Argenti, Florentin fameux par ses emportements. Il est assailli par les autres ombres furieuses, et disparaît bientôt dans la bourbe. Les deux poètes débarquent devant la cité de Dité. Des démons menaçants en défendent le seuil ; mais Virgile rassure Dante en lui annonçant un divin auxiliaire qui triomphera de leur résistance.

CHANT HUITIÈME

Suivons de mon récit la trame continue :
Avant d'atteindre au pied de la tour haute et nue,
Vers le faîte déjà nos regards se portaient.

Deux fanaux au sommet balançaient leur lumière;
Un autre feu semblait leur répondre, en arrière,
Si lointain que nos yeux à peine le voyaient.

J'interrogeai mon maître : « Océan de science ! »
Dis-je « pourquoi ces feux? et cet autre à distance?
Et quelles mains là-haut font briller ces signaux? »

Il me dit : « Tu peux voir, là-bas, si l'onde impure
N'a pas de ses vapeurs troublé ta vue obscure,
Celui que l'on attend s'approcher sur les eaux. »

Léger comme une flèche et telle dans l'espace
Échappée à la corde elle fend l'air et passe,
J'aperçus dans l'instant un esquif tout petit

Qui glissait sur les eaux comme à notre poursuite.
Par un seul nautonier la barque était conduite;
Il s'écriait : « Enfin, tu viens, traître maudit ! »

« Phlégias,[9] Phlégias, » dit aussitôt Virgile,
« Tais-toi ! pour cette fois ta rage est inutile.
Tu ne nous auras plus, sitôt l'étang passé. »

Tel un homme soudain trompé dans son attente
Cache au fond de son cœur le fiel qui le tourmente,
Tel Phlégias, du coup secrètement blessé.

Mon guide descendit alors dans la nacelle,
Et moi j'y mis le pied après lui ; le bois frêle
Ne parut se charger que quand j'y fus entré.

Et dès que tous les deux nous fûmes dans la barque,
Elle partit, creusant une plus forte marque
Sur le flot doucement d'ordinaire effleuré.

Tandis que nous courions sur l'eau morte, à la proue
Du fantôme se dresse et tout couvert de boue :
— « Avant l'heure tu viens, » dit-il, « qui donc es-tu? »

« Je ne fais que passer dans ce lieu d'anathème ;
Pour te souiller ainsi qui donc es-tu toi-même? »
« Hélas, je suis une ombre en pleurs, tu l'as bien vu.

— « Eh bien, lui répondis-je, être indigne, demeure;
Demeure dans ta boue, esprit maudit, et pleure !
Car je te reconnais sous ton masque fangeux. »

L'ombre alors étendit ses mains vers la nacelle,
Mais mon maître aussitôt la repoussa loin d'elle,
Disant : « Vers tes pareils, va-t'en, chien furieux ! »

Puis, jetant ses deux bras à l'entour de ma tête,
Il m'embrasse et me dit : « O cœur fier, cœur honnête,
Bénis et bienheureux les flancs qui t'ont porté !

Des fureurs de l'orgueil cette âme est encor noire
Et pas une vertu n'a paré sa mémoire ;
Ici, c'est un démon dans la fange irrité.

Que de grands rois, là-haut, qui font trembler le monde,
Giront comme des porcs dans cette bourbe immonde,
Ne laissant après eux que d'horribles mépris ! »

Et moi je dis : « J'aurais du plaisir, ô mon maître,
A voir dans le bourbier ce pécheur disparaître
Avant que de ce lac tous deux soyons sortis. »

— « Avant qu'à nos regards la rive ne paraisse,
Tu pourras contenter le désir qui te presse, »
Dit-il, « et devant toi va s'accomplir ton vœu. »

Aussitôt des esprits je vis l'impure tourbe
Harceler à l'envi le pécheur dans sa bourbe.
Et maintenant encor j'en loue et bénis Dieu !

« Sur Philippe Argenti, » criaient-ils, « anathème ! »
L'insensé Florentin, tourné contre lui-même,
Semblait se déchirer le corps avec les dents.

Il disparut. Plus loin, une rumeur plaintive
Vint frapper tout à coup mon oreille attentive ;
Inquiet, devant moi j'ouvris des yeux ardents.

— « A nos regards, mon fils, » dit alors mon bon maître,
La cité dont le nom est Dité[10] va paraître
Avec ses habitants nombreux et désolés. »

— « Au fond de la vallée, ô maître, » répondis-je,
« J'en vois déjà les murs tout vermeils, quel prodige !
De la flamme on dirait qu'ils sortent tout brûlés. »

« L’éternel feu, » dit-il, « qui ronge ses entrailles,
De la cité terrible a rougi les murailles,
Ainsi que tu le vois dans ce profond Enfer. »

Nous entrâmes bientôt, par une route creuse,
Dans les fossés bordant la cité douloureuse.
Les murs, en approchant, me paraissaient de fer.

Après un long circuit, de sa voix la plus forte
Le nocher nous cria : « Sortez, voici la porte ! »
Nous étions arrivés et nous touchions au bord.

Sur le seuil foisonnait cette race perverse,
Anges précipités du Ciel comme une averse.
Furieux ils criaient : « Qui donc avant la mort

Dans l'empire des morts ose marcher indigne? »
Et mon avisé maître à ces démons fait signe
De vouloir en secret leur parler un moment.

Lors contenant un peu la fureur qui les presse,
Ils dirent : « Viens toi seul, mais lui, qu'il disparaisse,
Lui qui dans ce royaume entre si hardiment !

Puisqu'il a pu tenter cette folle aventure,
Qu'il trouve son chemin dans la contrée obscure !
Et toi qui l'as guidé, reste ici désormais ! »

Lecteur, en entendant, ces paroles de rage,
Tu peux te figurer si je repris courage !
Sur la terre je crus ne revenir jamais.

— « Guide chéri, toi qui dans mon âme inquiète
As mis plus de sept fois le calme, et de ma tête
Écarté les périls qui se dressaient hideux,

Ne m'abandonne pas dans la désespérance,
Et s'il est défendu que plus loin je m'avance,
Retournons promptement sur nos pas, tous les deux ! »

Et lui qui jusque-là m'avait conduit: « Courage ! »
Me dit-il, « nul ne peut nous fermer ce passage;
Un plus puissant que tous a dirigé nos pas.

Attends-moi dans ces lieux, et de bonne espérance
Réconforte et nourris ton âme en défaillance :
Dans le monde infernal tu ne resteras pas. »

Ce disant, mon bon père au milieu de la route
M'abandonne, et tout seul je reste en proie au doute,
Boulant le pour, le contre, en mon cœur agité.

Je ne pouvais ouïr ce qu'aux âmes rebelles
Il disait; mais à peine il parlait avec elles
Que toutes à l'envi couraient vers la cité.

Mon maître s'avança; mais cette armée hostile
Lui ferma brusquement les portes de la ville,
Et, demeuré dehors, il revint à pas lents.

L'œil à terre et le front dépouillé d'assurance,
Il soupirait, disant : « Quelle est donc la puissance
Qui ferme devant moi le seuil des lieux dolents ? »

Puis à moi: « Nous vaincrons, bien que je m'en irrite,
L'obstacle suscité par la race proscrite,
Malgré leur résistance et malgré leur courroux.

Je connais leur audace et leur vieille insolence;
Ailleurs ils ont usé de cette violence :
Le seuil qu'ils défendaient est encor sans verrous.[11]

C’est la porte où tu vis l'inscription fatale.
Et déjà, descendant la vallée infernale,
Quelqu'un traverse seul les cercles de la mort,

Par qui cette cité s'ouvrira sans effort. »


 ARGUMENT DU CHANT IX

Arrêtés devant les portes de Dité, effrayés par l'apparition des Furies, les deux poètes sont enfin secourus par l'ange envoyé du Ciel. Ils entrent dans la cité. C'est le séjour où sont punis les incrédules, plongés dans des tombeaux brûlants. Dante s'avance avec Virgile entre ces tombes et les murailles de la cité.

CHANT NEUVIÈME

Cette pâle frayeur peinte sur mon visage,
Quand je vis sur ses pas s'en retourner le sage,
Fit rentrer dans son cœur le trouble d'un moment

Comme un homme écoutant attentif, il se baisse,
Car dans l'obscurité de l'atmosphère épaisse
Ses regards incertains plongeaient malaisément.

« Il faudra bien forcer le seuil qu'on nous dispute,
Me dit-il, « ou sinon... quelqu'un s'offre à la lutte...
Ah ! j'ai hâte de voir notre allié venir ! »

Je vis bien qu'il couvrait par une autre pensée
La phrase que d'abord il avait commencée,
Et que les derniers mots ne semblaient pas finir.

Et d'un surcroît de peur mon âme fut frappée ;
J'interprétais à mal sa phrase entrecoupée
Et peut-être en tirais un augure trop noir.

— « Jamais, » lui demandai-je, « en cette triste conque
A-t-on vu pénétrer, maître, un esprit quelconque
Condamné seulement à languir sans espoir? »

Virgile répondit : « Il n'est pas ordinaire
Qu'un des esprits du cercle où je vis puisse faire
Ce long et dur chemin que pour toi j'entrepris.

Il est vrai que déjà dans ces lieux de misère
J'entrai par l'art maudit d'Erycto, la mégère
Qui savait dans leurs corps rappeler les esprits

Je venais de quitter ma dépouille mortelle,
Lorsque je dus passer par cette citadelle
Pour tirer un esprit du cercle de Judas.

Ce cercle est le plus bas et c'est le plus funeste
Et le plus éloigné de la sphère céleste.
Va, je sais le chemin ; ainsi, ne tremble pas !

Ce marais, d'où s'exhale une vapeur affreuse,
Enserre en ses contours la cité douloureuse
Où nous ne pouvons plus entrer qu'en menaçant. »

De ce qu'il ajouta j'ai perdu souvenance,
Car mes yeux m'entraînaient comme avec violence
Vers la tour élevée au sommet rougissant.

Où je vis se dresser, sanglantes et meurtries,
Trois larves de l'Enfer, les hideuses Furies.
Ces monstres de la femme avaient les traits et l'air ;

Des hydres à leurs flancs se tordaient en ceinture :
Des serpents, des aspics formaient leur chevelure
Et tressaient leur couronne à ces fronts de l'Enfer.

Et lui qui reconnut les suivantes cruelles
De la reine qui trône aux douleurs éternelles[12] :
« C'est la triple Erynnis, me dit-il, vois-tu bien?

Celle qui s'est dressée à gauche, c'est Mégère,
Celle qui pleure à droite, Alecto ; la dernière,
Au milieu, Tisiphone. » Il n'ajouta plus rien.

Elles se déchiraient et le sein et la tête,
Et poussaient de tels cris que moi près du poète
Je courus me serrer, de terreur tout saisi.

« Viens, » du haut de la tour criaient-elles ensemble,
« Viens le changer en pierre, ô Méduse ! qu'il tremble !
Trop doucement Thésée[13] autrefois fut puni. »

« Tourne-toi, tiens tes yeux fermés, » me dit le sage;
« De Gorgone un instant si tu voyais l'image,
Tu ne reverrais plus la lumière des cieux. »

Ainsi parla mon maître, et lui-même en arrière
Il me fit retourner et fermer ma paupière,
Et de ses mains encore il me couvrit les yeux.

Vous dont l'esprit est sain, l'intelligence ferme,
Découvrez la leçon que le poète enferme,
Sous le voile brodé des vers mystérieux

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