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Les chants VI à XI de Inferno - L'enfer de Danté

La Rédaction
ARGUMENT DU CHANT VI

Arriv√©e au troisi√®me cercle, o√Ļ sont punis les gourmands. Le monstre Cerb√®re est commis √† leur garde ; il les assourdit de ses aboiements, les harc√®le et les mord. En m√™me temps sur les ombres p√©cheresses tombe une pluie √©ternelle m√™l√©e de gr√™le et de neige. Dante rencontre parmi les damn√©s un Florentin fameux par sa gourmandise, et l'interroge sur l'issue des discordes intestines qui d√©chirent Florence.

CHANT SIXI√ąME

Lorsque que j'eus recouvré mes sens et ma pensée
Que ces deux malheureux avaient bouleversée,
Et repris mes esprits confus et contristés,

Tout à l'entour de moi, par devant, par derrière,
Partout o√Ļ je portais mes yeux dans la carri√®re,
C'étaient nouveaux tourments et nouveaux tourmentés.

Nous étions au milieu de la troisième orbite;
La pluie y tombe à flots, froide, lourde, maudite,
Tombant toujours la même et pour l'éternité.

Une grêle serrée, une eau neigeuse et sale,
Traversent l'air obscur de l'enceinte infernale ;
Le sol qui les reçoit en est tout infecté.

Cerbère, la cruelle et monstrueuse bête,
Aboie, et l'aboiement sort de sa triple tête,
Contre les malheureux plongés dans cet Enfer.

L'Ňďil en feu, la crini√®re immonde et tout sanglante,
Ayant peine à porter sa gorge pantelante,
Il va les déchirant de ses griffes de fer.

Eux hurlent sous la pluie, et, pour toute allégeance,
Ils présentent un flanc, puis l'autre à la souffrance.
Les malheureux pécheurs bien souvent se tournaient !

Quand Cerbère nous vit entrer au sombre asile,
Il nous montra ses crocs menaçants, le reptile !
De rage et de fureur tous ses membres tremblaient.

Mais mon guide aussit√īt, d'un mouvement rapide,
Se baisse, et remplissant ses mains de terre humide,
En jette une poignée au dragon affamé.

Tel un chien, si d'abord famélique il aboie,
Aussit√īt qu'en ses crocs il a tenu sa proie,
Se tait et la dévore immobile et calmé;

Ainsi fut apaisé le monstre abominable,
Et je n'entendis plus cette voix effroyable,
Qui glace tant les morts qu'ils voudraient être sourds.

Nous passions en foulant les ombres palpitantes,
Images des vivants et qu'on dirait vivantes ;
La pluie à flots pesants tombait, tombait toujours,

Et ces pauvres esprits restaient gisant par terre.
Un seul se souleva sur son lit de misère,
En nous voyant passer et devant lui venir.

— « O toi que l'on conduit dans cet Enfer terrible,
Reconnais-moi, » dit-il, « s'il est encor possible :
M√™me temps nous a vus, toi vivre et moi mourir. »

Moi je lui r√©pondis : « Ton angoisse peut-√™tre
Alt√®re ton visage et te fait m√©conna√ģtre ;
Je ne me souviens pas de t'avoir vu vivant.

Qui donc es-tu, pécheur? dis-nous quel fut ton vice?
Quel crime t'a jeté dans un pareil supplice?
S'il n'est le plus cruel, c'est le plus rebutant. »

Il me dit : « Dans la vie o√Ļ fleurit l'esp√©rance
J'habitais ton pays natal, cette Florence
Au sein gonflé d'envie et déjà consumé.

Vous me donniez le nom de Ciacco,[1] nom inf√Ęme,
La vile gourmandise a d√©grad√© mon √Ęme ;
Pour elle tu me vois sous la pluie ab√ģm√©.

Et je ne suis pas seul malheureux et coupable :
Pour semblable péché subit peine semblable
Chacun de ces damn√©s. » Il cessa de parler,

Et moi je r√©pondis : « O Ciacco, ta d√©tresse
Me fait venir aux yeux des larmes de tristesse.
Mais Florence? sais-tu, peux-tu me révéler

Quand elle finira cette guerre intestine?
« De ces d√©chirements quelle est donc l'origine?
N’est-il pas un seul juste parmi ces insens√©s? »

Il r√©pondit : « Apr√®s une longue querelle,
Ils en viendront au sang, à la lutte mortelle;
Par les enfants du bois[2]les Noirs seront chassés.

Mais après trois soleils, reprenant l'avantage,
Les proscrits chasseront la faction sauvage
Par tel qui maintenant louvoie entre les deux.[3]

Longtemps ils lèveront leur tête triomphante ;
« Leur domination sera dure et pesante ;
« Leur haine sera sourde aux vaincus malheureux;

Deux justes[4] sont restés ; mais leurs voix sont perdues ;
L’avarice et l'Envie ensemble confondues
Ont jet√© dans les cŇďurs leurs brandons pour toujours. »

Ici l’ombre se tut. Je lui dis : « Ton langage
M’√©meut, mais parle-moi, de gr√Ęce, davantage,
Et prolonge un moment ces instructifs discours.

Farinata, Mosca, Rusticucci, tant d'autres,
De douceur et de paix intelligents ap√ītres,
Arrigha, Tegghaio, ces hommes vertueux,

O√Ļ donc sont-ils? Dis-moi quelle est leur destin√©e?
Leur vie a-t-elle été punie ou pardonnée?
Souffrent-ils dans l'Enfer? Au Ciel sont-ils heureux? »

« ― Ils ont port√© le poids d'autres p√©ch√©s damnables ;
Tu les verras parmi les √Ęmes plus coupables,
Si tu descends plus bas dans cet Enfer maudit.

Mais quand tu reverras la lumière chérie,
Rappelle ma mémoire aux hommes, je t'en prie :
Ne m’interroge plus maintenant; j'ai tout dit. »

Lors il tourna sur moi comme un regard suprême,
Puis inclinant son front courbé sous l'anathème,
Dans l’amas des esprits je le vis se plonger.

« Ils ne se l√®veront d'ici, » dit le po√®te,
« Que lorsque sonnera la divine trompette,
Quand le puissant vengeur viendra pour les juger.

Chacun retrouvera sa triste sépulture,
Et reprenant sa chair et sa p√Ęle figure,
Entendra ce qui doit √† jamais retentir.[5] »

Ainsi nous traversions à pas lents cette fange,
Ces ombres, cette pluie, indicible mélange,
En devisant un peu de la vie à venir.

« Ma√ģtre, » disais-je, « apr√®s la sentence supr√™me,
Leur souffrance, dis-moi, sera-t-elle la même?
Verront-ils s'adoucir ou cro√ģtre leur malheur?

Et lui : « Rappelle-toi la doctrine du Ma√ģtre[6]
De la perfection plus se rapproche un être,
Plus il doit ressentir la joie et la douleur.

Il est vrai que toujours à la race maudite
Cette perfection de l'être est interdite;
Mais ils sont plus complets sous la chair et le sang. »

En conversant ainsi dans la sombre atmosphère,
Nous achevions le tour de la troisième sphère,
Et nous venions au point o√Ļ la route descend ;

Là se tenait Plutus,[7]l'ennemi tout-puissant.


 ARGUMENT DU CHANT VII

An seuil du quatri√®me cercle, Dante est arr√™t√© par Plutus, d√©mon de l'avarice et gardien de ce s√©jour. Le monstre s'apaise √† la voix de Virgile, et Dante s'avance dans le cercle. L'enceinte est occup√©e, moiti√© par les avares, moiti√© par les prodigues. Ils poussent devant eux d'√©normes poids de tout l'effort de leur poitrine, courant √† la rencontre les uns des autres, s'entre-heurtant et se reprochant le vice contraire qui les s√©pare. En pr√©sence des tourments de ces √Ęmes que la richesse a perdues, Virgile d√©peint √† Dante les vicissitudes de la Fortune.

Ils passent au cinqui√®me cercle et arrivent au bord des eaux stagnantes du Styx, o√Ļ sont plong√©es les ombres de ceux qui se sont livr√©s √† la col√®re ou √† la paresse. Les col√©riques, tout nus dans le marais f√©tide, luttent ensemble et s'entre-d√©chirent. Les paresseux, plong√©s dans la vase, soupirent une plainte √©touff√©e. Les deux po√®tes arrivent au pied d'une tour.

CHANT SEPTI√ąME

« Hol√†, pape Satan ! hol√† ! » Rauque et sauvage,
Ainsi cria la voix de Plutus ; mais le sage,
Mon guide, cette source immense de savoir,

Me rassura, disant : « Que la peur ne t'√©gare !
Descendons le rocher, car ce démon avare
Ne peut nous arr√™ter, si grand soit son pouvoir. »

Puis tourné vers le monstre à la gueule enflammée :
« Loup maudit, » lui dit-il, « tiens ta rage enferm√©e,
Qu'elle te rentre au corps et t'étouffe ! Tais-toi !

Car si nous descendons au gouffre expiatoire,
On l'a voulu l√†-haut, o√Ļ l'Ange de victoire[8]
Ecrasa les esprits parjures √† leur foi. »

Comme on voit par le vent une voile gonflée
Sur son m√Ęt fracass√© tomber tout enroul√©e,
Tel je vis à ces mots choir le monstre infernal.

Au quatri√®me cercle ainsi nous descend√ģmes,
Enfonc√©s plus avant dans les plaintifs ab√ģmes
Qui de notre univers engouffrent tout le mal.

Ah ! Justice de Dieu ! Quelles mains vengeresses
Ont amassé ces maux et toutes ces tristesses?
Que nos fautes ainsi puissent nous déchirer !

Tels, au gouffre o√Ļ Charybde ameute ses col√®res,
Les flots contre les flots heurtés en sens contraires,
Tels je vis les damnés ici se rencontrer.

La foule plus qu'ailleurs me paraissait nombreuse.
De deux c√īt√©s venait cette gent malheureuse,
Gémissant et poussant devant soi des blocs lourds.

Ils se heurtaient ensemble au bout de la carrière,
Et puis se retournaient brusquement en arrière,
Criant : —« Pourquoi jeter? »—« Pourquoi garder toujours? »

Et sans cesse ils allaient et revenaient sans cesse
D'un point à l'autre point de ce lieu de détresse,
Toujours se renvoyant l'injurieux refrain.

Au milieu de leur cercle ils arrivaient à peine,
Qu'ils couraient se choquer à la joute prochaine ;
Et moi qui me sentais le cŇďur triste et chagrin :

— « Ma√ģtre, fis-je, quelle est cette race profane?
Ont-ils tous été clercs et porté la soutane
Ceux que je vois √† gauche et qui sont tonsur√©s? »

Virgile r√©pondit : « Ils furent sur la terre,
Myopes d'intelligence et de fol caractère,
Dans l'emploi de leurs biens toujours immodérés.

Leur voix bien assez haut nous le crie, il me semble,
Quand aux deux points du cercle arrivés tous ensemble,
Leurs péchés opposés les tournent séparés.

Ces têtes que tu vois de cheveux dépouillées,
Ce sont clercs, cardinaux, papes, √Ęmes souill√©es
Qu'asservit l'avarice √† ses d√©sirs outr√©s. »

Je repartis : « Parmi tous ces damn√©s, mon ma√ģtre,
Il en est quelques-uns que je devrais conna√ģtre
Et que j'ai vus plong√©s dans ce vice odieux. »

— « Tu l'esp√®res en vain, » me dit-il ; « l'infamie
Qui les avait couverts pendant leur triste vie ;
Répand sur eux son ombre et les voile à nos yeux.

Entre-heurtés ainsi dans la nuit éternelle,
Ils se réveilleront dans leur tombe mortelle,
Ceux-ci les cheveux ras, ceux-là le poing fermé.

Amasser, prodiguer, c'est l'un ou l'autre vice
Qui les priva du Ciel pour courir cette lice.
Ce qu'elle a de poignant ne peut être exprimé.

Or, mon fils, tu peux voir le vide et la poussière
Des biens qui sont commis à la Fortune altière
Et que l'homme mortel poursuit mal à propos.

On pourrait rassembler l'or dont la terre est pleine;
En vain ! à ces esprits harassés, hors d'haleine,
Il ne donnerait pas un instant de repos. »

— « Ma√ģtre, » lui dis-je, « un mot encore : Quelle est-elle
Cette Fortune avare et qui tient sous son aile
Les richesses, les biens du monde tout entier? »

— « Oh, » s'√©cria Virgile, « aveugles cr√©atures,
L'ignorance vous perd en des routes obscures !
Entends donc ma parole et reste au vrai sentier.

Celui qui contient tout et que rien ne surpasse,
Donna leur guide aux cieux qu'il lançait dans l'espace,
Et les fit tour à tour l'un pour l'autre briller,

En leur distribuant une égale lumière :
Ainsi sur les splendeurs et les biens de la terre,
Une main conductrice eut charge de veiller,

Quand le temps est venu, c'est elle qui les mène,
Malgré tous les efforts de la prudence humaine,
D'un peuple à l'autre peuple et d'un sang dans un sang.

Une race languit, l'autre règne superbe
Suivant qu'elle a voulu ; comme un serpent sous l'herbe
Elle se cache, esprit invisible et puissant.

Votre savoir n'a point de défense contre elle :
Elle pourvoit, décide, elle est reine immortelle
Et de son règne au Ciel elle poursuit le cours.

Ses révolutions n'ont ni trêve ni cesse ;
C'est la nécessité divine qui la presse,
La force de courir et de changer toujours.

Telle est cette Fortune insultée et honnie
Même alors que sa main devrait être bénie,
Et que maudit l'ingrat comblé par sa faveur.

Mais elle est bienheureuse et sourde à ces injures,
Et sereine au milieu des pures créatures
Elle roule sa sphère en paix dans son bonheur.

Maintenant descendons à plus grande infortune.
Nous ne pouvons tarder : déjà l'une après l'une
Chaque lumi√®re au ciel commence √† s'obscurcir. »

Nous coup√Ęmes alors le cercle √† l'autre rive,
O√Ļ les flots bouillonnants d'une source d'eau vive
Dans un ruisseau tombaient et le faisaient grossir.

Sombre et noire semblait la couleur de ces ondes ;
Et nous, suivant le cours de leurs vagues immondes,
Dans un autre chemin descendions tous les deux.

Parvenu jusqu'au pied d'une plage livide,
Le ruisseau qui s'endort forme un marais fétide :
Styx est le nom qu'on donne à cet étang hideux.

Je m'arrêtai saisi par- un spectacle étrange
Je vis des malheureux plongés dans cette fange
Qui combattaient tout nus et les yeux tout ardents;

Des pieds, des poings, des fronts se frappant avec rage
Et lambeaux par lambeaux dans leur lutte sauvage
Entre eux se déchirant le corps avec les dents.

Mon bon ma√ģtre me dit : « Mon fils, tu vois les √Ęmes
De ceux que la col√®re a br√Ľl√©s de ses flammes.
Ce n'est pas tout : je tiens à te faire savoir

Que sous cette onde encor soupire une autre race;
Elle fait bouillonner les flots à la surface,
Partout autour de nous comme tu peux le voir.

Fichés dans le limon, entends ces pécheurs dire :
 « Air doux et gai soleil, rien ne nous fit sourire :
Nous portions dedans nous une lourde vapeur.

Maintenant nous pleurons au fond de ces eaux sombres.»
En sons entrecoupés ces paresseuses ombres
Coassent lentement leur hymne de douleur.

Ainsi, suivant le bord des ondes limoneuses,
Les regards attach√©s sur ces √Ęmes fangeuses,
Du fétide marais nous achevions le tour :

Et parv√ģnmes enfin jusqu'au pied d'une tour.


 ARGUMENT DU CHANT VIII

Une barque para√ģt sur le lac, r√©pondant √† des signaux partis de la tour. C'est la barque du d√©mon Phl√©gias. Virgile et Dante y montent et traversent le Styx. Pendant le trajet, ils rencontrent l'ombre de Philippe Argenti, Florentin fameux par ses emportements. Il est assailli par les autres ombres furieuses, et dispara√ģt bient√īt dans la bourbe. Les deux po√®tes d√©barquent devant la cit√© de Dit√©. Des d√©mons mena√ßants en d√©fendent le seuil ; mais Virgile rassure Dante en lui annon√ßant un divin auxiliaire qui triomphera de leur r√©sistance.

CHANT HUITI√ąME

Suivons de mon récit la trame continue :
Avant d'atteindre au pied de la tour haute et nue,
Vers le fa√ģte d√©j√† nos regards se portaient.

Deux fanaux au sommet balançaient leur lumière;
Un autre feu semblait leur répondre, en arrière,
Si lointain que nos yeux à peine le voyaient.

J'interrogeai mon ma√ģtre : « Oc√©an de science ! »
Dis-je « pourquoi ces feux? et cet autre √† distance?
Et quelles mains l√†-haut font briller ces signaux? »

Il me dit : « Tu peux voir, l√†-bas, si l'onde impure
N'a pas de ses vapeurs troublé ta vue obscure,
Celui que l'on attend s'approcher sur les eaux. »

Léger comme une flèche et telle dans l'espace
√Čchapp√©e √† la corde elle fend l'air et passe,
J'aperçus dans l'instant un esquif tout petit

Qui glissait sur les eaux comme à notre poursuite.
Par un seul nautonier la barque était conduite;
Il s'√©criait : « Enfin, tu viens, tra√ģtre maudit ! »

« Phl√©gias,[9] Phl√©gias, » dit aussit√īt Virgile,
« Tais-toi ! pour cette fois ta rage est inutile.
Tu ne nous auras plus, sit√īt l'√©tang pass√©. »

Tel un homme soudain trompé dans son attente
Cache au fond de son cŇďur le fiel qui le tourmente,
Tel Phlégias, du coup secrètement blessé.

Mon guide descendit alors dans la nacelle,
Et moi j'y mis le pied après lui ; le bois frêle
Ne parut se charger que quand j'y fus entré.

Et d√®s que tous les deux nous f√Ľmes dans la barque,
Elle partit, creusant une plus forte marque
Sur le flot doucement d'ordinaire effleuré.

Tandis que nous courions sur l'eau morte, à la proue
Du fant√īme se dresse et tout couvert de boue :
— « Avant l'heure tu viens, » dit-il, « qui donc es-tu? »

« Je ne fais que passer dans ce lieu d'anath√®me ;
Pour te souiller ainsi qui donc es-tu toi-m√™me? »
« H√©las, je suis une ombre en pleurs, tu l'as bien vu.

— « Eh bien, lui r√©pondis-je, √™tre indigne, demeure;
Demeure dans ta boue, esprit maudit, et pleure !
Car je te reconnais sous ton masque fangeux. »

L'ombre alors étendit ses mains vers la nacelle,
Mais mon ma√ģtre aussit√īt la repoussa loin d'elle,
Disant : « Vers tes pareils, va-t'en, chien furieux ! »

Puis, jetant ses deux bras à l'entour de ma tête,
Il m'embrasse et me dit : « O cŇďur fier, cŇďur honn√™te,
Bénis et bienheureux les flancs qui t'ont porté !

Des fureurs de l'orgueil cette √Ęme est encor noire
Et pas une vertu n'a paré sa mémoire ;
Ici, c'est un démon dans la fange irrité.

Que de grands rois, là-haut, qui font trembler le monde,
Giront comme des porcs dans cette bourbe immonde,
Ne laissant apr√®s eux que d'horribles m√©pris ! »

Et moi je dis : « J'aurais du plaisir, √ī mon ma√ģtre,
A voir dans le bourbier ce p√©cheur dispara√ģtre
Avant que de ce lac tous deux soyons sortis. »

— « Avant qu'√† nos regards la rive ne paraisse,
Tu pourras contenter le d√©sir qui te presse, »
Dit-il, « et devant toi va s'accomplir ton vŇďu. »

Aussit√īt des esprits je vis l'impure tourbe
Harceler à l'envi le pécheur dans sa bourbe.
Et maintenant encor j'en loue et bénis Dieu !

« Sur Philippe Argenti, » criaient-ils, « anath√®me ! »
L'insensé Florentin, tourné contre lui-même,
Semblait se déchirer le corps avec les dents.

Il disparut. Plus loin, une rumeur plaintive
Vint frapper tout à coup mon oreille attentive ;
Inquiet, devant moi j'ouvris des yeux ardents.

— « A nos regards, mon fils, » dit alors mon bon ma√ģtre,
La cit√© dont le nom est Dit√©[10] va para√ģtre
Avec ses habitants nombreux et d√©sol√©s. »

— « Au fond de la vall√©e, √ī ma√ģtre, » r√©pondis-je,
« J'en vois d√©j√† les murs tout vermeils, quel prodige !
De la flamme on dirait qu'ils sortent tout br√Ľl√©s. »

« L’√©ternel feu, » dit-il, « qui ronge ses entrailles,
De la cité terrible a rougi les murailles,
Ainsi que tu le vois dans ce profond Enfer. »

Nous entr√Ęmes bient√īt, par une route creuse,
Dans les fossés bordant la cité douloureuse.
Les murs, en approchant, me paraissaient de fer.

Après un long circuit, de sa voix la plus forte
Le nocher nous cria : « Sortez, voici la porte ! »
Nous étions arrivés et nous touchions au bord.

Sur le seuil foisonnait cette race perverse,
Anges précipités du Ciel comme une averse.
Furieux ils criaient : « Qui donc avant la mort

Dans l'empire des morts ose marcher indigne? »
Et mon avis√© ma√ģtre √† ces d√©mons fait signe
De vouloir en secret leur parler un moment.

Lors contenant un peu la fureur qui les presse,
Ils dirent : « Viens toi seul, mais lui, qu'il disparaisse,
Lui qui dans ce royaume entre si hardiment !

Puisqu'il a pu tenter cette folle aventure,
Qu'il trouve son chemin dans la contrée obscure !
Et toi qui l'as guid√©, reste ici d√©sormais ! »

Lecteur, en entendant, ces paroles de rage,
Tu peux te figurer si je repris courage !
Sur la terre je crus ne revenir jamais.

— « Guide ch√©ri, toi qui dans mon √Ęme inqui√®te
As mis plus de sept fois le calme, et de ma tête
√Čcart√© les p√©rils qui se dressaient hideux,

Ne m'abandonne pas dans la désespérance,
Et s'il est défendu que plus loin je m'avance,
Retournons promptement sur nos pas, tous les deux ! »

Et lui qui jusque-l√† m'avait conduit: « Courage ! »
Me dit-il, « nul ne peut nous fermer ce passage;
Un plus puissant que tous a dirigé nos pas.

Attends-moi dans ces lieux, et de bonne espérance
R√©conforte et nourris ton √Ęme en d√©faillance :
Dans le monde infernal tu ne resteras pas. »

Ce disant, mon bon père au milieu de la route
M'abandonne, et tout seul je reste en proie au doute,
Boulant le pour, le contre, en mon cŇďur agit√©.

Je ne pouvais ou√Įr ce qu'aux √Ęmes rebelles
Il disait; mais à peine il parlait avec elles
Que toutes à l'envi couraient vers la cité.

Mon ma√ģtre s'avan√ßa; mais cette arm√©e hostile
Lui ferma brusquement les portes de la ville,
Et, demeuré dehors, il revint à pas lents.

L'Ňďil √† terre et le front d√©pouill√© d'assurance,
Il soupirait, disant : « Quelle est donc la puissance
Qui ferme devant moi le seuil des lieux dolents ? »

Puis √† moi: « Nous vaincrons, bien que je m'en irrite,
L'obstacle suscité par la race proscrite,
Malgré leur résistance et malgré leur courroux.

Je connais leur audace et leur vieille insolence;
Ailleurs ils ont usé de cette violence :
Le seuil qu'ils défendaient est encor sans verrous.[11]

C’est la porte o√Ļ tu vis l'inscription fatale.
Et déjà, descendant la vallée infernale,
Quelqu'un traverse seul les cercles de la mort,

Par qui cette cit√© s'ouvrira sans effort. »


 ARGUMENT DU CHANT IX

Arr√™t√©s devant les portes de Dit√©, effray√©s par l'apparition des Furies, les deux po√®tes sont enfin secourus par l'ange envoy√© du Ciel. Ils entrent dans la cit√©. C'est le s√©jour o√Ļ sont punis les incr√©dules, plong√©s dans des tombeaux br√Ľlants. Dante s'avance avec Virgile entre ces tombes et les murailles de la cit√©.

CHANT NEUVI√ąME

Cette p√Ęle frayeur peinte sur mon visage,
Quand je vis sur ses pas s'en retourner le sage,
Fit rentrer dans son cŇďur le trouble d'un moment

Comme un homme écoutant attentif, il se baisse,
Car dans l'obscurité de l'atmosphère épaisse
Ses regards incertains plongeaient malaisément.

« Il faudra bien forcer le seuil qu'on nous dispute,
Me dit-il, « ou sinon... quelqu'un s'offre √† la lutte...
Ah ! j'ai h√Ęte de voir notre alli√© venir ! »

Je vis bien qu'il couvrait par une autre pensée
La phrase que d'abord il avait commencée,
Et que les derniers mots ne semblaient pas finir.

Et d'un surcro√ģt de peur mon √Ęme fut frapp√©e ;
J'interprétais à mal sa phrase entrecoupée
Et peut-être en tirais un augure trop noir.

— « Jamais, » lui demandai-je, « en cette triste conque
A-t-on vu p√©n√©trer, ma√ģtre, un esprit quelconque
Condamn√© seulement √† languir sans espoir? »

Virgile r√©pondit : « Il n'est pas ordinaire
Qu'un des esprits du cercle o√Ļ je vis puisse faire
Ce long et dur chemin que pour toi j'entrepris.

Il est vrai que déjà dans ces lieux de misère
J'entrai par l'art maudit d'Erycto, la mégère
Qui savait dans leurs corps rappeler les esprits

Je venais de quitter ma dépouille mortelle,
Lorsque je dus passer par cette citadelle
Pour tirer un esprit du cercle de Judas.

Ce cercle est le plus bas et c'est le plus funeste
Et le plus éloigné de la sphère céleste.
Va, je sais le chemin ; ainsi, ne tremble pas !

Ce marais, d'o√Ļ s'exhale une vapeur affreuse,
Enserre en ses contours la cité douloureuse
O√Ļ nous ne pouvons plus entrer qu'en mena√ßant. »

De ce qu'il ajouta j'ai perdu souvenance,
Car mes yeux m'entra√ģnaient comme avec violence
Vers la tour élevée au sommet rougissant.

O√Ļ je vis se dresser, sanglantes et meurtries,
Trois larves de l'Enfer, les hideuses Furies.
Ces monstres de la femme avaient les traits et l'air ;

Des hydres à leurs flancs se tordaient en ceinture :
Des serpents, des aspics formaient leur chevelure
Et tressaient leur couronne à ces fronts de l'Enfer.

Et lui qui reconnut les suivantes cruelles
De la reine qui tr√īne aux douleurs √©ternelles[12] :
« C'est la triple Erynnis, me dit-il, vois-tu bien?

Celle qui s'est dressée à gauche, c'est Mégère,
Celle qui pleure à droite, Alecto ; la dernière,
Au milieu, Tisiphone. » Il n'ajouta plus rien.

Elles se déchiraient et le sein et la tête,
Et poussaient de tels cris que moi près du poète
Je courus me serrer, de terreur tout saisi.

« Viens, » du haut de la tour criaient-elles ensemble,
« Viens le changer en pierre, √ī M√©duse ! qu'il tremble !
Trop doucement Th√©s√©e[13] autrefois fut puni. »

« Tourne-toi, tiens tes yeux ferm√©s, » me dit le sage;
« De Gorgone un instant si tu voyais l'image,
Tu ne reverrais plus la lumi√®re des cieux. »

Ainsi parla mon ma√ģtre, et lui-m√™me en arri√®re
Il me fit retourner et fermer ma paupière,
Et de ses mains encore il me couvrit les yeux.

Vous dont l'esprit est sain, l'intelligence ferme,
Découvrez la leçon que le poète enferme,
Sous le voile brodé des vers mystérieux

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