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lundi 17 février 2020

L'écrivain humaniste Mouloud Feraoun "J’ai écrit Le Fils du pauvre à la lumière d’une lampe à pétrole


Mouloud Feraoun, a vu le jour au coeur de la Kabylie profonde, à Tizi Hibel (à Ath Douala), un certain 8 mars 1913.

De son vrai nom de famille Aït-Chabane, Feraoun étant le nom attribué par l’état-civil français. Mouloud Feraoun a fréquenté l’école de Tizi-Hibel à partir de l’âge de 7 ans. C’est un garçon très studieux qui étudie jusqu’à tard le soir.

En 1928, il est boursier à l’école primaire supérieure de Tizi-Ouzou. En 1932, il est reçu au concours d’entrée de l’école normale de Bouzaréah Alger (actuelle École normale supérieure de lettres et sciences humaines). Il y fait la connaissance d’Emmanuel Roblès. En 1935, il est nommé instituteur à Tizi-Hibel où il épouse sa cousine Dehbia dont il aura 7 enfants.

En 1946, il est muté à Taourirt-Moussa. En 1952, il est nommé directeur du cours complémentaire de Fort-National. En 1957, nommé directeur de l’école Nador de Clos-Salembier, il quitte la Kabylie pour Alger. Dans la préface du roman « La Terre et le Sang », Emmanuel Roblès écrit : « Mouloud Feraoun avait dû quitter Fort National où il enseignait, à la suite d’une mauvaise affaire avec un fonctionnaire, réputé pour sa cruauté. Il accepta la direction d’une école en bordure d’Alger, au Clos Salembier, parce que cela nous rapprochait. J’habitais alors un quartier voisin. Malgré l’amitié dont nous l’entourions, il ne cessait de regretter la Kabylie. Il n’aimait pas Alger, où à la lettre, il se sentait déraciné. Puis vinrent pour Feraoun comme pour nous tous les premières lettres de menace. Loin d’en être intimidé, ces lettres anonymes parurent au contraire l’affermir davantage dans ses convictions, dans son espoir d’une Algérie où il n’y aurait plus ni vainqueurs ni vaincus, mais seulement des hommes délivrés « d’une séculaire injustice ». Cependant elles ajoutaient à son angoisse. Elles étaient le signe même de cette folie qui allait amplifier encore le malheur des uns et des autres, de cette folie qui devait le tuer à l’approche d’un printemps de mort. De toute manière, ces menaces l’incitèrent à agir et à témoigner. On le vit, à Alger, à la tribune d’une manifestation de libéraux. On lut à Paris des messages de lui, lucides et réfléchis. »

En 1951, il est en correspondance avec Albert Camus, le 15 juillet, il termine La Terre et le Sang, récompensé en 1953 par le Prix du roman populiste.

En 1960, il est inspecteur des centres sociaux (créés sur l’initiative de Germaine Tillion) à Château-Royal près de Ben-Aknoun. Avec cinq de ses collègues, dont l’inspecteur d’académie Max Marchand, c’est là qu’il est assassiné par l’OAS le 15 mars 1962 à quatre jours du cessez-le-feu.

Mouloud Feraoun a commencé son premier roman autobiographique Le fils du pauvre en 1939 ; il n’est publié qu’en 1950 à compte d’auteur. Ce n’est qu’en 1954 que Le Seuil le publie, expurgé des soixante-dix pages relatives à l’école normale de Bouzaréah.
Les éditions du Seuil publient, en 1957, Les chemins qui montent, la traduction des Poèmes de Si Mohand étant éditée par les Editions de Minuit en 1960. Son Journal, rédigé de 1955 à 1962 est remis au Seuil en février 1962 et ne sera publié qu’après sa mort.

Nous publions ci-après cette lettre que Mouloud Feraoun a envoyée à Albert Camus.

« Cher Monsieur,
Je viens de recevoir ici, à Taourirt-Moussa, la visite de mon amis Roblès. Il m’a dit tout le bien que vous pensez de mon petit ouvrage et m’a donné votre adresse que je désirais connaître depuis longtemps. L’hiver dernier j’avais demandé à Pierre Martin du S.C.I de vous faire parvenir un exemplaire du “Fils du Pauvre”. Lui aussi pouvait me communiquer votre adresse mais je n’avais osé vous écrire.

Je suis très heureux d’avoir réussi à vous intéresser parce que je vous connais depuis longtemps. Je vous ai vu en 1937 à Tizi-Ouzou. Nous étions alors bien jeunes. Vous écriviez des articles sur la Kabylie dans Alger républicain qui était notre journal, puis j’ai lu la Peste et j’ai eu l’impression d’avoir compris votre livre comme je n’en avais jamais compris d’autres; J’avais regretté que parmi tous ces personnages il n’y eût aucun indigène et qu’Oran ne fût à vos yeux qu’une banale préfecture française.

Oh ! ce n’est pas un reproche. J’ai pensé simplement que, s’il n’y avait pas ce fossé entre nous, vous nous auriez mieux connus, vous vous seriez senti capable de parler de nous avec la même générosité dont bénéficient tous les autres. Je regrette toujours, de tout mon cœur, que vous ne nous connaissiez pas suffisamment et que nous n’ayons personne pour nous comprendre, nous faire comprendre et nous aider à nous connaître nous-mêmes.

J’ai l’intention d’écrire, de parler de nos compatriotes tels que je les vois mais j’ai pas d’illusions. Ma vue sera forcément trop courte et mes moyens trop réduits car il n’est pas vrai que le bon sens soit si bien partagé qu’on le dit. Si je parvenais à un jour à m’exprimer sereinement, je le devrais à votre livre – à vos livres qui m’ont appris à me connaître puis à découvrir les autres, et à me constater qu’il me ressemblent.

Ne puis-je donc pas me payer ce ridicule : tenter à mon tour d’expliquer les Kabyles et montrer qu’ils ressemblent à tout le monde ? A tous les Algériens, par exemple ? Ce fossé qui s’élargit stupidement, ne faudrait-il pas essayer de le combler ? Bien entendu, il ne m’en coûtera pas d’échouer. Je suis un bon maître d’école; j’ai beaucoup d’élèves; j’aime ma classe. Je ne demande rien et je rêve à mon aise. J’ai réussi à attirer sur nous l’attention de Audisiau, Camus, Roblès. Le résultat est magnifique. Vous êtes Algériens tous trois et vous n’avez pas à nous ignorer…

J’aurai besoin de votre indulgence pour cette longue lettre. Peut-être trouverez-vous que je prends trop de liberté à vous parler ainsi. Ce sera la preuve que mes paroles n’arrivent pas à dire ma pensée et que j’ai eu tort de vouloir écrire.

Ne retenez de tout ceci que mes vifs remerciement par les encouragements précieux que Roblès me rapporte de Paris. »

M. Feraoun
Taourirt-Moussa le 27 Mai 1951
Voici une interview qu'il a accordé :

Parlez-moi de votre premier roman...
J’ai écrit Le Fils du pauvre pendant les années sombres de la guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole. J’y ai mis le meilleur de mon être.
Roman autobiographique, n’est-ce pas ?
Oui... Je suis très attaché à ce livre, d’abord parce que je ne mangeais pas tous les jours à ma faim alors qu’il sortait de ma plume, ensuite parce qu’il m’a permis de prendre conscience de mes moyens. Le succès qu’il a remporté m’a encouragé à écrire d’autres livres.
Que faisait votre père ?
A l’époque de ma naissance, il était cultivateur. Mais, dès avant 1910, il avait dû quitter le sol natal pour chercher ailleurs du travail.
En ce temps-là, les Kabyles n’allaient pas encore en France, mais dans le Constantinois. Par la suite, il se rendit dans les mines du Nord - à Lens, exactement - et de là dans la région parisienne. Il travaillait aux Fonderies d’Aubervilliers lorsqu’il fut accidenté.
On peut dire de mon père qu’il s’est donné beaucoup de mal pour élever sa nichée. 
Combien eut-il d’enfants ?
Cinq dont deux garçons. Mon frère cadet est aussi instituteur. 
Dans Le Fils du pauvre, vous avez raconté - bien sûr en les transposant sur le plan romanesque - votre enfance et vos études. Vous êtes arrivé à votre but à la force des poignets. J’ai beaucoup admiré votre courage...
Grâce à la compréhension d’un de mes maîtres, j’obtins une bourse, commençais mes études à Tizi Ouzou et les achevais à l’Ecole normale d’Alger. 
Quand avez-vous été nommé instituteur ?
En 1935. Depuis cette date, j’ai enseigné dans différents postes et principalement à Taourirt Moussa, à deux kilomètres de mon village natal, de 1946 à 1952. 
Vous êtes actuellement directeur de l’école de garçons de Fort-National
Oui, depuis octobre dernier. Ecole de 300 élèves avec cours complémentaires. 
Satisfait ?
Ça va. Nous avons l’eau courante et l’électricité. Le médecin et le pharmacien sont à proximité. Les enfants travaillent ; ils sont assidus, sans doute parce qu’ils sont dévorés du besoin de connaître. 
Vous êtes marié, n’est-ce pas ?
Et j’ai six enfants ; mon aîné a 13 ans.
(Nous en venons à La Terre et le Sang. Mouloud Feraoun parle, parle... On sent que ce livre a requis toute sa sollicitude pendant de longs mois. L’oeuvre vit encore en lui, bien que le manuscrit soit déjà à Paris.) 
Comment vous est venue l’idée de ce nouveau roman ?
Je vous disais à l’instant que le succès de mon premier ouvrage m’avait encouragé à écrire d’autres livres. Il faut ajouter ceci : l’idée m’est venue que je pourrais essayer de traduire l’âme kabyle. D’être un témoin. Je suis de souche authentiquement kabyle. J’ai toujours habité la Kabylie. Il est bon que l’on sache que les Kabyles sont des hommes comme les autres. Et je crois, voyez-vous, que je suis bien placé pour le dire. Vous noterez que ma décision prise, quelqu’un m’a constamment tarabusté, mis la plume entre les pattes. C’est mon ami Roblès que je connais depuis 20 ans. Chaque fois : "Où en es-tu ?", "Travaille sec", "J’attends ton roman". Il est venu à plusieurs reprises me relancer à Taourirt et, pour sa voiture, ce fut chaque fois une expédition. Dites bien que, pour lui, l’amitié n’est pas un vain mot. 
Quel est le sujet de La Terre et le Sang ?
J’ai pensé que l’émigration des Kabyles pouvait donner matière à un ou plusieurs ouvrages dignes d’intérêt. J’ai distingué deux périodes : de 1910 à 1930 et de 1930 aux années que nous vivons. La Terre et le Sang est consacré à la première période. J’écrirai un autre roman sur la seconde période. 
Pourquoi deux périodes ?
A mon avis, il y a une grande différence entre ces deux périodes. La psychologie des Kabyles d’aujourd’hui se rendant en France n’est plus du tout celle des Kabyles qui leur ont ouvert la route. Les Kabyles de 1953 sont mieux armés que leurs devanciers, parce qu’ils s’adaptent plus facilement aux faons de vivre de la métropole. Par contre, il me semble que les anciens étaient davantage attachés à leur village, à leur terre, aux murs kabyles ; ils se hâtaient de retourner chez eux avec leurs économies pour améliorer leur situation au village, ce qui n’est pas automatique aujourd’hui. 
Le sujet ?
La Terre et le Sang relate l’histoire d’Amer, un garçon de 14 ans, envoyé à Paris avec des voisins. Cela se passe avant la Première Guerre mondiale. D’abord cuisinier de la petite colonie de son village, le jeune Kabyle ne tardera pas à travailler dans la mine, comme ses compagnons. Un soir, il tuera accidentellement un de ses compatriotes. N’osant plus rentrer en Kabylie (où il risque d’être exécuté par la famille du défunt), il décide de vivre désormais en France. Quinze années passent. L’appel du sol natal et le désir d’une existence plus simple l’emportent sur la prudence. Accompagné de sa femme Marie, une Parisienne que la vie a meurtrie, il rentre dans son village. Deux ans après son installation, la tragédie éclatera... 
Avez-vous d’autres projets ?
Oui, car le domaine qui touche à l’âme kabyle est très vaste. La difficulté est de l’exprimer le plus fidèlement possible. 
Y aura t -il une suite au Fils du pauvre ?
Ce n’est pas impossible... Mais avant, je publierai très certainement un ouvrage illustré par Brouty, gerbe de scènes de la vie kabyle : une réunion publique, la fontaine du village, le marché, le retour des voyageurs de France, etc. Ce livre s’achèvera sur des contes kabyles. 
Quand écrivez-vous ?
Je consacre ma journée à ma tache professionnelle. J’écris mes livres la nuit et les jours de congé. Je noircis presque tous les jours de trois à quatre pages, sauf quand l’inspiration me fuit. Dans ce cas, je n’insiste pas. 
Travaillez-vous d’après un plan ?
Je commence par établir une grossière ébauche du livre, et c’est en écrivant que j’ordonne mon récit. En gros, je sais où je vais. Mais au fur et à mesure qu’avance le travail, surviennent des scènes et des situations que je n’avais pas prévues. 
Quelle attitude prenez-vous à l’égard de vos personnages ?
Je me mets honnêtement à leur place. Je les sollicite. Et, finalement, ce sont les personnages qui me disent ce que je dois écrire.
Quels livres aimez-vous ?
J’ai beaucoup lu, et de tout. Je suis aujourd’hui plus exigent que je ne l’étais hier. Je goûte les livres vraiment humains, ceux où l’écrivain a essayé d’interpréter l’homme dans toute sa plénitude. Car l’homme n’est ni franchement bon, ni franchement mauvais. L’écrivain, voyez-vous, n’a pas le droit de parler des hommes à la légère. N’êtes-vous pas de mon avis ?
Extraits d’un entretien paru en 1953. Propos recueillis par Maurice Monnoyer et publiés dans "L’Effort algérien" du 27 février 1953.

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