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Chelsea Manning et la nouvelle Inquisition

La RĂ©daction

Le gouvernement amĂ©ricain, dĂ©terminĂ© Ă  extrader et Ă  juger Julian Assange pour espionnage, doit trouver un moyen de sĂ©parer ce qu’Assange et WikiLeaks ont fait en publiant des documents classifiĂ©s qui leur ont Ă©tĂ© communiquĂ©s par Chelsea Manning de ce que le New York Times et le Washington Post ont fait en publiant le mĂȘme document. Aucune loi fĂ©dĂ©rale n’interdit Ă  la presse de publier des secrets d’État. Cependant, les voler est un crime. C’est l’enjeu de la longue persĂ©cution de Manning, qui a Ă©tĂ© renvoyĂ©e en prison le 8 mars pour avoir refusĂ© de tĂ©moigner devant un grand jury.

Si Manning, un ancien soldat de l’armĂ©e de terre, admet qu’elle a reçu des instructions de WikiLeaks et Assange sur la façon d’obtenir et de transmettre le matĂ©riel divulguĂ©, qui a rĂ©vĂ©lĂ© des crimes de guerre amĂ©ricains en Afghanistan et en Irak, l’Ă©diteur pourrait ĂȘtre jugĂ© pour vol de documents classifiĂ©s. Les poursuites contre les dĂ©nonciateurs du gouvernement ont Ă©tĂ© accĂ©lĂ©rĂ©es sous le gouvernement Obama, qui, en vertu de la loi sur l’espionnage, a accusĂ© huit personnes de fuites dans les mĂ©dias – Thomas Drake, Shamai Leibowitz, Stephen Kim, Manning, Donald Sachtleben, Jeffrey Sterling, John Kiriakou et Edward Snowden. Lorsque Donald Trump est arrivĂ© au pouvoir, le lien vital entre les journalistes d’enquĂȘte et les sources au sein du gouvernement a Ă©tĂ© rompu.
Manning, qui a travaillĂ© comme analyste du renseignement de l’armĂ©e en Irak en 2009, a fourni Ă  WikiLeaks plus de 500 000 documents copiĂ©s Ă  partir d’archives militaires et gouvernementales, y compris les images vidĂ©o du ’meurtre collatĂ©ral’ d’un hĂ©licoptĂšre militaire qui a abattu un groupe de civils non armĂ©s, dont deux journalistes de Reuters. Elle a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e en 2010 et reconnue coupable en 2013.
La campagne visant Ă  criminaliser les lanceurs d’alerte a eu pour effet de limiter la rĂ©vĂ©lation de mensonges, de fraudes et de crimes du gouvernement Ă  ceux qui ont les compĂ©tences ou l’accĂšs, nĂ©cessaires pour pirater ou obtenir autrement des documents Ă©lectroniques gouvernementaux, tels que Manning et Edward Snowden. C’est pourquoi les pirates informatiques, et ceux qui publient leurs documents comme Assange et WikiLeaks, sont persĂ©cutĂ©s sans relĂąche. L’objectif de l’État est de maintenir dans le plus grand secret les rouages internes du pouvoir, en particulier les activitĂ©s qui violent la loi. Cet objectif est dĂ©jĂ  trĂšs avancĂ©. L’incapacitĂ© d’organismes de presse comme le New York Times et le Washington Post Ă  dĂ©fendre vigoureusement Manning et Assange reviendra bientĂŽt les hanter. L’État n’a pas l’intention de s’arrĂȘter Ă  Manning et Assange. La cible est la presse elle-mĂȘme.
’Si nous avions rĂ©ellement une justice digne de ce nom et une presse indĂ©pendante, Manning aurait Ă©tĂ© tĂ©moin de poursuites lancĂ©es contre les criminels de guerre qu’il a aidĂ© Ă  dĂ©noncer ’, avais-je Ă©crit aprĂšs que Cornel West et moi-mĂȘme avons assistĂ© Ă  la condamnation de Manning en 2013 Ă  Fort Meade. ’Il n’aurait pas Ă©tĂ© conduit, ligotĂ© et enchaĂźnĂ©, Ă  la prison militaire de Fort Leavenworth. Son tĂ©moignage aurait fait en sorte que ceux qui ont menĂ© une guerre illĂ©gale, torturĂ©, menti au public, surveillĂ© nos communications Ă©lectroniques et ordonnĂ© l’assassinat de civils non armĂ©s en Irak, en Afghanistan, au Pakistan et au YĂ©men soient envoyĂ©s dans les cellules de Fort Leavenworth. Si nous avions une Justice digne de ce nom, les centaines de viols et de meurtres que Manning a rendus publics feraient l’objet d’une enquĂȘte. Les fonctionnaires et gĂ©nĂ©raux qui nous ont menti en nous disant qu’ils ne tenaient pas un registre des civils morts seraient tenus responsables des 109 032 ’morts violentes’ en Irak, y compris celles de 66 081 civils. Les pilotes de la vidĂ©o ’Meurtre collatĂ©ral’, qui montrait l’attaque par hĂ©licoptĂšre contre des civils non armĂ©s Ă  Bagdad qui a fait neuf morts, dont deux journalistes de Reuters, seraient jugĂ©s en cour martiale.’
Manning a toujours insistĂ© sur le fait que sa fuite des documents classifiĂ©s et vidĂ©os n’Ă©tait motivĂ©e que par sa propre conscience. Elle a refusĂ© d’impliquer Assange et WikiLeaks. Plus tĂŽt ce mois-ci, bien que le prĂ©sident Barack Obama ait commuĂ© sa peine de 35 ans en 2010 aprĂšs avoir purgĂ© sept ans de prison, elle a de nouveau Ă©tĂ© emprisonnĂ©e pour avoir refusĂ© de rĂ©pondre Ă  des questions devant un grand jury secret qui enquĂȘte sur Assange et WikiLeaks. Lors de sa prĂ©cĂ©dente incarcĂ©ration, Manning a endurĂ© de longues pĂ©riodes d’isolement et de torture. Elle a tentĂ© Ă  deux reprises de se suicider en prison. Elle connaĂźt par expĂ©rience douloureuse les innombrables façons dont le systĂšme peut vous briser psychologiquement et physiquement. Pourtant, elle refuse catĂ©goriquement de faire de faux tĂ©moignages devant les tribunaux au nom du gouvernement. Sa probitĂ© morale et son courage sont peut-ĂȘtre la derniĂšre ligne de dĂ©fense pour WikiLeaks et son Ă©diteur, dont la santĂ© se dĂ©tĂ©riore Ă  l’ambassade d’Equateur Ă  Londres, oĂč il est terrĂ© depuis 2012.
Manning – qui s’appelait Bradley Manning dans l’armĂ©e – a subi une opĂ©ration de changement de sexe et a besoin d’un suivi mĂ©dical. La juge Claude M. Hilton a toutefois rejetĂ© une demande d’assignation Ă  rĂ©sidence prĂ©sentĂ©e par ses avocats. Manning a obtenu l’immunitĂ© des procureurs du district Est de Virginie et, parce qu’elle jouissait de l’immunitĂ©, n’a pas pu invoquer la protection du cinquiĂšme amendement contre l’auto-incrimination ni se faire reprĂ©senter par son avocat. Le juge l’a trouvĂ©e coupable d’outrage au tribunal et l’a envoyĂ©e dans un Ă©tablissement fĂ©dĂ©ral Ă  Alexandria, en Virginie. Hilton, qui est depuis longtemps une servante des organes militaires et du renseignement, a jurĂ© de la garder en dĂ©tention jusqu’Ă  ce qu’elle accepte de tĂ©moigner ou que le grand jury soit dissous, ce qui pourrait signifier 18 mois ou plus derriĂšre les barreaux. Manning a dit que tout interrogatoire par le grand jury est une violation des droits du 1er, 4Ăšme et 6Ăšme amendement. Elle a dit qu’elle ne coopĂ©rerait pas avec le grand jury.
Toutes les questions de fond portaient sur mes divulgations d’informations au public en 2010 – rĂ©ponses que j’ai fournies dans le cadre d’un long tĂ©moignage, lors d’une cour martiale en 2013 ’, a-t-elle dit le 7 mars, la veille de son incarcĂ©ration.
Je ne m’y conformerai pas, ni Ă  aucun autre grand jury’, a-t-elle dĂ©clarĂ© plus tard dans une dĂ©claration publiĂ©e en prison. ’Le fait de m’emprisonner pour mon refus de rĂ©pondre aux questions ne fait que me soumettre Ă  une punition supplĂ©mentaire pour mes objections Ă©thiques rĂ©pĂ©tĂ©es au systĂšme du grand jury.’
Les questions du grand jury portaient sur des rĂ©vĂ©lations d’il y a neuf ans et ont eu lieu six ans aprĂšs une enquĂȘte approfondie, dans laquelle j’ai tĂ©moignĂ© pendant presque une journĂ©e entiĂšre au sujet de ces Ă©vĂ©nements, ’ a-t-elle poursuivi. ’Je m’en tiens Ă  mon prĂ©cĂ©dent tĂ©moignage public.’
Manning a rĂ©itĂ©rĂ© qu’elle ’ ne participera pas Ă  un processus secret auquel je m’oppose moralement, en particulier un processus qui a Ă©tĂ© historiquement utilisĂ© pour piĂ©ger et persĂ©cuter des militants pour des propos politiques protĂ©gĂ©s ’.
Le New York Times, le quotidien britannique The Guardian, le quotidien espagnol El PaĂ­s, le quotidien français Le Monde et le quotidien allemand Der Spiegel ont tous publiĂ© les documents WikiLeaks fournis par Manning. Comment pouvaient-ils faire autrement ? WikiLeaks les avait humiliĂ©s pour qu’ils fassent leur travail. Mais une fois qu’ils ont reçu les documents incendiaires de Manning et Assange, ces organisations les ont abandonnĂ©s sans pitiĂ©. Nul doute qu’ils pensent qu’en se joignant au lynchage organisĂ© contre les deux, ils seront Ă©pargnĂ©s. Ils ne doivent rien connaĂźtre Ă  l’histoire. Ce qui se passe, c’est une sĂ©rie de mesures progressives destinĂ©es Ă  Ă©trangler la presse et Ă  mettre en place une version amĂ©ricaine du capitalisme totalitaire chinois. Le prĂ©sident Trump a souvent proclamĂ© son profond animositĂ© pour des organes d’information tels que le New York Times et le Washington Post, les qualifiant d’’ennemis du peuple’. Tous les outils lĂ©gaux donnĂ©s Ă  l’administration pour fermer ces organes d’information, ou au moins les vider de leur contenu, seront utilisĂ©s avec empressement par le prĂ©sident.
Les poursuites intentĂ©es contre les dĂ©nonciateurs du gouvernement en vertu de la Loi sur l’espionnage, les Ă©coutes tĂ©lĂ©phoniques sans mandat, la surveillance des communications des AmĂ©ricains et la persĂ©cution de Manning et Assange font partie d’un processus interdĂ©pendant visant Ă  empĂȘcher quiconque d’entre nous de connaĂźtre les rouages de l’appareil d’Ă©tat. Le secret qui en rĂ©sulte est vital pour les systĂšmes totalitaires. Les Ă©lites mondiales, leur idĂ©ologie dominante du nĂ©olibĂ©ralisme exposĂ©e comme une escroquerie, en ont assez d’ĂȘtre scrutĂ©s et de voir remettre en question leurs abus, pillage et crimes.
’L’État de sĂ©curitĂ© nationale peut essayer de rĂ©duire nos activitĂ©s ’, m’a dit Assange lors d’une de nos rĂ©unions Ă  l’ambassade de Londres. ’Il peut serrer le cou un peu plus. Mais trois forces s’y opposent. La premiĂšre est la surveillance massive nĂ©cessaire pour protĂ©ger ses communications, y compris la nature de sa cryptologie. Dans l’armĂ©e, tout le monde a maintenant une carte d’identitĂ© avec une petite puce, donc vous savez qui est connectĂ© Ă  quoi. Un systĂšme aussi vaste est sujet Ă  l’usure et aux pannes. DeuxiĂšmement, il y a une connaissance rĂ©pandue non seulement comment fuiter du matĂ©riel, mais aussi sur comment fuiter et de ne pas se faire prendre, et mĂȘme d’Ă©viter des soupçons de fuite. Les systĂšmes militaires et de renseignement recueillent une grande quantitĂ© d’informations et les transmettent rapidement. Cela signifie que vous pouvez aussi le sortir rapidement. Il y aura toujours des gens dans le systĂšme qui voudront dĂ©fier l’autoritĂ©. Oui, il existe des moyens de dissuasion gĂ©nĂ©raux, par exemple lorsque le MinistĂšre de la Justice poursuit et inculpe quelqu’un. Ils peuvent dĂ©courager les gens de s’engager dans cette voie. Mais l’inverse est Ă©galement vrai. Lorsque ce comportement est couronnĂ© de succĂšs, il devient un exemple. Il encourage les autres. C’est pourquoi ils veulent Ă©liminer tous ceux qui donnent cet exemple.’
La perspective Ă  moyen terme est trĂšs bonne, a-t-il dit. ’L’Ă©ducation des jeunes se fait sur Internet. On ne peut pas embaucher quelqu’un de compĂ©tent dans un domaine quelconque sans qu’il n’ait Ă©tĂ© Ă©duquĂ© Ă  Internet. Les militaires, la CIA, le FBI, tous n’ont pas d’autre choix que d’embaucher des gens qui ont Ă©tĂ© formĂ©s sur Internet. Ce qui signifie qu’ils embauchent en nombre nos futures taupes. Ce qui signifie que ces organisations verront leur capacitĂ© Ă  contrĂŽler l’information diminuer Ă  mesure que de plus en plus de personnes ayant nos valeurs sont embauchĂ©es.’
Le long terme n’est pas aussi optimiste. Assange, ainsi que trois co-auteurs – Jacob Appelbaum, Andy MĂŒller-Maguhn et JĂ©rĂ©mie Zimmermann – ont Ă©crit un livre intitulĂ© ’Cypherpunks : Freedom and the Future of the Internet.’ Il prĂ©vient que nous ’galopons vers une nouvelle dystopie transnationale’. L’Internet est devenu non seulement un outil d’Ă©ducation, Ă©crivent-ils, mais aussi un mĂ©canisme pour crĂ©er une ’dystopie de surveillance postmoderne’ qui est supranationale et dominĂ©e par le pouvoir mondial des entreprises. Ce nouveau systĂšme de contrĂŽle global va ’fusionner l’humanitĂ© globale en un seul rĂ©seau gĂ©ant de surveillance et de contrĂŽle de masse’.
Toutes les communications seront surveillĂ©es, enregistrĂ©es en permanence, suivies en permanence, chaque individu dans toutes ses interactions sera identifiĂ©, tout au long de sa vie’, dit Assange dans le livre. ’Je pense que ça ne peut que produire une atmosphĂšre trĂšs contraignante.’
Comment une personne normale peut-elle ĂȘtre libre dans un tel systĂšme ?’ demande-t-il. ’[Il ou elle] ne peut tout simplement pas, c’est impossible.’
Ce n’est que par le cryptage que nous pouvons nous protĂ©ger, affirment les auteurs, et ce n’est qu’en brisant les murs numĂ©riques du secret Ă©rigĂ©s par l’Ă©lite du pouvoir que nous pourrons dĂ©noncer les abus de pouvoir. Mais en fin de compte, disent-ils, Ă  mesure que les outils de l’État deviendront plus sophistiquĂ©s, mĂȘme ces mĂ©canismes d’opposition seront difficiles, voire impossibles Ă  utiliser.
« L’Internet, notre plus grand outil d’Ă©mancipation, Ă©crit Assange, s’est transformĂ© en le plus dangereux facilitateur du totalitarisme que nous ayons jamais vu. »
C’est vers cela que nous nous dirigeons. Quelques-uns rĂ©sistent. Assange et Manning en sont deux. Ceux qui restent passifs pendant qu’ils sont persĂ©cutĂ©s seront les prochains.

Chris HEDGES
Journaliste, lauréat du prix Pulitzer


SOURCE: Le Grand Soir

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