Gone Baby Gone marque les débuts de Ben Affleck derrière la caméra. Adapté du roman éponyme de Dennis Lehane, figure incontournable du polar américain et chroniqueur des bas-fonds de Boston, le film s’inscrit d’emblée dans une filiation évidente avec Mystic River. La comparaison est inévitable, d’autant plus que Clint Eastwood avait déjà porté à l’écran un autre texte de Lehane. Pourtant, loin d’un simple exercice d’imitation, Affleck parvient à imposer une œuvre personnelle, sèche et profondément morale.
Le film prend place dans un quartier populaire de Boston, loin des cartes postales. Affleck y capte une authenticité rare, filmant des visages marqués, des rues usées, une Amérique modeste et désabusée. Sa mise en scène se veut volontairement sobre, parfois presque rugueuse, mais toujours au service du récit. Ici, pas d’esbroufe visuelle : le réalisateur privilégie la justesse du ton et l’attention portée aux personnages, sur fond d’une affaire d’enlèvement d’enfant qui dépasse rapidement le simple cadre du thriller.
La grande réussite du film tient à son écriture morale, profondément inconfortable. Gone Baby Gone ne cherche jamais à rassurer le spectateur. À mesure que l’enquête progresse, les certitudes s’effritent, les frontières entre le bien et le mal deviennent floues, et le film glisse vers une réflexion glaçante sur la justice, la responsabilité et ce que signifie réellement « faire ce qui est juste ». Le dénouement, d’une audace remarquable, laisse une impression durable, presque douloureuse, tant il refuse toute facilité émotionnelle.
Côté interprétation, le casting est remarquable. Le choix de confier le rôle principal à Casey Affleck s’avère décisif. L’acteur livre une prestation tout en retenue, incarnant un enquêteur hanté par ses principes, tiraillé entre morale personnelle et conséquences humaines. Ed Harris impressionne dans un rôle complexe, ambigu, chargé d’une humanité dérangeante. Morgan Freeman, plus en retrait, impose une autorité tranquille, tandis que Michelle Monaghan trouve le ton juste dans un rôle moins évident qu’il n’y paraît. Mais la véritable révélation reste Amy Ryan, bouleversante en mère instable, à la fois exaspérante, pathétique et tragiquement crédible. Une performance d’une rare intensité.
La bande originale signée Harry Gregson-Williams accompagne le film avec une grande sobriété. Refusant tout pathos excessif, elle soutient l’atmosphère pesante du récit sans jamais l’écraser, renforçant ce sentiment de réalisme brut voulu par Affleck.
Certes, la réalisation n’est pas exempte de défauts. On peut reprocher à Affleck un manque de fluidité dans certaines transitions, voire une mise en scène parfois trop appliquée. Mais ces légers déséquilibres sont largement compensés par la force du propos et la maîtrise globale de l’ensemble, surtout pour un premier long métrage.
En définitive, Gone Baby Gone est une claque morale autant qu’un thriller dramatique d’une rare intelligence. Un film sombre, exigeant, profondément humain, qui ose poser des questions sans fournir de réponses confortables. Il manque peut-être ce supplément de personnalité visuelle qui en ferait une œuvre totalement indispensable, mais l’essentiel est ailleurs : dans ce malaise persistant qu’il laisse au spectateur. Et c’est précisément là que réside sa plus grande réussite.
Note : 4.7/5 ⭐


