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Une fausse nation

La RĂ©daction
▬ Noureddine Boukrouh ▬
♦ Une fausse nation
Ayant Ă©tĂ© mal faite, l’AlgĂ©rie est appelĂ©e Ă  ĂȘtre refaite. On ne sait quand ni Ă  quel prix, mais presque tout devra ĂȘtre refait un jour. Surtout dans la tĂȘte, l’esprit, les idĂ©es des AlgĂ©riens car c’est lĂ  que les plus grands dĂ©gĂąts ont Ă©tĂ© causĂ©s. C’est par lĂ  qu’il faudra nĂ©cessairement commencer.
Il faudra au prĂ©alable avoir rĂ©pondu Ă  une question essentielle : est-ce que ce pays, son peuple et son Etat, veulent devenir une nation ? Si c’est oui, ce qui se fait actuellement n’est pas la bonne façon d’y arriver et il est urgent de changer d’optique et d’opĂ©rateurs; si c’est non, il faut laisser faire jusqu’au jour oĂč nous nous retrouverons sous un nouveau « Code de l’indigĂ©nat » imposĂ© par des AlgĂ©riens, par l’Ă©tranger ou, plus probablement, convenu entre les deux.
Il s’agit de savoir une fois pour toutes si nous sommes un peuple fait pour vivre colonisĂ© chez lui comme il l’a Ă©tĂ© pendant des siĂšcles, ou dispersĂ© chez les autres comme c’est le cas de prĂšs du quart des AlgĂ©riens, les autres n’ayant pas pu mais guettant l’occasion propice. Pour l’heure, nous sommes une fausse nation.
Une fausse nation est une nation Ă©levĂ©e sur des idĂ©es fausses ou livrĂ©e par les vicissitudes de son histoire Ă  des dirigeants ignorant tout de l’alchimie qui produit et maintient les nations, dont l’importance des valeurs morales et sociales dans le fonctionnement d’un Etat sans lesquelles il devient lui-mĂȘme un obstacle Ă  l’avĂšnement d’une vĂ©ritable nation. La galerie de portraits des hommes qui nous dirigent actuellement illustre cette ignorance visible sur leurs traits et audible Ă  travers leurs propos.
L’AlgĂ©rie actuelle est un exemple vivant oĂč l’Etat, asservi aux besoins d’un « systĂšme » gangrĂ©nĂ© par toutes sortes de maux est non seulement un empĂȘchement majeur Ă  l’Ă©mergence d’une nation durable, mais le destructeur inconscient ou dĂ©libĂ©rĂ© des ingrĂ©dients collĂ©s Ă  la va-vite pour donner de nous et de loin l’air d’ĂȘtre une nation comme les autres.
Avec tout notre potentiel Ă©conomique et notre gros « nif » nous occupons les derniĂšres places dans les classements internationaux exceptĂ© ceux de la corruption et de la mal-vie. Que dire lorsque le pĂ©trole nous aura lĂąchĂ©s ? On ne sera tout simplement plus dans aucun classement.
Ce qui est Ă©levĂ© sur la faussetĂ© ne peut que s’Ă©crouler sous ses mĂ©faits. Ce jour n’est pas encore venu malgrĂ© tout ce qu’on vit et voit mais il viendra inĂ©luctablement et emportera tout dans ses bourrasques nihilistes et vengeresses : le bon et le mauvais, les innocents et les coupables, les grands et les petits, le faux Etat et le semblant de nation.
Je sais comme tout le monde que ce peuple s’est battu pendant sept ans contre une force coloniale qui l’opprimait et qu’il a sacrifiĂ© un grand nombre de ses membres pour obtenir son indĂ©pendance, mais qu’est-ce que sept ans dans l’Histoire et qu’en a-t-il fait en dĂ©finitive? Il l’a remise Ă  une bande d’ignorants et de voleurs travestis en gouvernants, chefs de partis, technocrates et hommes d’affaires qui sont en train de la ruiner moralement et Ă©conomiquement pour prĂ©parer le terrain au nouveau « Code de l’indigĂ©nat ».
Qui, de l’Etat ou de la nation, doit construire l’autre ? L’Histoire enseigne que les individus se sont rĂ©unis sous l’attirance d’affinitĂ©s naturelles (familiales, gĂ©ographiques, culturelles) pour former les premiers groupements humains. Ces affinitĂ©s, en s’affinant elles-mĂȘmes au fil du dĂ©veloppement de l’intelligence humaine et de l’expĂ©rimentation sociale, se sont muĂ©es en valeurs morales et sociales (codes juridiques, institutions politiques, philosophies de la vie) et ont progressivement Ă©largi les cercles de regroupement jusqu’Ă  ce qu’ils deviennent des aires de civilisation et des territoires mis en valeur par des sociĂ©tĂ©s policĂ©es travaillant au bien de nations pĂ©rennes.
C’est de l’interaction des individus et des valeurs qui les meuvent que rĂ©sultent les formes d’Etat convenant aux donnĂ©es du moment et ouvertes Ă  la perfectibilitĂ©. Une nation est la combinaison harmonieuse entre un peuple et l’organe (Ă©tatique) qu’il se donne pour gĂ©rer dans la meilleure transparence et le plus large consensus possible les affaires de la collectivitĂ© : Ă©ducation, justice, Ă©conomie, santĂ© publique, circulation, dĂ©fense contre les menaces extĂ©rieures…
L’AlgĂ©rie prĂ©sente la particularitĂ© d’avoir hĂ©ritĂ© d’un Etat tout fait laissĂ© par l’ancienne puissance occupante et qui a trĂšs vite Ă©tĂ© dĂ©gradĂ© en QG de « pouvoir » disputĂ© par des clans qui, selon les circonstances, s’entendent sur sa rĂ©partition ou s’affrontent pour sa redistribution. Conçu pour servir les intĂ©rĂȘts des expatriĂ©s français en AlgĂ©rie Ă  travers une administration compĂ©tente et efficace, cet Etat a vite Ă©tĂ© dĂ©pouillĂ© de ses valeurs d’origine pour ne plus incarner que les intĂ©rĂȘts de groupuscules rĂ©unis par des connivences et des complicitĂ©s nouĂ©es en marge du combat pour la libĂ©ration du pays. Ceux qui ont le moins fait pour cette cause ont Ă©tĂ© ceux qui en ont le plus profitĂ©, constituant un cas d’enrichissement sans cause au double sens du terme.
L’Etat informel qui en a rĂ©sultĂ© n’a jamais eu besoin de la nation mais juste de ses champs de pĂ©trole et de gaz, d’une centaine de milliers de personnes pour les exploiter et des corps de sĂ©curitĂ© nĂ©cessaire Ă  sa protection du pĂ©ril reprĂ©sentĂ© par un peuple « mĂ©diocre » et populeux dont il aurait aimĂ© ĂȘtre dĂ©barrassĂ©. D’oĂč, depuis le 5 juillet 1962, une franche dichotomie, une flagrante divergence d’intĂ©rĂȘts entre cet Etat et ce peuple attestĂ©e par une incomprĂ©hension mutuelle insurmontable. L’Etat n’incarne pas la nation et le peuple joue au chat et Ă  la souris avec le Beylik ou le « taghout » selon le point de vue, laĂŻc ou thĂ©ocratique, oĂč l’on se place.
J’ignore qui, Ă  l’occasion du dernier scandale du bac, a eu la prĂ©sence d’esprit de faire en premier le lien entre la « grande » et la « petite » tricherie dans notre pays, sous-entendant celle des dirigeants et des dirigĂ©s (mots prĂ©fĂ©rables Ă  « gouvernants » et « citoyens » qui ne s’appliquent pas Ă  notre cas). C’est une manifestation d’intelligence qui mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte car nous possĂ©dons le don de toujours noyer le sens des choses dans l’ocĂ©an de la faussetĂ© pour « sauver la face ». Celui qui l’a fait a dĂ©duit le particulier du gĂ©nĂ©ral, Ă©tabli depuis longtemps, ou induit le gĂ©nĂ©ral d’un particulier rĂ©current, ce qui revient au mĂȘme.
Au pays des faux « zaĂŻms », des faux « alem » et des faux patriotes sous la colonisation, il Ă©tait naturel que foisonnent Ă  l’indĂ©pendance les faux moudjahidine et les faux socialistes, au temps du multipartisme et du libĂ©ralisme Ă©conomique les faux partis, les faux Ă©lus et les faux riches, et Ă  l’Ă©poque du charlatanisme les Ă©mirs assassins, les leaders exorcistes et les « hommes de religion » affairistes.
Les baragouineurs et les tirailleurs de jadis ayant rĂ©ussi Ă  prendre les commandes de la RĂ©volution aprĂšs avoir assassinĂ© ou banni ceux qui l’ont dĂ©clenchĂ©e, il Ă©tait dans la nature des choses que leurs rejetons en droite ligne physique ou morale prennent celles de l’Etat et de l’Ă©conomie. Dans l’AlgĂ©rie actuelle il est impossible de vivre sans tricher, mentir, flouer, voler, corrompre ou se faire corrompre. Les responsables sont presque tous impliquĂ©s dans des affaires criminelles, les ignorants occupent le devant de la scĂšne et ceux qui sont arrivĂ©s par la fraude et la ruse au pouvoir s’emploient Ă  le laisser Ă  la lie de la nation. Pardon, l’expression aurait Ă©tĂ© convenable si nous avions Ă©tĂ© une nation ; il est plus correct de dire « la fausse Ă©lite d’une fausse nation ».
L’AlgĂ©rie n’a jamais eu de vrai prĂ©sident car aucun n’en avait le niveau intellectuel, la culture ou l’expĂ©rience de la vie. Ce sont des individus dĂ©pourvus de tout qui ont accĂ©dĂ© au leadership au nom de la RĂ©volution, par le jeu des calculs de courte vue ou de la coĂŻncidence des intĂ©rĂȘts claniques, et ce sont des profils de tricheurs de naissance qui s’apprĂȘtent Ă  prendre leur relĂšve.
En quoi est-il plus grave de tricher au bac qu’avec la Constitution, la crĂ©ation de faux partis et la manipulation des scrutins Ă©lectoraux ? Les prochaines Ă©lections lĂ©gislatives et prĂ©sidentielles ne seront-elles pas truquĂ©es comme toutes celles qui les ont prĂ©cĂ©dĂ©es ?
Les enfants ont trichĂ© au bac comme les parents et grands-parents ont trichĂ© avec la RĂ©volution, la dĂ©mocratie ou l’islam. Ce sont les tricheurs qui ont gagnĂ©, les « malins » qui ont survĂ©cu et les Djouha qui ont raflĂ© la mise. Les ignorants que n’Ă©touffent pas les scrupules « zadmou », pendant que les honnĂȘtes gens, rĂ©vulsĂ©s d’effroi devant l’impudeur et le crime, « wakhrou ».
Pourquoi les gĂ©nĂ©rations formĂ©es Ă  l’Ă©cole de la triche et de l’usage de faux ne feraient-elle pas pareil, n’ayant vu que cela ? Ayant Ă©tĂ© Ă©levĂ©es dans la « kfaza » et la « chtara », elles n’ont pas appris Ă  respecter les rĂšgles de la morale et de la vie sociale ; elles ne savent pas ce que c’est ; elles estiment avoir tous les droits au motif que leurs aĂźnĂ©s ont failli; elles le lisent et l’entendent tous les jours. Le bac, les Ă©tudes, le mĂ©rite, l’ordre, le respect des autres et des lois sont pour elles les recettes parfaites pour finir sa vie idiot, victime, petit et pauvre dans une citĂ© de recasĂ©s malgrĂ© le doctorat en poche.
Nous sommes pris dans une immense nasse tirĂ©e par un chalutier ayant pour nom « l’Histoire » ; il nous a pris par hasard dans ses filets, nous nous dĂ©battons en vain, nous avons vĂ©cu et mourrons pour rien, sans rien apporter Ă  l’humanitĂ© si ce n’est du fanatisme religieux et son corollaire, le terrorisme. On peut, si vous voulez, faire le dĂ©compte des AlgĂ©riens compromis dans des actes de « djihad » et celui des AlgĂ©riens nominĂ©s par des prix tous domaines confondus en AlgĂ©rie et Ă  l’Ă©tranger: sport, chanson, lettres, sciences…
On comptait pour « sĂ©curiser » le bac sur les gendarmes et les policiers, mais que pouvaient-ils ? Il en faudrait 40 millions pour empĂȘcher 40 millions d’AlgĂ©riens de mal faire dans un domaine ou un autre. De la mĂȘme façon, on rejette sur la « justice » la mĂ©conduite des uns et des autres comme si quelques milliers de magistrats pouvaient rendre justice Ă  40 millions d’AlgĂ©riens lĂ©sĂ©s par 40 millions d’AlgĂ©riens.
Notre vie nationale est Ă  l’image de notre circulation routiĂšre qui est un des miroirs de notre rĂ©alitĂ©. Il n’y a qu’Ă  voir comment se dĂ©roule cette circulation et comment s’effectuent les doublages, par exemple. On double, non dans le sens de « dĂ©passer » par la gauche, mais de « trahir » autrui en le surprenant par la droite, en l’exposant au danger, façon de lui tĂ©moigner son mĂ©pris et le peu de cas qu’on fait de ce qu’il pense. Qu’est-ce qu’on gagne Ă  un tel comportement ? La jouissance de « dĂ©passer » les autres, de leur faire peur, de leur montrer qu’on n’a que faire de rĂšgles inventĂ©es par des nations intelligentes pour rĂ©guler leurs relations, les fluidifier et tendre vers toujours plus de bien gĂ©nĂ©ral.
Trente-deux morts dans un seul accident Ă  Laghouat que notre religiositĂ© malfaisante a vite fait de mettre sur le compte de Dieu qui les aurait choisis entre tous pour les honorer de son paradis, alors que ce ne sont que les malheureuses victimes de la dĂ©sinvolture, de l’inattention ou de l’irrespect des rĂšgles de la circulation. C’est la mĂȘme chose lĂ  oĂč il y a une file d’attente : on essaye de se faufiler pour ne pas attendre, on passe de force devant les autres, niant leur existence, ne les comptant pas parmi les vivants, les considĂ©rant comme des ombres transparentes ou du nĂ©ant.
Quelques milliers de personnes, mauvais dirigeants, chauffards ou terroristes suffisent pour pourrir la vie Ă  un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants, comme une meute de loups peut terrifier une rĂ©gion et lui imposer le couvre-feu. Pourquoi parler du train qui arrive en retard mais pas de celui qui arrive Ă  l’heure ? Parce que tous les AlgĂ©riens ou presque sont tout le temps en retard. On est une fausse nation, on s’y complaĂźt, on s’y trouve bien parce qu’on est « comme ça ». On n’aspire pas Ă  devenir une vraie nation parce que c’est trop compliquĂ© pour nous mais surtout pour les dirigeants ignares que nous avons eus depuis 1962.

par Noureddine Boukrouh
dessin de notre ami PĂšre spirituel Slim
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