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Said Sadi raconte Chérif Kheddam : Extrait du Livre

La Rédaction

 Said Sadi √©tait √Ęg√© de 22 ans quand il a consacr√© un premier ouvrage au r√©pertoire de Cherif Kheddam. Mais opuscule du jeune √©tudiant intitul√© Ch√©rif Kheddam : genre ou transition ? n’a jamais √©t√© publi√©. √Ä l’√©poque o√Ļ la Soci√©t√© nationale d’√©dition et de diffusion (Sned) d√©tenait le monopole sur le livre, l’auteur est invit√© √† s’adresser au d√©partement… de langues √©trang√®res. Pr√®s de cinquante ans plus tard, Said Sadi reprend ce projet de livre sur la vie de cet artiste iconoclaste. Ch√©rif Kheddam, Abrid iggunin (Le chemin du devoir) para√ģtra le jeudi 20 avril prochain √† l’occasion du 37e anniversaire du printemps berb√®re.

Ch√©rif Kheddam. Abrid iggunin. Le chemin du devoir”, le nouveau livre de Said Sadi sur l’un des grands ma√ģtres de la chanson kabyle sera bient√īt dans les librairies. Nous publions en exclusivit√© les bonnes feuilles.

PR√ČFACE

Pourquoi un livre sur Ch√©rif Kheddam ? Parce que la pudeur de l’homme et la modestie de l’artiste ont masqu√© les vertus les plus pr√©cieuses cultiv√©es toute une vie durant par le chanteur kabyle le plus c√©l√®bre. Ce personnage qui s’est interdit toute publicit√© ou mise en sc√®ne de soi-m√™me a vu son effacement social et sa discr√©tion m√©diatique accentu√©s par une autre consid√©ration : la violence politique et sociale de ces trente derni√®res ann√©es avec la lente d√©gradation de la recherche universitaire qui s’en est suivie ont fini par occulter la dimension la plus riche d’un h√©ritage humain exceptionnel de notre histoire imm√©diate.
En d√©pit d’une production artistique singuli√®re √† tous √©gards, Ch√©rif Kheddam reste un inconnu dans ce qu’il y a de plus profond √† lire et √† comprendre de son parcours : son √©thique d’abord, sa volont√© ensuite; deux qualit√©s qui lui ont permis d’entendre et de traduire les souffles de vie les plus subtils des siens afin de les faire conna√ģtre et de les promouvoir dans une mondialisation qui mena√ßait de vampiriser les cultures orales. L’identification et le d√©cryptage des ressorts, personnels et p√©riph√©riques, mobilis√©s par Ch√©rif pour construire un destin hors normes offrent √©galement une lecture transversale privil√©gi√©e pour appr√©hender l’une des s√©quences politiques et sociologiques les plus f√©condes de l’Alg√©rie ind√©pendante.
Priv√© d’√©cole, Ch√©rif Kheddam a commenc√© √† apprendre le fran√ßais √† vingt ans. C’est pourtant avec cette langue, remarquablement ma√ģtris√©e par la suite, qu’il a acc√©d√© au solf√®ge, √† l’harmonie, au chant et √† la m√©lodie, lan√ßant le courant de la r√©novation et de la modernisation de la chanson kabyle dont on conna√ģt l’apport d√©cisif pour ce que d’aucuns ont appel√© la r√©volution culturelle qui a provoqu√© dans les ann√©es quatre-vingt les premi√®res fissures dans le glacis du parti unique alg√©rien.
En ce 28 janvier 2012, la d√©pouille de Ch√©rif Kheddam aurait pu, elle aussi, attendre quelques jours dans la capitale fran√ßaise o√Ļ il avait rendu l’√Ęme. Comme tant d’autres, elle aurait √©t√© extraite de la morgue et rapatri√©e gr√Ęce √† une qu√™te de quelques compagnons d’exil ; comme tant d’autres, elle aurait √©t√© enterr√©e par sa famille et ses voisins dans le cimeti√®re d’un modeste hameau nich√© sur un plissement de schiste adoss√© √† une majestueuse montagne. Tel √©tait l’implacable destin de l’√©migr√© parti vendre sa force de travail.
Les milliers d’expatri√©s qui lui ont rendu un dernier hommage √† Paris et les centaines de milliers de citoyens qui l’ont accompagn√© √† sa derni√®re demeure en Kabylie en ont d√©cid√© autrement.
D√®s qu’il a pu √™tre en situation de choisir, l’adolescent a surpris son monde par une autonomie d√©cisionnelle qui allait lui permettre d’atteindre les cimes de la c√©l√©brit√© en s’aventurant dans les sentiers les plus improbables. L’√©crivain Tahar Djaout fut un des rares auteurs √† avoir senti et rendu la densit√© du personnage tout en √©vitant l’√©cueil du pan√©gyrique. S’appuyant sur le t√©moignage de Tayeb Kheddam, cousin germain de l’artiste, qui lui a d√©di√© un ouvrage en arabe1, il rel√®ve : « Il faut remarquer que depuis l’√Ęge de sept ou huit ans, Ch√©rif Kheddam a constamment v√©cu loin de sa famille: la zaouya de Boudjellil d’abord, Alger ensuite et enfin la France. Cet √©loignement, qui provoque sans doute des peines et des frustrations, poss√®de aussi un avantage, il √©tait soustrait √† la tutelle pesante de la famille. »2
Les rares personnes qui l’ont vraiment connu, celles auxquelles il a ouvert son cŇďur, encore qu’il se confiait toujours avec mesure, the happy few, savent que la r√©ussite de Ch√©rif Kheddam est d’abord le fruit d’une in√©branlable t√©nacit√© qu’une succession de ruptures douloureuses n’a pas pu √©roder. La l√©gende du surdou√© programm√© par les astres pour une in√©luctable r√©ussite a souvent incommod√© le concern√© qui tentera d’en corriger les aspects les plus excessifs. Tahar Djaout, encore lui, a su capter le ressentiment induit par ces flagorneries : « Ch√©rif Kheddam n’a jamais jou√© √† la vedette, il n’a jamais cherch√© la c√©l√©brit√©. N’a jamais √©t√© attir√© par les m√©dias… Durant son s√©jour en France il a plus v√©cu en milieu ouvrier que parmi la nouvelle chanson kabyle. Il a toujours refus√© de s’en instaurer parrain, ma√ģtre ou cacique. S’il est un ind√©niable pr√©curseur, il demeure un chanteur en √©volution et en devenir.»3
Les avis des proches convergent aussi pour affirmer que l’√©mancipation par la musique ne fut pas la pr√©destination que certains ont cru d√©celer chez lui d√®s la prime enfance. L’ouvrier libre aurait pu, nous verrons d’ailleurs qu’il a essay√© de le faire √† travers la boxe, s’accomplir dans d’autres registres.
Il demeure qu’une myst√©rieuse √©nergie a conduit l’homme vers une vie √† double d√©tente : sortir de la fatalit√© qui a asservi ses semblables et faire en sorte que, sans se poser en mod√®le, sa lib√©ration parle d’elle-m√™me aux autres. Rien de messianique dans cette ambition. Juste la conviction que pour √™tre vraiment accomplie une victoire personnelle doit aussi servir d’alerte √† la collectivit√©.
Quand on a endoss√© la responsabilit√© d’√©clairer son peuple par l’exemple afin de lui prouver qu’il pouvait, comme d’autres, s’√©lever, s’√©duquer, se lib√©rer des pesanteurs endog√®nes et des oppressions ext√©rieures, il faut avoir l’humilit√© comme moteur de vie pour tenir dans le temps. Cette vision, m√©lange de patience et de courage, qui permet de repousser les lignes d’horizon, de se relever √† chaque fois que les al√©as de la vie ou les √©checs d’une initiative √©branlent la confiance en soi et la foi en ceux auxquels on a d√©di√© son art, c’est-√†-dire, en la circonstance, son existence, cette vision t√©moigne de la conception que se fait Ch√©rif Kheddam d’une mission qu’il ne consid√®re qu’√† l’aune du prisme et du rythme de l’Histoire.
1 Ch√©rif Kheddam, l’artiste. √Čditions El Amal
2 Hebdomadaire Ruptures n°3 du 27 janvier au 2 f√©vrier 1993
3 Ruptures, op. cit
Dans un « monde musulman » en d√©clin depuis des si√®cles, les collectivit√©s soucieuses de vivre libres et selon leurs propres valeurs et lois, ont d√Ľ affronter un Arabo-Islamisme pris dans une spirale infernale : l’√©chec engendre la violence et la violence, accentuant l’√©chec, entretient la gouvernance de l’abus. √Ä l’instar des Kurdes, chr√©tiens d’Orient, Coptes d’√Čgypte ou des Yazidis, les Berb√®res d’Afrique du Nord en g√©n√©ral et la Kabylie en particulier n’ont pas √©chapp√© √† la pression cryptodhimiste qui r√©prime, soumet ou nie toute identit√© ext√©rieure aux totales exigences de la matrice unique. Ch√©rif Kheddam qui a support√© sa part d’affronts et de contraintes y a fait face avec dignit√© et constance. La m√©moire collective a retenu les principaux soutiens et cadres ayant con√ßu et port√© la refondation de l’action citoyenne qui a r√©volutionn√© la donne politique alg√©rienne en introduisant, dans un univers marqu√© par le d√©ni de libert√©, la notion de luttes d√©mocratiques pacifiques privil√©giant l’approche culturelle.
On sait que l’√©crivain Mouloud Mammeri est l’artisan intellectuel de la r√©surrection berb√®re. L’embl√©matique club de football, la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK), est reconnu comme le seul creuset sociologique o√Ļ la militance kabyle a pu exprimer ses aspirations au temps du parti unique. C’est √† l’occasion de l’un de ses matchs que l’autocrate Boum√©di√®ne sera, pour la premi√®re fois – 17 – Pr√©face de son r√®gne, conspu√© par 75.000 spectateurs aux cris de dictateur, assassin…
Enfin, les animateurs r√©formistes de la radio kabyle qui valoris√®rent, notamment en la faisant entrer dans les foyers, la richesse d’une culture condamn√©e, sont associ√©s √† une renaissance identitaire qui a fini par acculer un syst√®me monolithique √† admettre dans l’√©quation nationale la berb√©rit√© aux c√īt√©s de l’arabit√© et de l’islamit√©. Pourfendeur mesur√© mais r√©solu des tabous, l’artiste int√®gre dans le logiciel identitaire alg√©rien la culture fran√ßaise.
En ouvrant, pour les nouveaux chanteurs, l’√©cole musicale qui a mari√© l’esth√©tique et le combat, Ch√©rif Kheddam fut le quatri√®me pilier qui a port√© la plate-forme politique et doctrinale sur laquelle prendra appui la jeunesse estudiantine qui a lanc√© le Mouvement culturel berb√®re (MCB). C’est de cette source que sont n√©es les luttes ayant coupl√© la revendication identitaire aux libert√©s d√©mocratiques qui ont culmin√© en avril 1980 lors du printemps berb√®re, moment charni√®re dont le message se diffusera quelques ann√©es plus tard sur l’ensemble d’un sous-continent nord-africain qui, depuis, entame, enfin, une r√©conciliation salutaire avec son histoire.
Rarement, un artiste, par ailleurs discret et volontairement effac√©, a eu une incidence aussi importante sur une r√©volution culturelle et soci√©tale. Comment, avec qui et pour quels objectifs un homme issu d’une modeste famille paysanne conservatrice et destin√© √† √™tre imam a-t-il construit et ma√ģtris√© un avenir de libert√© et de modernit√© qui s’est progressivement fondu dans le combat pour l’av√®nement d√©mocratique par la culture ?
MYTHE

On a beaucoup dit et √©crit sur Ch√©rif Kheddam, sp√©cialement depuis que sa notori√©t√© s’est impos√©e sur la sc√®ne musicale alg√©rienne. Une id√©e largement r√©pandue le pr√©sente comme un surdou√© dont le talent latent se serait r√©v√©l√© d√®s la premi√®re composition. Mal √† l’aise face aux flatteries, peu port√© sur les pol√©miques, il tentera, √† l’automne de sa vie, d’amortir les d√©clarations enfi√©vr√©es de ses courtisans1 par des rappels factuels o√Ļ il d√©crit avec une rugueuse franchise ses d√©buts d’apprenti chanteur quand il cherchait p√©niblement sa voie comme d’autres jeunes l’avaient fait avant lui.
Mais Ch√©rif Kheddam a beau dire qu’il ne se consid√®re pas comme un po√®te et qu’il est d’abord musicien, il a beau expliquer que, pour lui, un texte vaut plus par le message qu’il d√©livre que par la richesse de ses rimes, il a beau assumer les insuffisances et les limites de ses cr√©ations initiales, rien n’y fait.
Pour le commun des mortels, il est dit une fois pour toutes que Ch√©rif Kheddam est un g√©nie inspir√© par les divinit√©s. Les moins exalt√©s veulent bien questionner l’origine d’un don inn√© mais jamais sa r√©alit√©. H√©ritage d’une lign√©e de prosateurs c√©l√©brant les rites sacr√©s avant d’√©clore dans le genre profane ? Illumination qui a visit√© une cr√©ature retir√©e tr√®s t√īt des oisivet√©s de l’enfance ? Vision r√©v√©l√©e dans une mansarde confr√©rique ? Tout est possible, tout est acceptable, pour peu que la l√©gende se renforce; tout sauf la v√©rit√©. Dure et, en bien des occasions, fragile et douloureuse.
La « visitation » d’une muse providentielle qui a permis √† Si Mohand ou M’hand, prince de la rime kabyle, de s’affirmer d√®s sa premi√®re fulgurance fut remarquablement d√©crite par Mouloud Mammeri, acteur majeur de la renaissance berb√®re. L’aura de ce dernier et sa parole, puissamment suggestives dans toute construction symbolique concernant la probl√©matique identitaire, ont inconsciemment impr√©gn√© l’imaginaire de la frange intellectuelle de la soci√©t√© kabyle qui a longtemps constitu√© une bonne partie du public de Ch√©rif Kheddam. La duplication du miracle mohandien sur un chanteur – lui aussi remarquable, mais qui fut anim√© d’un tout autre temp√©rament et qui a d√Ľ se construire avec d’autres moyens et m√©thodes – √©tait donc aussi s√©duisante que bienvenue.
On peut tenter d’apporter quelques explications √† ces raccourcis enthousiastes. La communaut√© kabyle √©tait d’autant plus exasp√©r√©e par les oublis des l√©gitimations officielles qu’elle avait apport√© l’essentiel du ressourcement politique et du potentiel militaire √† l’insurrection lib√©ratrice d√©clench√©e le premier novembre 1954. Ignor√©e culturellement, la Kabylie ne pouvait se permettre d’attendre l’av√®nement d’un potentiel de civilisation √† m√™me d’attester de son √©ligibilit√© culturelle √† une universalit√© qu’une Alg√©rie officielle, fascin√©e par l’unicit√© mystique du panarabisme, lui contestait avec l’arri√®re-pens√©e de l’en expulser. Se convaincre que sa collectivit√© peut instantan√©ment r√©v√©ler, contre tous les vents contraires de l’Histoire, son g√©nie √©mancipateur √©tait une fa√ßon de conjurer et, si possible, de d√©fier un redoutable sectarisme institutionnel.
1  Voir notamment l’interview testamentaire donn√©e √† la revue Tassilien d√©cembre 2002 et qui sera abondamment comment√©e dans cet ouvrage.
D’un autre c√īt√©, l’effilochage puis l’affaissement qualitatif des d√©bats qui ont affect√© particuli√®rement les universit√©s de Kabylie2 ont acc√©l√©r√© le recours √† la parole abrupte, ce qui pr√©sente l’avantage, aussi commode que factice, de cultiver l’illusion que, dans la lente √©laboration des grandes cultures, on peut faire l’√©conomie de l’apprentissage et de l’effort.
Enfin, et c’est peut-√™tre plus probl√©matique pour le moyen terme, dans des phases de s√©v√®res reflux culturels et civiques, la paresse intellectuelle finit par atteindre aussi celles et ceux qui poss√®dent des outils leur permettant de concevoir une analyse fine et pertinente. Faute de pouvoir trouver un √©cho favorable dans la soci√©t√© pour un √©change critique, les derniers observateurs lucides fulminent, s’isolent avant de d√©missionner et m√™me, pour certains, de se mouler, √† leur tour, dans les commodit√©s r√©ductrices.
Alors, c’est dit une fois pour toutes : Ch√©rif Kheddam est une offrande de la nature, une esp√®ce de fontaine artistique qui nous a √©t√© livr√©e clef en main et qui, comme Si Mohand, n’a eu qu’√† laisser couler une sensibilit√© inscrite dans ses g√®nes pour r√©aliser l’insigne exploit de vivifier, en lui conf√©rant ses lettres de noblesse, la chanson kabyle.
Pourtant, la superposition du parcours du chanteur pionnier à celui du poète adulé et maudit est on ne peut plus discutable.
Certes, l’un comme l’autre a d√©di√© son art √† son peuple. Certes, tous deux ont secou√© les conformismes sociaux de leur milieu. Mais la comparaison s’arr√™te l√† ; ce qui est, on peut en convenir, d√©j√† appr√©ciable.
Le volcanique a√®de a fustig√© d√®s ses premiers vers le vingti√®me si√®cle naissant avec ses revers militaires et ses compromissions politiques par une verve aussi g√©niale qu’incendiaire sans se soucier le moins du monde de l’impact de son propos sur ses cong√©n√®res. Le chanteur, lui, a proc√©d√© de fa√ßon strictement inverse : la critique ou la d√©nonciation, qui peuvent √™tre rudes, ne doivent arriver ni ont acc√©l√©r√© le recours √† la parole abrupte, ce qui pr√©sente l’avantage, aussi commode que factice, de cultiver l’illusion que, dans la lente √©laboration des grandes cultures, on peut faire l’√©conomie de l’apprentissage et de l’effort.
2  Lieux privil√©gi√©s de maturation des grands enjeux soci√©taux qui ont p√©riclit√© suite au monolinguisme d’une arabisation ayant mis hors de port√©e de l’√©tudiant les sources rationnelles de la r√©flexion
Certes, l’un comme l’autre a d√©di√© son art √† son peuple. Certes, tous deux ont secou√© les conformismes sociaux de leur milieu. Mais la comparaison s’arr√™te l√† ; ce qui est, on peut en convenir, d√©j√† appr√©ciable. Le volcanique a√®de a fustig√© d√®s ses premiers vers le vingti√®me si√®cle naissant avec ses revers militaires et ses compromissions politiques par une verve aussi g√©niale qu’incendiaire sans se soucier le moins du monde de l’impact de son propos sur ses cong√©n√®res.
Le chanteur, lui, a proc√©d√© de fa√ßon strictement inverse : la critique ou la d√©nonciation, qui peuvent √™tre rudes, ne doivent arriver ni trop t√īt ni trop tard. Mieux, elles n’ont pas vocation √† heurter ou perturber mais √† interpeller pour √©veiller, √† √©clairer pour davantage sensibiliser avec l’imp√©ratif d’une exemplarit√© sociale √† laquelle l’auditeur doit pouvoir s’identifier car le but ultime est d’entra√ģner son adh√©sion dans le sillage d’un changement in√©luctable. On sait que Si Mohand qui a consum√© ses forces dans une vie erratique ne fut pas, c’est le moins que l’on puisse en dire, un exemple de pond√©ration comportementale.
L’obligation de participer concr√®tement √† la construction d’une pens√©e collective structurante que s’imposera le jeune chanteur, sit√īt reconnu dans son genre, √©tait le cadet des soucis d’un Mohand pris dans la tourmente d’un si√®cle de fracas auquel sa po√©sie a fait √©cho avec une √©gale fureur.
Or, le m√©rite de Ch√©rif Kheddam est justement d’avoir tout appris, laborieusement et dans le d√©nuement, avant d’approcher l’excellence. Les privations n’ont pas emp√™ch√© l’intelligence endurante et l’ambition g√©n√©reuse de mettre son influence artistique au service de la lib√©ration de tous. C’est l√† que r√©side la le√ßon premi√®re de l’Ňďuvre Kheddamienne.
L’ENFANCE

« Je suis venu au monde par un jour glacial de janvier 1927 dans un petit village de haute Kabylie nich√© au cŇďur du massif du Djudjura. » Ch√©rif Kheddam r√©p√©tera les m√™mes paroles √† ceux, rares, devant lesquels il consentait √† d√©voiler une partie de sa vie priv√©e. √Ä deux reprises je l’ai entendu redire cette phrase dans quasiment les m√™mes termes, avec toujours ce souci de noter le froid qui avait accueilli sa naissance. L’homme habit√© par une timidit√© qui pouvait, en des circonstances particuli√®res, friser le handicap, ne se pr√™tait pourtant pas facilement aux √©panchements.
Il aurait pu ajouter qu’il appartenait √† une famille tr√®s modeste et, qui plus est, maraboutique, groupe social kabyle dont le conservatisme tenait les siens dans un rigorisme que peu de personnes osent outrepasser. Autant dire que rien, ou bien peu de choses, ne pr√©destinait Ch√©rif Kheddam √† une vie d’animation culturelle avec un objectif de remise en cause des traditions d√©licat mais assum√©, d’audace intellectuelle et de d√©termination √† explorer le monde dans ses dimensions spirituelles et artistiques les plus originales.
La chose est d’autant plus surprenante que dans le clan Kheddam, Ch√©rif enfant – le lecteur l’aura maintenant not√© – s’√©tait d√©j√† fait remarquer par un temp√©rament r√©serv√© pouvant alors faire penser √† une forme d’asociabilit√© qui inqui√©tait les membres de la famille, √† commencer par le p√®re Omar.
Ce p√®re, lui non plus, n’√©tait pas d’un genre expansif. Il savait n√©anmoins √©couter, √©duquer et m√™me d√©l√©guer quand il estimait que les conditions le permettaient. Le personnage √©tait connu comme un √™tre sobre mais disponible. Les villageois ayant eu √† constater cette qualit√© en ont fait une esp√®ce de responsable du hameau par respect et n√©cessit√©…
(…) Quand Ch√©rif vint au monde en 1927, la vie indig√®ne √©tait des plus pr√©caires. Premier gar√ßon de la famille, il √©tait choy√© mais les moyens destin√©s √† honorer et satisfaire cette pr√©f√©rence √©taient bien maigres. En ces temps-l√†, par pudeur et contraintes, les p√®res tout occup√©s √† assurer la survie de leur maisonn√©e n’avaient pas coutume de beaucoup c√Ęliner leurs enfants : trop de bienveillance pouvait engendrer des attitudes de fragilit√© qui seraient autant de faiblesses quand il faudrait affronter une existence o√Ļ chacun devait m√©riter sa place et sa pitance dans une soci√©t√© accabl√©e par un colonat primaire et les ressentiments qui d√©chirent les communaut√©s vaincues.
La seule personne pour laquelle l’int√©r√™t du gar√ßonnet n’a jamais faibli √©tait sa m√®re. Femme sensible et disponible, elle rassurera un enfant √† la fois timide et curieux en le couvant d’une r√©confortante protection que rien autour de lui ne parvenait √† dissiper. Cette relation, o√Ļ il puisera une grande force morale, p√®sera lourd sur la destin√©e peu commune de celui qui marquera son temps par la musique, domaine comptant par essence peu d’√©lus en g√©n√©ral et qui, pour ce qui concerne la Kabylie, √©tait une sorte de mar√©cage social o√Ļ seuls les marginaux prosp√©raient.
Il immortalisera cette affection dans une chanson totem qui fut d’autant plus appr√©ci√©e que le t√©moignage √©tait ins√©r√© dans une veill√©e, moment de convivialit√© et d’√©ducation privil√©gi√© o√Ļ s’est transmise une culture exclue des instances officielles depuis le r√®gne de Massinissa.
La faim et le d√©nuement qui ont accompagn√© l’enfance de Ch√©rif sont une empreinte essentielle dans sa repr√©sentation sociale. Il en contextualise les origines, le v√©cu et en relativise les incidences puisque ces privations rassemblent et aident √† apprendre √† supporter les manques…
L’√ČMIGRATION

En 1947, Ch√©rif Kheddam quitte l’Alg√©rie pour la France. √Ä son arriv√©e, il s’√©tablit √† Saint-Denis puis √Čpinay dans la r√©gion parisienne. De 1947 √† 1952, il exerce dans une fonderie et de 1953 √† 1961 il est employ√© dans une entreprise de peinture, rapporte son cousin germain Tayeb1.
1 Ch√©rif Kheddam, l’artiste, √Čditions El Amal op. cit.
Lorsqu’il entame sa vie d’√©migr√© en France, le jeune ouvrier surprend par la singularit√© de ses propos. √Ä la base, il avait √©migr√© comme la plupart de ses compatriotes : par n√©cessit√©. Mais √† la base seulement, car lui a toujours su qu’il se devait de trouver une issue vers un destin qui pourrait √† la fois l’extraire des rotations enfilant les √©reintantes ann√©es coup√©es de fugaces d√©tentes estivales, soulager sa famille et, d’une mani√®re ou d’une autre, ouvrir les yeux √† d’autres jeunes.
Ces trois aspirations ont toujours constitu√© une vision g√©n√©rale de l’existence pour Ch√©rif Kheddam. Leur d√©roulement concret subira plusieurs reclassements selon les conjonctures professionnelles, les circonstances sociales et politiques d’une Histoire sous tension et les opportunit√©s offertes par son environnement imm√©diat.
Les toutes premi√®res impressions que lui inspire le pays d’accueil sont assez √©loign√©es de l’inqui√©tude ou du ressentiment de la grande majorit√© de ses compatriotes. Certains √©taient habit√©s par la nostalgie ou la m√©fiance envers la nation des occupants de leur terre pendant que d’autres, plus rares, se sont laiss√©s aller jusqu’√† se perdre dans une exub√©rance balayant les recommandations parentales pour go√Ľter aux plaisirs compulsifs d’une nouvelle vie.
En 1972, Ch√©rif Kheddam devait se produire √† Larb√Ęa n At Iraten √† l’occasion de la f√™te des cerises qui √©tait encore une grande manifestation populaire √† caract√®re √©conomique et culturel. Il avait invit√© Jean Berthe, un de ses plus anciens amis fran√ßais que nous retrouverons plus loin, bouquiniste des quais de la Seine avec qui il n’avait jamais rompu les liens. Nous √©tions partis √† trois d’Alger dans sa 2CV poussive, mais toujours vaillante. Chemin faisant, la discussion en vint √† l’√©volution de la carri√®re de l’artiste attentivement suivie par l’homme du livre parisien. D√©couvrant que son ami devait se produire dans le stade de la ville, il ne put r√©fr√©ner un sentiment d’admiration teint√© d’affectueuse consid√©ration :
– Il est quand m√™me loin, le Saint-Denis de la fin des ann√©es quarante dont tu m’as parl√© tant de fois alors que tu d√©couvrais la soci√©t√© fran√ßaise et suivais le comportement de tes amis du village, fit noter Jean Berthe.
– Oui mais j’ai choisi de partir, il fallait assumer pour comprendre et apprendre, bien agir et si possible s’adapter au mieux √† ce qu’offrait la situation. Je m’invitai dans le d√©bat et demandai comment le jeune homme avait v√©cu ses premiers jours dans un pays o√Ļ il ne connaissait quasiment personne et dont il comprenait √† peine la langue.
– Je savais pourquoi j’√©tais parti. Notre montagne n’a pas pu nous nourrir. J’ai trouv√© un pays organis√© qui sortait d’une terrible guerre mais qui se reconstruisait vite. J’ai √©galement not√© que, chacun ayant sa place et son r√īle, les choses avan√ßaient plut√īt bien. Et cette discipline qui nous manquait terriblement en Kabylie m’a impressionn√© et s√©duit. J’ai tent√© de m’en instruire. Contrairement √† ce que l’on pourrait penser, je n’avais pas de grande appr√©hension de l’inconnu ni, il faut le dire, du racisme. Peut-√™tre √† tort ; mais je me suis rapidement convaincu que si quelqu’un faisait sa part d’effort dans ce monde de ruches si diverses et pourtant si soud√©es, il pouvait se faire sa place, en tout cas il pouvait avancer.
Bien que connaissant l’homme depuis cinq ans, j’avais √©t√© surpris d’entendre des paroles si peu convenues. Il faut savoir que dans l’Alg√©rie du d√©but des ann√©es soixante-dix, la mode √©tait aux slogans populistes plus ou moins d√©finitifs. J’√©tais plut√īt pr√™t √† √©couter des r√©criminations sur l’exploitation de la main-d’Ňďuvre nord-africaine, une d√©nonciation de la stigmatisation de l’√©migr√© assez vive en ces temps-l√†2 ; j’√©tais, moi aussi, trop conditionn√© par les r√©cits invariables des plaintes sur le mal de vivre de jeunes hommes coup√©s de leur famille… Rien de tout ce qui constituait l’ordinaire du menu verbal de l’√©migr√© lambda ne semblait avoir marqu√© l’installation de Ch√©rif Kheddam. Plus tard, je d√©couvrirais que, si commode qu’elle soit, la victimisation √©tait une posture √† laquelle il a toujours refus√© de c√©der.
Militant associatif de gauche, Jean Berthe fit remarquer que, compte tenu de la condition sociale et de l’isolement culturel de ces jeunes, il y avait quand m√™me de quoi se sentir marginalis√© et m√™me inquiet.
Toujours calme, Chérif répliqua à son ami :
– Oui, bien s√Ľr, notre sort ne faisait pas r√™ver, √©videmment que la vie √©tait dure mais on devait essayer de voir comment tirer le meilleur de ce milieu en saisissant les bonnes occasions et en s’organisant mieux. On pouvait au moins √©viter de se mettre en difficult√© sociale ou financi√®re par des comportements inadapt√©s ou des conduites inconsid√©r√©es.
Les deux amis remontaient dans leurs souvenirs au rythme des secousses inflig√©es par la douteuse suspension de la pugnace Citro√ęn. Je suivais ces confidences avec un int√©r√™t d’autant plus aiguis√© qu’il √©tait rare d’entendre Ch√©rif Kheddam livrer ses intimes convictions sur des sujets politiques o√Ļ il pouvait avoir √©t√© personnellement impliqu√©.
Ce voyage, d√©cid√©ment, √©tait un divan ambulant. C’est √† cette occasion que j’appris que, pendant l’interm√®de qui avait suivi la fermeture de la zaouya de Boudjellil d’o√Ļ son p√®re esp√©rait le voir sortir imam, le jeune Ch√©rif, suivant ses camarades d’infortune, s’√©tait, lui aussi, fabriqu√© une fl√Ľte de roseau pour apprendre secr√®tement √† en jouer. Sans espoir, perdu parmi des adolescents d√©sŇďuvr√©s, il avait imagin√©, par ce biais, rejoindre une de ces troupes traditionnelles qui animent les f√™tes en Kabylie pendant les p√©riodes estivales et dont le statut social √©tait des plus ambigus. Tol√©r√©s et m√™me flatt√©s le temps des festivit√©s, ces groupes √©taient v√©cus comme une saillie sociale n√©cessaire √† la c√©l√©bration d’un moment de l√©g√®ret√© que pouvait s’offrir une communaut√© forg√©e dans l’aust√©rit√©, la rigueur et les privations. La fonction, qui avait son utilit√© sociale, √©tait cependant √† l’oppos√© du profil de l’homme de foi auquel son p√®re avait voulu le destiner.
– Passer du statut d’imam √† celui de troubadour !, s’exclama Ch√©rif si peu loquace sur les autres mais capable d’autod√©rision.
2 Dans les ann√©es 70, des √©migr√©s, pour la plupart alg√©riens, ont souvent √©t√© agress√©s ou m√™me assassin√©s dans la foul√©e d’une d√©colonisation mal dig√©r√©e par la droite populiste. Ces crimes seront, entre autres, √† l’origine de la marche des Beurs de 1983 qui a conduit √† la cr√©ation d’organisations comme S.O.S racisme.
Il fallait en effet que le d√©sespoir soit bien lourd pour induire ce genre de tentation chez un jeune r√©serv√© et, on s’en souvient, issu d’une famille conservatrice. Cette escapade, si elle n’a pas dur√© ni connu de prolongement dans le temps, pr√©figure l’ouverture d’esprit d’un jeune adolescent pour lequel chaque chose devait √™tre d’abord test√©e afin de pouvoir √©laborer √† son sujet un avis pertinent puis, √©ventuellement, un jugement d√©finitif.
– Le « stage » de fl√Ľtiste n’a pas dur√© longtemps puisqu’un autre jeune plus chapardeur que nous tous nous a d√©rob√© nos instruments pour les √©changer contre deux paniers de cerises. C’est peut-√™tre de l√† que me vient cette paresse envers les instruments √† vent, s’amusa notre conducteur.
Une douzaine de jours √† peine apr√®s son arriv√©e en France, un ouvrier de son village informa Ch√©rif qu’une fonderie bas√©e √† Saint Denis embauchait des jeunes. Heureuse co√Įncidence, il habitait dans le m√™me quartier, tr√®s fr√©quent√© par les ouvriers originaires de Michelet, ce qui lui faisait gagner un temps appr√©ciable. Autre b√©n√©fice non n√©gligeable, maintenant que chaque sou devait √™tre compt√©, il n’aurait m√™me pas √† payer le transport. Il s’y pr√©senta et fut recrut√©. Les premi√®res semaines furent bien p√©nibles : rythme √©puisant auquel il n’avait pas √©t√© pr√©par√© et, surtout, devant les hauts-fourneaux, chaleur infernale qui vidait rapidement le corps de son eau.
Au sortir de la guerre, la reconstruction pressait, il fallait avancer vite et le suivi de la m√©decine du travail √©tait bien al√©atoire. Tenant √† conserver son poste et soucieux de donner satisfaction √† ses employeurs, Ch√©rif s’acharna √† la t√Ęche. Personne ne lui avait recommand√© de s’hydrater pour compenser les pertes occasionn√©es par une sudation intense et prolong√©e.
Moins d’une quinzaine de jours apr√®s son recrutement, les premiers signes d’√©puisement apparurent : fatigue, maux de t√™te, vomissements, naus√©es… autant de sympt√īmes qu’il fallait subir en silence. Le soir, il lui arrivait de s’affaler sur sa paillasse sans m√™me d√ģner. Un de ses colocataires voulant le revigorer lui conseilla de prendre du caf√©. Erreur qui aurait pu √™tre fatale. Ch√©rif √©tait victime d’une insuffisance r√©nale aigu√ę. Apr√®s la consultation, le m√©decin l’informa qu’il avait bien compliqu√© son cas. Outre que la caf√©ine provoque des insomnies aggravant la fatigue, elle a des propri√©t√©s diur√©tiques qui peuvent augmenter encore la d√©shydratation.
– C’est un ouvrier sicilien, ancien dans la bo√ģte, qui avait d√©j√† vu plusieurs nouveaux travailleurs souffrir comme moi, qui mit fin √† mon calvaire en me faisant boire r√©guli√®rement. De plus, m’apprit-il, les vieilles de chez lui faisaient ingurgiter de grandes quantit√©s d’eau aux enfants quand ils attrapaient des coups de soleil. Il me conseilla vivement de toujours avoir √† port√©e de main une gourde et de ne pas h√©siter √† boire m√™me quand je n’avais pas soif. Il m’avait probablement sauv√© la vie.
La vie peut-√™tre, mais pas la fonction r√©nale puisque Ch√©rif sera amput√© d’un rein en 1961.
L’aisance de la parole et l’intimit√© des sujets sur lesquels devisaient les deux hommes m’ont fait comprendre que l’amiti√© qui les liait √©tait tiss√©e par de solides consid√©rations dont je ne devinais ni l’origine ni la nature.
En quittant la ville de Tizi-Ouzou, les premiers lacets qui mènent à la cité fortifiée par Napoléon III représentent une épreuve pour les moteurs les plus performants. Le crépuscule commençait à envelopper le piedmont du Djurdjura dont les sommets étaient encore éclairés par les rayons rougeoyants du couchant. La majestueuse lame bleue dévoilait alors ses dernières plaques de neige protégées des chaleurs par les cèdres. Le panorama était sublime en cette fin de printemps.
D√©tendu et m√™me un tantinet guilleret, Ch√©rif eut davantage encore en vie de se confesser devant son ami. On apprit que, apr√®s cette √©preuve, l’√©migr√© sicilien se prit d’empathie pour ce jeune homme poli, toujours bien mis, attentif aux autres et appliqu√© dans sa t√Ęche. C’est, nous pr√©cisera-t-il, le m√™me ouvrier, proche de la retraite, qui le recommandera √† ses sup√©rieurs. Un peu plus de neuf mois apr√®s ses d√©buts, il sera affect√© dans le hangar de stock. Les horaires sont toujours aussi contraignants mais le labeur n’a rien de comparable avec le travail de for√ßat o√Ļ, dans une chaleur suffocante, l’ouvrier doit manipuler des gobelets de m√©tal fondu avec des pinces dont le seul poids fait fl√©chir les biceps. Ch√©rif Kheddam passera dans cette fonderie plus de cinq ans.
Le confinement de la voiture, isolant notre trio des turbulences ext√©rieures, et le cr√©puscule naissant g√©n√©raient une disponibilit√© qui favorisait une forme de d√©sinhibition propice au d√©voilement de pans de vie que, dans d’autres situations, Ch√©rif √©tait plut√īt enclin √† taire voire √† refouler. Je l’avais rarement vu aussi joyeusement port√© √† l’exposition de son v√©cu.
Arriv√©e √† mi-chemin d’une route qui n’en finissait pas de serpenter depuis un bon quart d’heure, la 2CV se mit √† hoqueter bruyamment, sursautant √† chacun des innombrables virages en √©pingle √† cheveux qui annoncent les premiers hameaux ceinturant la ville.
√Ä ce stade de la discussion et du voyage, je profitai des soubresauts d’un v√©hicule √©puis√© par la raideur de la pente qui avait capt√© l’√©nergie et l’attention du conducteur pour m’autoriser une question alors que, jusque-l√†, je m’√©tais volontairement tenu √† l’√©cart des √©changes pour ne pas perturber un pr√©cieux moment de complicit√©.
РEt quels étaient tes rapports avec les autres immigrés ?
Ch√©rif tirant la langue tout en ferraillant avec le levier de vitesse de plus en plus rebelle aux sollicitations trop r√©p√©t√©es d’une route tourment√©e, l√Ęcha avec son accent si particulier :
– Aux premiers jours de mon arriv√©e, j’habitais avec deux ouvriers dans un petit h√ītel o√Ļ logeaient beaucoup de gens de chez nous et quelques Marocains. Je n’avais pas encore de travail, ce qui fait que pendant une semaine je sortais dans le quartier pour voir, √©couter et d√©couvrir cette nouvelle forme de vie. Le soir, dans le rez-de-chauss√©e qui faisait aussi office de gargote et de bar, je me mettais de c√īt√© et j’observais. Les comportements √©taient diff√©rents. Certains se reposaient de leur journ√©e de travail en discutant pos√©ment. D’autres se r√©fugiaient dans l’alcool ou les jeux et il n’√©tait pas rare de les voir terminer leur soir√©e par des invectives ou de bruyantes contestations qui les opposaient au propri√©taire quand il refusait de continuer √† leur servir des boissons, alors qu’ils avaient accumul√© plusieurs semaines de retard dans le paiement de leur loyer…
V√©cu ordinaire de l’√©migration de la fin des ann√©es quarante.
РEt quelles décisions as-tu tirées de ces observations ?
– Je ne savais pas pr√©cis√©ment ce que je devais ou pouvais faire, mais d’avoir vu ces soir√©es sanctionnant des journ√©es sans joie ni int√©r√™t m’a mieux fait comprendre ce que je ne voulais pas et ne devais pas faire.
En effet, les choix de vie n’√©taient pas toujours simples √† concevoir. La s√©paration affective brutale devait s’accommoder d’autres d√©sagr√©ments comme vivre avec des inconnus ou simplement apprendre √† cuisiner. Cette derni√®re t√Ęche soulevait simultan√©ment plusieurs inconv√©nients : il fallait s’organiser pour que chacun assume son tour dans la r√©gularit√© et si possible une hygi√®ne acceptable, pour autant que des temp√©raments pas toujours compatibles acceptent de se mobiliser autour de ces m√©nages un peu particuliers.
Mais dans cette distribution des t√Ęches, il y avait des aspects autrement plus g√™nants. D’abord, ces paysans jet√©s sans pr√©paration dans le monde ouvrier ne savent g√©n√©ralement pas cuisiner, mais ensuite, plus ennuyeux, cette fonction, d√©volue aux femmes, est v√©cue par certains comme une forme de d√©pr√©ciation de l’image que le Kabyle se fait de lui-m√™me.
Supporter l’exil avec ses privations et souffrances, devoir laver le linge ou m√™me, quelquefois, repasser des chemises, passe encore ; mais touiller la marmite alors que l’on est priv√© des plaisirs de couche est plus que ne peut supporter l’individu dont on a veill√© √† chatouiller la m√Ęle virilit√© depuis les premiers balbutiements. √ätre dispens√© de la cuisine est d’ailleurs per√ßu comme le signe qui atteste d’un changement enviable de statut social. Celui qui peut se payer une pension avec repas est un √©migr√© qui a r√©ussi √† sortir du rang des condamn√©s de l’exil. Au village, les √©pouses ou les m√®res ne se privent pas de rappeler √† des voisines moins chanceuses que leur mari ou fils, lui, « mange au restaurant »…
(…) Cette vie o√Ļ il fallait se poser dans une existence simple et ordinaire se distinguait de l’ardente volont√© d’apprendre l’art musical qui se manifestera trois √† quatre ans apr√®s la signature de son premier contrat avec la maison Path√© Marconi en 1956.
Pour sortir des rangs, Ch√©rif tenta m√™me, on l’aura d√©j√† appris, de s’exercer au m√©tier de boxeur avant de s’initier √† la musique, le but √©tant de prospecter des univers o√Ļ la d√©cision personnelle reste le param√®tre essentiel dans l’organisation d’un projet de vie qui favorise la r√©alisation de soi. Malgr√© les perc√©es de quelques c√©l√©brit√©s comme la perle noire Benbarek, le football n’√©tait pas encore l’ascenseur social qui a propuls√© ult√©rieurement des g√©n√©rations d’√©migr√©s vers la gloire. Le cyclisme qui avait vu K√©ba√Įli participer au Tour de France apparaissait comme une activit√© de parvenus destin√©e aux indig√®nes assimil√©s. La boxe, dont Ch√©rif Hamia avait √©t√© l’un des √©talons les plus embl√©matiques, √©tait alors le sport le plus pris√© et le plus accessible aux Alg√©riens de modeste condition. Des chanteurs kabyles comme Karim Tahar, Cheikh Nordine puis Ch√©rif Kheddam y ont tent√© des incursions. On sait que pour ce dernier l’affaire n’alla pas bien loin.
– Je me suis fait casser le nez pour faire comme tous les professionnels mais cela n’a pas suffi, ironisera devant nous Ch√©rif en 1969 alors que nous d√©gustions un plat de pieds de veau dans un petit restaurant de la rue Tanger √† Alger.
Qu’importe la notori√©t√©, Ch√©rif avait trouv√© dans ce milieu la culture de l’entra√ģnement, de la discipline et de l’effort. Ce sera bien utile pour la suite.
Ces plong√©es successives dans des sph√®res peu fr√©quent√©es par ses compatriotes n’avaient cependant pas encore d√©finitivement fa√ßonn√© l’intimit√© spirituelle de Ch√©rif. En f√©vrier 2016, je discutais avec Kamal Hamadi, en pr√©sence du po√®te Ben Mohamed, afin de pr√©ciser quelques √©pisodes des d√©buts de la carri√®re de Ch√©rif Kheddam. La dualit√© qui caract√©risait un homme issu de la paysannerie vouant une fid√©lit√© sans faille aux valeurs fondamentales du village et, dans le m√™me temps, ouvert aux modes de pens√©e et de consommation de la vie citadine tout en s’imposant une conduite sociale sans √©cart demandait quelques t√©moignages de la part de ceux qui avaient suivi de pr√®s ses premiers contacts avec le monde artistique.
– Quelques mois apr√®s la signature de son premier contrat en1956, il apparut clairement que Ch√©rif Kheddam voulait apporter du neuf dans sa musique. Il se renseignait sur les m√©thodes d’apprentissage et les √©coles o√Ļ il pouvait se former, approchait les professionnels des studios parisiens et s’int√©ressait aux diff√©rents genres alors que la plupart des musiciens kabyles limitaient leur ambition √† un t√©moignage de leur √©poque par le support du patrimoine traditionnel. Celui qui a un minimum de connaissances sait, en √©coutant Ch√©rif, qu’apr√®s ses trois ou quatre premi√®res exp√©riences, ses productions sont d’une justesse et d’une rigueur qui ne souffrent d’aucune dissonance. Ces acquisitions issues de r√©seaux ext√©rieurs √† notre milieu n’ont cependant pas eu d’incidence sur le comportement personnel de Ch√©rif, atteste Kamal Hamadi qui ajoute sans h√©siter :
– Le cercle des artistes est un petit monde o√Ļ chacun conna√ģt l’autre et tout s’y sait tr√®s rapidement. Il nous est √† tous arriv√© de prendre un verre apr√®s une soir√©e ou √† l’occasion d’une rencontre entre musiciens. Je n’ai jamais vu Ch√©rif Kheddam boire une goutte d’alcool ni fumer une cigarette.
Cette rigueur n’√©tait ni √©tal√©e ni occult√©e ; elle faisait partie d’un personnage qui se faisait sa place dans un univers de paillettes avec des attitudes, des relations et, plus tard, une production inhabituelles dans le monde de la chanson. La sobri√©t√© n’emp√™chait ni la tol√©rance ni, quand les circonstances le demandaient, une certaine disponibilit√© √† ironiser sur les d√©vots qui se croient tenus de se donner en spectacle √† travers leur conviction religieuse pour gagner une reconnaissance ou acc√©der √† un pouvoir que leurs m√©rites sociaux ou professionnels n’ont pas pu leur offrir. C’√©tait l√† une hygi√®ne de vie h√©rit√©e de ces valeurs ancestrales dont il convenait de prendre ce qui pouvait aider √† l’accomplissement de soi tout en √©laguant les r√©f√©rents pouvant entraver l’√©mancipation des personnes et des groupes.
L’existence de Ch√©rif Kheddam sera une recherche permanente de l’√©quilibre entre les origines et la d√©couverte, la fid√©lit√© et l’innovation…
(…) Facteur aggravant la difficult√© d’une projection de carri√®re pens√©e dans une conception personnelle et progressivement programm√©e sur une trajectoire in√©dite, la guerre de lib√©ration qui ensanglantait le pays avait, maintenant, gagn√© la France. Comment chanter la beaut√©, le r√™ve, la fiert√© de sa terre, l’espoir, l’aspiration √† la dignit√© ou la souffrance d’un peuple dans une p√©riode o√Ļ le moindre propos √©manant d’un autochtone √©tait soumis √† l’interpr√©tation tatillonne de l’administration coloniale ? La pr√©dominance de l’id√©ologie ultra rendait illusoire sinon suspecte toute id√©e de compromis entre les communaut√©s alg√©riennes et fran√ßaises. D√®s 1956, l’id√©e d’une troisi√®me voie lanc√©e par les lib√©raux europ√©ens, avec √† leur t√™te Albert Camus, faisait long feu. Devant int√©grer des groupes de militants mont√©s au maquis aussi pour en d√©coudre, d√©bord√© par ses factions les plus populistes dont l’assassinat d’Abane signera la pr√©√©minence, le FLN, √† partir de 1957, sera d√©finitivement absorb√© par la culture de l’opacit√© et la violence radicale.
Malgr√© des professions de foi appelant √† une lib√©ration nationale qui ferait place √† toutes les souches composant l’Alg√©rie, le parti nationaliste en √©tait, par la force des choses, r√©duit √† souligner et approfondir la diff√©renciation culturelle et religieuse pour disqualifier toute autre forme de solution que la guerre. La lib√©ration alg√©rienne ne pouvait plus √™tre que l’aboutissement d’une lutte arm√©e qui se terminerait n√©cessairement et m√©caniquement par un divorce brutal.
Les artistes alg√©riens √©taient pris dans un double pi√®ge : √©voquer la sensibilit√© et le raffinement dans un climat d’affrontement g√©n√©ralis√© et permanent pouvait contrarier la strat√©gie de violence r√©volutionnaire du FLN ; assumer de produire un message favorable √† l’√©mancipation nationale sous une autorit√© qui niait jusqu’√† l’existence m√™me de la r√©alit√© alg√©rienne participait d’un √©quilibrisme relevant de la gageure.
Les premiers chants patriotiques les plus engag√©s seront produits par Slimane Azem avec Effe…£ ay ajŠĻõadtamurtiw (Criquet quitte mon pays) ou IŠłćehŠĻõ-d wagur (Une lune est apparue). Pris dans des turbulences sociologiques inextricables o√Ļ les consid√©rations politiques s’enchev√™trent avec les archa√Įsmes irr√©ductibles opposant les segments claniques des villages et les tribus, le c√©l√®bre chanteur devra remiser sa ferveur. Il se verra aspir√© dans le giron de son fr√®re Ouali, s√©nateur, puis conduit, par la dynamique d’une implacable tourmente, √† √™tre l’auteur de deux autres chansons heurtant de plein fouet ses productions pr√©c√©dentes : Nekwni s lŠł•arka n LeŇĺŇĺayer (Nous harkis d’Alg√©rie) et Ina-s i leflani (Dis au quidam). Leflani √©tant un vocable qui d√©signe une personne dont on r√©pugne √† citer le nom sert √©galement, ici, de jeu de mots qui sugg√®re clairement le sigle FLN, invit√©, rien que √ßa, √† la repentance.
Ce n’est pas le lieu d’analyser dans le d√©tail les raisons multiples et complexes qui ont pouss√© l’artiste le plus populaire de son √©poque √† pareil retournement. Conscient de l’impact de ces a√®des sur une population majoritairement analphab√®te et donc inaccessible √† la propagande √©crite d√©livr√©e en langue fran√ßaise, le pouvoir colonial cr√©e le Th√©√Ętre aux arm√©es o√Ļ des acteurs sont amen√©s √† se produire devant la troupe. Il en fut ainsi du com√©dien Sid Ahmed Agoumi, du dramaturge Alloula… C’√©taient des sollicitations auxquelles il √©tait difficile d’√©chapper car elles se voulaient une forme d’enr√īlement occasionnel qui pouvait d’ailleurs co√Įncider avec le service militaire, ce qui n’impliquait pas un engagement volontaire ou d√©finitif. Il y avait aussi des invitations √† animer les meetings d’hommes politiques ou d’officiers s’adressant aux populations locales ; c’est √† ces manifestations que Slimane Azem a √©t√© associ√©.
En ces temps de tensions et de r√©pression, certains auteurs ont tent√© de s’exprimer par un verbe alambiqu√© o√Ļ la parabole pouvait pr√™ter √† des interpr√©tations √©quivoques ; c’√©tait une mani√®re d’approcher l’h√©ro√Įsme sans grand risque puisque la censure pouvait toujours interdire la diffusion du texte potentiellement s√©ditieux. Quand d’aventure, les commissions d’√©coute se laissaient surprendre, l’auteur pouvait alors se pr√©valoir, √† peu de frais, d’un alignement sur les th√®ses nationalistes. Le pr√©nom Houria (libert√© en arabe) gliss√© dans une chanson sera revendiqu√© apr√®s l’ind√©pendance comme un haut acte de bravoure. Ces contorsions qui n’√©taient pas sp√©cifiques √† la chanson ont caract√©ris√© l’essentiel de la production intellectuelle des autochtones sous l’ordre colonial, litt√©rature comprise. Vieilles ruses de l’opprim√© face au dominateur. Les explications post√©rieures √† la guerre, qui sont souvent de bonne foi, illustrent les maigres marges de manŇďuvre dont pouvait b√©n√©ficier l’expression artistique alg√©rienne dans l’Alg√©rie fran√ßaise.
De son c√īt√©, le FLN investissait autant qu’il √©tait possible de le faire dans cette cat√©gorie si sensible de la collectivit√© nationale. Des artistes d√©j√† connus, ou, pour quelques-uns d’entre eux, encourag√©s √† se lancer dans la musique pour les besoins du combat, ont √©t√© charg√©s de noyauter, de sensibiliser et, dans certains cas, d’√©tablir une forme de tutorat sur les c√©l√©brit√©s dont il fallait surveiller les fl√©chissements et, si le besoin s’en faisait sentir, fouetter la ti√©deur patriotique. Les r√©f√©rents symboliques utilis√©s dans un combat destin√© √† r√©animer voire inventer une conscience nationale ni√©e g√©n√®rent toujours un impact surdimensionn√© en temps de guerre. Le moindre bout de tissu comportant les couleurs de l’embl√®me insurrectionnel suspendu √† un pyl√īne alimentait les veill√©es des parents dont on retrouvait le lendemain les commentaires exalt√©s dans les cours d’√©cole. Alors, quand un beau rythme v√©hiculait un message, si subliminal f√Ľt-il, c’√©tait autant d’esprits qui pouvaient y puiser mati√®re √† √©piloguer.
(…) Ch√©rif Kheddam se rappelle ces semaines o√Ļ les chanteurs qui avaient confiance entre eux s’√©changeaient des compositions qu’ils avaient cr√©√©es dans le secret. C’est √† cette p√©riode que remonte son chant patriotique Le…£wnayag’iwatmaten, un hymne d√©di√© aux martyrs. Signe de la complicit√© qui lie deux artistes partageant des id√©es si non des id√©aux : √† la m√™me √©poque, Kamal Hamadi, proche de Ch√©rif, compose une chanson √† la gloire du colonel Amirouche qu’il fait interpr√©ter par sa femme Noura.
Dans les jours qui ont suivi les sanglantes manifestations, la vie reprend tant bien que mal ses droits. Un soir, Ch√©rif Kheddam, qui devait se rendre √† un cours de musique √† Saint Michel, d√©cide de prendre avec lui les cotisations mensuelles qu’il avait collect√©es pour les remettre √† son chef de groupe avec qui il avait rendez-vous rue de la Huchette. En quittant les locaux de son ma√ģtre, il tombe sur une rafle. Il est orient√© sans m√©nagement vers un panier √† salade. Dans la bousculade, il ouvre sa serviette et tente de jeter les feuilles o√Ļ √©taient recens√©s les cotisants et les contributions de chacun. Il n’aura pas le temps de se d√©barrasser de ces documents compromettants car il est d√©j√† pouss√© vers deux agents des CRS10 qui surveillaient trois autres suspects. Lors du tri qui doit pr√©c√©der les √©ventuels transferts au commissariat, les interpell√©s sont fouill√©s. La liste des noms avec les sommes d’argent leur correspondant est d√©couverte parmi d’autres feuilles dont des partitions et du papier √† musique. Un brigadier demande des explications.
– Ce sont les noms des √©l√®ves auxquels je donne des cours de musique. √Ä la fin de chaque mois ils doivent s’acquitter de leurs mensualit√©s.
Les locaux du professeur de musique ne sont en effet pas très loin du lieu du barrage.
Le musicien-collecteur de fonds n’a n√©anmoins pas exclu que l’agent ne devait pas √™tre vraiment dupe. Probable signe du doute et de la lassitude qui commen√ßaient √† atteindre aussi les forces de l’ordre fran√ßaises, le policier fait une moue et grommelle un bougonnant « C’est bon » :
– Une liste d’une trentaine de noms d’Alg√©riens prenant des cours de musique en 1961, cela pouvait valoir un peu plus de questions, analysera ult√©rieurement l’artiste tr√©sorier.
Chérif Kheddam a rarement fait état de ces activités.
LE RETOUR

Le peuple alg√©rien n’avait pas vraiment eu le temps de go√Ľter au bonheur de la fin d’une terrible guerre. Quelques semaines √† peine apr√®s la proclamation de l’ind√©pendance, le 3 juillet 1962, le sang coulait entre les Alg√©riens √† la suite des affrontements qui oppos√®rent la fra√ģche et toute puissante arm√©e des fronti√®res, bas√©e en Tunisie et au Maroc, √† des maquis de l’int√©rieur exsangues. Les glissements autoritaristes qui s’ensuivirent traumatis√®rent une population scandalis√©e et h√©b√©t√©e. Le coup d’√Čtat qui avait √©limin√© de fait le Gouvernement Provisoire de la R√©publique Alg√©rienne (GPRA) eut des effets encore plus d√©l√©t√®res sur l’√©migration dont l’organisation, o√Ļ s’engageait un nombre consid√©rable de femmes, avait d√©velopp√© un discours rationaliste et moderniste.
(…) √Ä son niveau et √† sa mani√®re, Ch√©rif Kheddam, meurtri, suivait un tangage qui allait engloutir bien des r√™ves. La d√©sillusion ne faisait que commencer. Il pouvait rester en France o√Ļ ses disques se vendaient bien et continuer √† se produire aupr√®s de l’√©migration avec une facilit√© d’autant plus motivante que son plus grand rival potentiel, Slimane Azem, alors pris dans la pol√©mique prosp√©rant autour de son itin√©raire pendant la guerre, envisageait de se retirer de la sc√®ne. La voie √©tait libre pour celui qui continuait m√©thodiquement √† se perfectionner dans le solf√®ge et l’harmonie aupr√®s des professeurs les plus en vue sur la place parisienne.
Depuis la capitale fran√ßaise, l’artiste suivait et √©coutait. Rien ni personne ne semblait en mesure de dessiner un avenir lisible au pays.
La situation priv√©e de Ch√©rif Kheddam √©tait on ne peut plus pr√©caire. N’ayant pas de logement personnel en Alg√©rie alors qu’il √©tait mari√©, une rentr√©e pr√©cipit√©e pouvait s’av√©rer d√©licate √† vivre. Il aurait pu se rendre disponible pour un clan ou un des r√©seaux affili√©s aux nouveaux ma√ģtres et disposer d’une habitation dans les beaux quartiers d’Alger, c’est du reste ce qu’avaient fait plusieurs artistes et autres hommes de culture. Au lendemain de l’Ind√©pendance, les villas cossues lib√©r√©es par les Pieds-Noirs se distribuaient un peu √† la t√™te du client. Ch√©rif adopte une attitude √† la quelle il ne d√©rogera jamais : n’accepter sous aucun pr√©texte et pour quelque motif que ce soit de se commettre dans les circuits client√©listes du r√©gime.
LES √ČLITES

Ce fut √† ce moment que l’id√©e de provoquer une rencontre entre Mouloud Mammeri et Ch√©rif Kheddam germa dans mon esprit. Le premier √©tait venu √† une √©mission que j’avais enregistr√©e avec lui au studio de la rue Hoche o√Ļ je comptais lui faire rencontrer les producteurs et animateurs les plus engag√©s dans notre mouvement. Pris par d’autres obligations ou ne voulant pas trop s’exposer dans une institution o√Ļ il n’√©tait pas impliqu√© professionnellement, Mammeri n’avait pas pu ou pas souhait√© s’attarder pour discuter avec les membres de l’√©quipe de la cha√ģne, animateurs et techniciens les plus d√©vou√©s dont plusieurs √©taient de fervents admirateurs de l’√©crivain. Il faut dire que la moindre maladresse de sa part pouvait √™tre pr√©texte √† la suppression du cours informel de berb√®re qu’il dispensait.
Apr√®s avoir inform√© Mammeri de la possibilit√© de la venue du chanteur, je proposai donc √† Ch√©rif Kheddam, qui suivait de loin la relance de ces cours, de venir y assister et de prendre un moment pour √©changer et, √©ventuellement, voir ce que pourraient entreprendre ensemble les deux personnages. C’√©tait au mois de mars 1970. Il faisait beau et la classe du troisi√®me √©tage de la facult√© des lettres, seul d√©partement √† avoir accept√© d’accueillir l’apprentissage du berb√®re comme mati√®re √† option, venait de se vider de ses derniers √©tudiants.
Le professeur s’avan√ßa vers le chanteur en penchant la t√™te et en affichant son large sourire ; il lui tendit une main franche et fit un √©vident effort pour mettre √† l’aise son invit√©. Il lui parla dans un kabyle lent et c√©r√©monieux, un peu comme celui qu’utilisent les anciens quand ils inaugurent les assembl√©es de village.
– Ass n temlilitdgestalalit (Jour de rencontre, jour de naissance), d√©clara l’auteur de La colline oubli√©e avec une certaine emphase. Surprise, l’invitation √† la complicit√© par l’usage de la langue commune provoqua un bref mais perceptible tressaillement de l’artiste.
Mammeri nous demanda de le suivre √† travers une porte jouxtant l’estrade. L’ouverture donnait sur un √©troit couloir conduisant √† un bureau minuscule o√Ļ √©taient d√©pos√©s ses documents et notes et o√Ļ il recevait les chefs des √©quipes auxquels il donnait ses recommandations avant ou apr√®s les sorties sur le terrain.
Une fois install√© dans le cagibi, Mammeri, ma√ģtre des lieux, continua, toujours en kabyle, √† s’enqu√©rir de la situation du chanteur. Pour briser la glace et en attendant de voir quel contenu pouvait prendre la discussion, le propos se voulait banal. L’√©crivain demanda si l’artiste √©tait d√©finitivement install√© en Alg√©rie, s’il r√©ussissait √† trouver des circuits de distribution valables… Ch√©rif Kheddam demeurait toujours crisp√©. Manifestement, il tenait √† r√©pondre en fran√ßais, langue dont, √† force de volont√©, il ma√ģtrisait les r√®gles, mais qu’il pronon√ßait avec un timbre si haut et une tonalit√© tellement gutturale qu’il donnait √† sa parole une expression √©trang√®re au naturel de l’accent kabyle et √† la fluidit√© du fran√ßais.
Pendant des minutes qui parurent bien longues, Mammeri continua √† s’exprimer en kabyle alors que son interlocuteur persistait √† lui r√©pondre en fran√ßais. Le souvenir de cet entretien est rest√© grav√© dans ma m√©moire. Chacun, jaugeant son vis-√†-vis, voulait √™tre compris par l’autre dans l’intimit√© de ses convictions et les imp√©ratifs de ses missions d√®s le premier abord.
LA POLITIQUE

(…) Homme de tous les d√©fis, arrivant √† l’automne de sa vie et sachant son temps compt√©, il √©tait d’une exigence technique et √©thique intransigeante. Il estimait qu’il fallait v√©rifier l’√©cho de son travail dans un autre site capable d’accueillir un nombre de spectateurs √©quivalent √† celui qu’il avait drain√© dans l’√©migration.
Apr√®s des semaines de r√©flexion et de prospection, le producteur Tahar sugg√©ra d’occuper la salle du complexe olympique baptis√©e du nom de l’un des six acteurs ayant appel√© √† l’insurrection arm√©e contre l’ordre colonial, Mohamed Boudiaf. L√† encore, la date retenue fut celle du premier novembre, date du d√©clenchement de la guerre de lib√©ration nationale qu’il s’agissait de c√©l√©brer en dehors des programmes officiels. Je sais que Ch√©rif Kheddam, qui ne cachait ni ses opinions ni ses sympathies politiques, avait suivi, comme une majorit√© importante d’Alg√©riens, le retour de Boudiaf avec espoir et respect.
Un an avant son spectacle, le pouvoir alg√©rien c√©l√©brait le cinquanti√®me anniversaire du d√©clenchement de la guerre en Alg√©rie et √† l’√©tranger, notamment en France o√Ļ √©tait concentr√©e la majorit√© de l’√©migration alg√©rienne. Comme pour toutes les c√©r√©monies officielles, Ch√©rif Kheddam ne s’√©tait pas joint aux festivit√©s li√©es √† cette comm√©moration. Le refus avait √©t√©, on s’en doute, peu appr√©ci√© au sommet de l’√Čtat. M√™me d√©licates, les mesures de r√©torsion √©taient possibles.
Interdire le spectacle de la Coupole serait n√©anmoins une provocation suppl√©mentaire envers la Kabylie que le chef de l’√Čtat, qui avait difficilement pass√© le cap des 126 assassinats de 20013 , ne pouvait se permettre. Et puis, ce serait rompre un accord tacite avec un artiste de premier plan ayant depuis longtemps publiquement revendiqu√© et assum√© par ses productions un parcours ind√©pendant, mais qui avait su ne pas sombrer dans l’invective ou la tentation de structurer organiquement un mouvement d’opposition.
Mais, d’un autre c√īt√©, c’e√Ľt √©t√© un aveu d’√©chec que de tol√©rer une c√©l√©bration citoyenne du jour du d√©clenchement de la guerre de lib√©ration dans un pays o√Ļ tous les r√©f√©rents symboliques de la nation ont √©t√© syst√©matiquement confisqu√©s pour l√©gitimer un pouvoir qui n’a jamais accept√© l’id√©e d’un arbitrage citoyen par une √©lection libre. Commen√ßa alors une interminable guerre de tranch√©es o√Ļ chaque partie essayait de tirer le meilleur avantage d’un combat livr√© √† fleurets mouchet√©s
Contrairement √† une l√©gende le donnant comme un strat√®ge accompli, Bouteflika, qui n’a pas de grandes convictions, est d’abord un redoutable tacticien, un homme de coups. Ce n’est pas indiff√©rent dans un syst√®me o√Ļ les reclassements politiques tiennent plus √† l’appartenance clanique qu’√† la conviction id√©ologique. Le huiti√®me chef de l’√Čtat alg√©rien a toujours eu une forme de rejet visc√©ral envers tout ce qui concerne la question amazigh sans forc√©ment avoir pris le temps de conceptualiser son d√©ni. Il cultive du m√™me coup une posture ambivalente par rapport √† la Kabylie, r√©gion dont il voudrait bien capter les potentialit√©s humaines tout en d√©veloppant une suspicion qui frise la parano√Įa quant aux valeurs qui en structurent l’identit√©.
Le concert de Ch√©rif Kheddam lui pose un probl√®me √† multiples tiroirs : il y va de son autorit√© personnelle, des attributs symboliques sur lesquels le syst√®me a assis sa domination et d’une manifestation avec une charge culturelle √† forte connotation subversive. Faute de pouvoir adopter une position frontale, Bouteflika conseille d’envelopper l’√©v√©nement. Il recommande d’aider √† sa pr√©paration, d’en sponsoriser le moindre aspect et d’inviter l’artiste √† la t√©l√©vision nationale √† une heure de grande √©coute pour une interview solennelle, de sorte que le t√©l√©spectateur soit conditionn√© √† consid√©rer l’initiative comme une entreprise port√©e par le pouvoir.
(…) Le 31 octobre 2005, la salle omnisports de la Coupole √©tait pleine comme un Ňďuf. En plus des treize mille places, les organisateurs avaient encore rajout√© pr√®s de cinq mille si√®ges dans l’aire de jeu. Une heure avant le d√©but du spectacle, « des pr√©pos√©s √† la logistique » vinrent s’enqu√©rir du d√©roulement de la soir√©e. Il leur fut r√©pondu que les pr√©paratifs se d√©roulaient comme pr√©vu. Parmi les agents d√©sign√©s √† « la surveillance », l’homme le plus √Ęg√©, la soixantaine bien port√©e, sugg√©ra qu’√† l’occasion du premier novembre, il serait judicieux de commencer par l’hymne national.
– Ce n’est pas pr√©vu et ce n’est pas n√©cessaire; ce n’est pas une manifestation officielle, r√©pliqua sobrement Ch√©rif Kheddam.
– Mais le premier novembre nous appartient √† tous et puis l’√Čtat vous a donn√© la salle ; il faut √™tre reconnaissant, insinua celui qui √©tait √† l’√©vidence d√©l√©gu√© aux n√©gociations.
– La salle a √©t√© lou√©e, et moi j’ai chant√© mon Qasaman (l’hymne national) en 1961 quand j’ai compos√© le « Chant aux fr√®res disparus » (Le…£wnayag’iwatmaten). Il n’y aura ni Qessam ni Qasaman4 , tonna, devant un Tahar √©bahi et un peu stress√© quand m√™me, Ch√©rif, lui d’ordinaire si peu expansif.
Le promoteur de l’hymne national manque de s’√©trangler et bat en retraite, probablement pour informer de la situation.
Moins de dix minutes après, il revient, mielleux et avenant.
– Tr√®s bien Si Ch√©rif, c’est votre spectacle, faites comme vous voulez. Nous voulions simplement donner plus de relief √† votre prestation.
Entre temps, un poster g√©ant de Bouteflika, pr√©alablement masqu√© par un voile bleu, apparut au-dessus de l’√©cran dominant la sc√®ne, toujours invisible du public, les avant-rideaux n’√©tant pas encore √©cart√©s.
Ce poster n’a pas sa place ici. Il doit √™tre retir√©, ordonna Ch√©rif sur un ton sec.
– Mais, Si Ch√©rif, tous les spectacles se sont d√©roul√©s ainsi, c’est une salle publique et c’est une photo du chef de l’√Čtat. Allah yehdik ya Si Ch√©rif (Que Dieu te raisonne Si Ch√©rif).
– Le chef de l’√Čtat a sa place et ses missions, ici c’est mon spectacle, il est d√©di√© √† ceux qui sont venus ce soir.
– Ya Si Ch√©rif, les choses me d√©passent, je ne peux rien faire. Je ne peux pas prendre la responsabilit√© « d’enlever le chef de l’√Čtat » ! (Nnehi Ra√Įs).
– Si vous laissez le poster du chef de l’√Čtat au-dessus de la sc√®ne, il vous faudra trouver quelqu’un pour expliquer aux 18.000 personnes qui attendent dans la salle qu’il n’y aura pas de concert.
– Attendez, attendez-moi, je dois en r√©f√©rer √† la hi√©rarchie. Suant et suffoquant, l’homme dispara√ģt.
Encore dix minutes et il revient, silencieux, avec deux appariteurs qui décrochent le poster
Redevenu étonnamment calme, Chérif rejoint ses musiciens quand une immense clameur appuyée par des sifflets et des huées envahit la salle.
Les spectateurs venaient de reconna√ģtre la ministre de la Culture. L’accueil fut √† la mesure du ressentiment qu’avait engendr√© sa d√©fection.
Attendue par tous et de partout, la manifestation devenue un enjeu symbolique et politique aura connu, jusqu’au dernier moment, toutes sortes de manŇďuvres. La suite de la soir√©e fut √† la mesure des attentes. Les chanteurs appel√©s pour participer √† la comm√©moration ont tous r√©pondu pr√©sent, √† commencer par l’immense et pourtant tr√®s r√©serv√© Ait Menguellat. Les chorales d’enfants ont √©mu par leur affectueuse fra√ģcheur.


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