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résumé

lundi 17 avril 2017

Said Sadi raconte Chérif Kheddam : Extrait du Livre

 Said Sadi était âgé de 22 ans quand il a consacré un premier ouvrage au répertoire de Cherif Kheddam. Mais opuscule du jeune étudiant intitulé Chérif Kheddam : genre ou transition ? n’a jamais été publié. À l’époque où la Société nationale d’édition et de diffusion (Sned) détenait le monopole sur le livre, l’auteur est invité à s’adresser au département… de langues étrangères. Près de cinquante ans plus tard, Said Sadi reprend ce projet de livre sur la vie de cet artiste iconoclaste. Chérif Kheddam, Abrid iggunin (Le chemin du devoir) paraîtra le jeudi 20 avril prochain à l’occasion du 37e anniversaire du printemps berbère.

Chérif Kheddam. Abrid iggunin. Le chemin du devoir”, le nouveau livre de Said Sadi sur l’un des grands maîtres de la chanson kabyle sera bientôt dans les librairies. Nous publions en exclusivité les bonnes feuilles.

PRÉFACE

Pourquoi un livre sur Chérif Kheddam ? Parce que la pudeur de l’homme et la modestie de l’artiste ont masqué les vertus les plus précieuses cultivées toute une vie durant par le chanteur kabyle le plus célèbre. Ce personnage qui s’est interdit toute publicité ou mise en scène de soi-même a vu son effacement social et sa discrétion médiatique accentués par une autre considération : la violence politique et sociale de ces trente dernières années avec la lente dégradation de la recherche universitaire qui s’en est suivie ont fini par occulter la dimension la plus riche d’un héritage humain exceptionnel de notre histoire immédiate.
En dépit d’une production artistique singulière à tous égards, Chérif Kheddam reste un inconnu dans ce qu’il y a de plus profond à lire et à comprendre de son parcours : son éthique d’abord, sa volonté ensuite; deux qualités qui lui ont permis d’entendre et de traduire les souffles de vie les plus subtils des siens afin de les faire connaître et de les promouvoir dans une mondialisation qui menaçait de vampiriser les cultures orales. L’identification et le décryptage des ressorts, personnels et périphériques, mobilisés par Chérif pour construire un destin hors normes offrent également une lecture transversale privilégiée pour appréhender l’une des séquences politiques et sociologiques les plus fécondes de l’Algérie indépendante.
Privé d’école, Chérif Kheddam a commencé à apprendre le français à vingt ans. C’est pourtant avec cette langue, remarquablement maîtrisée par la suite, qu’il a accédé au solfège, à l’harmonie, au chant et à la mélodie, lançant le courant de la rénovation et de la modernisation de la chanson kabyle dont on connaît l’apport décisif pour ce que d’aucuns ont appelé la révolution culturelle qui a provoqué dans les années quatre-vingt les premières fissures dans le glacis du parti unique algérien.
En ce 28 janvier 2012, la dépouille de Chérif Kheddam aurait pu, elle aussi, attendre quelques jours dans la capitale française où il avait rendu l’âme. Comme tant d’autres, elle aurait été extraite de la morgue et rapatriée grâce à une quête de quelques compagnons d’exil ; comme tant d’autres, elle aurait été enterrée par sa famille et ses voisins dans le cimetière d’un modeste hameau niché sur un plissement de schiste adossé à une majestueuse montagne. Tel était l’implacable destin de l’émigré parti vendre sa force de travail.
Les milliers d’expatriés qui lui ont rendu un dernier hommage à Paris et les centaines de milliers de citoyens qui l’ont accompagné à sa dernière demeure en Kabylie en ont décidé autrement.
Dès qu’il a pu être en situation de choisir, l’adolescent a surpris son monde par une autonomie décisionnelle qui allait lui permettre d’atteindre les cimes de la célébrité en s’aventurant dans les sentiers les plus improbables. L’écrivain Tahar Djaout fut un des rares auteurs à avoir senti et rendu la densité du personnage tout en évitant l’écueil du panégyrique. S’appuyant sur le témoignage de Tayeb Kheddam, cousin germain de l’artiste, qui lui a dédié un ouvrage en arabe1, il relève : « Il faut remarquer que depuis l’âge de sept ou huit ans, Chérif Kheddam a constamment vécu loin de sa famille: la zaouya de Boudjellil d’abord, Alger ensuite et enfin la France. Cet éloignement, qui provoque sans doute des peines et des frustrations, possède aussi un avantage, il était soustrait à la tutelle pesante de la famille. »2
Les rares personnes qui l’ont vraiment connu, celles auxquelles il a ouvert son cœur, encore qu’il se confiait toujours avec mesure, the happy few, savent que la réussite de Chérif Kheddam est d’abord le fruit d’une inébranlable ténacité qu’une succession de ruptures douloureuses n’a pas pu éroder. La légende du surdoué programmé par les astres pour une inéluctable réussite a souvent incommodé le concerné qui tentera d’en corriger les aspects les plus excessifs. Tahar Djaout, encore lui, a su capter le ressentiment induit par ces flagorneries : « Chérif Kheddam n’a jamais joué à la vedette, il n’a jamais cherché la célébrité. N’a jamais été attiré par les médias… Durant son séjour en France il a plus vécu en milieu ouvrier que parmi la nouvelle chanson kabyle. Il a toujours refusé de s’en instaurer parrain, maître ou cacique. S’il est un indéniable précurseur, il demeure un chanteur en évolution et en devenir.»3
Les avis des proches convergent aussi pour affirmer que l’émancipation par la musique ne fut pas la prédestination que certains ont cru déceler chez lui dès la prime enfance. L’ouvrier libre aurait pu, nous verrons d’ailleurs qu’il a essayé de le faire à travers la boxe, s’accomplir dans d’autres registres.
Il demeure qu’une mystérieuse énergie a conduit l’homme vers une vie à double détente : sortir de la fatalité qui a asservi ses semblables et faire en sorte que, sans se poser en modèle, sa libération parle d’elle-même aux autres. Rien de messianique dans cette ambition. Juste la conviction que pour être vraiment accomplie une victoire personnelle doit aussi servir d’alerte à la collectivité.
Quand on a endossé la responsabilité d’éclairer son peuple par l’exemple afin de lui prouver qu’il pouvait, comme d’autres, s’élever, s’éduquer, se libérer des pesanteurs endogènes et des oppressions extérieures, il faut avoir l’humilité comme moteur de vie pour tenir dans le temps. Cette vision, mélange de patience et de courage, qui permet de repousser les lignes d’horizon, de se relever à chaque fois que les aléas de la vie ou les échecs d’une initiative ébranlent la confiance en soi et la foi en ceux auxquels on a dédié son art, c’est-à-dire, en la circonstance, son existence, cette vision témoigne de la conception que se fait Chérif Kheddam d’une mission qu’il ne considère qu’à l’aune du prisme et du rythme de l’Histoire.
1 Chérif Kheddam, l’artiste. Éditions El Amal
2 Hebdomadaire Ruptures n°3 du 27 janvier au 2 février 1993
3 Ruptures, op. cit
Dans un « monde musulman » en déclin depuis des siècles, les collectivités soucieuses de vivre libres et selon leurs propres valeurs et lois, ont dû affronter un Arabo-Islamisme pris dans une spirale infernale : l’échec engendre la violence et la violence, accentuant l’échec, entretient la gouvernance de l’abus. À l’instar des Kurdes, chrétiens d’Orient, Coptes d’Égypte ou des Yazidis, les Berbères d’Afrique du Nord en général et la Kabylie en particulier n’ont pas échappé à la pression cryptodhimiste qui réprime, soumet ou nie toute identité extérieure aux totales exigences de la matrice unique. Chérif Kheddam qui a supporté sa part d’affronts et de contraintes y a fait face avec dignité et constance. La mémoire collective a retenu les principaux soutiens et cadres ayant conçu et porté la refondation de l’action citoyenne qui a révolutionné la donne politique algérienne en introduisant, dans un univers marqué par le déni de liberté, la notion de luttes démocratiques pacifiques privilégiant l’approche culturelle.
On sait que l’écrivain Mouloud Mammeri est l’artisan intellectuel de la résurrection berbère. L’emblématique club de football, la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK), est reconnu comme le seul creuset sociologique où la militance kabyle a pu exprimer ses aspirations au temps du parti unique. C’est à l’occasion de l’un de ses matchs que l’autocrate Boumédiène sera, pour la première fois – 17 – Préface de son règne, conspué par 75.000 spectateurs aux cris de dictateur, assassin…
Enfin, les animateurs réformistes de la radio kabyle qui valorisèrent, notamment en la faisant entrer dans les foyers, la richesse d’une culture condamnée, sont associés à une renaissance identitaire qui a fini par acculer un système monolithique à admettre dans l’équation nationale la berbérité aux côtés de l’arabité et de l’islamité. Pourfendeur mesuré mais résolu des tabous, l’artiste intègre dans le logiciel identitaire algérien la culture française.
En ouvrant, pour les nouveaux chanteurs, l’école musicale qui a marié l’esthétique et le combat, Chérif Kheddam fut le quatrième pilier qui a porté la plate-forme politique et doctrinale sur laquelle prendra appui la jeunesse estudiantine qui a lancé le Mouvement culturel berbère (MCB). C’est de cette source que sont nées les luttes ayant couplé la revendication identitaire aux libertés démocratiques qui ont culminé en avril 1980 lors du printemps berbère, moment charnière dont le message se diffusera quelques années plus tard sur l’ensemble d’un sous-continent nord-africain qui, depuis, entame, enfin, une réconciliation salutaire avec son histoire.
Rarement, un artiste, par ailleurs discret et volontairement effacé, a eu une incidence aussi importante sur une révolution culturelle et sociétale. Comment, avec qui et pour quels objectifs un homme issu d’une modeste famille paysanne conservatrice et destiné à être imam a-t-il construit et maîtrisé un avenir de liberté et de modernité qui s’est progressivement fondu dans le combat pour l’avènement démocratique par la culture ?
MYTHE

On a beaucoup dit et écrit sur Chérif Kheddam, spécialement depuis que sa notoriété s’est imposée sur la scène musicale algérienne. Une idée largement répandue le présente comme un surdoué dont le talent latent se serait révélé dès la première composition. Mal à l’aise face aux flatteries, peu porté sur les polémiques, il tentera, à l’automne de sa vie, d’amortir les déclarations enfiévrées de ses courtisans1 par des rappels factuels où il décrit avec une rugueuse franchise ses débuts d’apprenti chanteur quand il cherchait péniblement sa voie comme d’autres jeunes l’avaient fait avant lui.
Mais Chérif Kheddam a beau dire qu’il ne se considère pas comme un poète et qu’il est d’abord musicien, il a beau expliquer que, pour lui, un texte vaut plus par le message qu’il délivre que par la richesse de ses rimes, il a beau assumer les insuffisances et les limites de ses créations initiales, rien n’y fait.
Pour le commun des mortels, il est dit une fois pour toutes que Chérif Kheddam est un génie inspiré par les divinités. Les moins exaltés veulent bien questionner l’origine d’un don inné mais jamais sa réalité. Héritage d’une lignée de prosateurs célébrant les rites sacrés avant d’éclore dans le genre profane ? Illumination qui a visité une créature retirée très tôt des oisivetés de l’enfance ? Vision révélée dans une mansarde confrérique ? Tout est possible, tout est acceptable, pour peu que la légende se renforce; tout sauf la vérité. Dure et, en bien des occasions, fragile et douloureuse.
La « visitation » d’une muse providentielle qui a permis à Si Mohand ou M’hand, prince de la rime kabyle, de s’affirmer dès sa première fulgurance fut remarquablement décrite par Mouloud Mammeri, acteur majeur de la renaissance berbère. L’aura de ce dernier et sa parole, puissamment suggestives dans toute construction symbolique concernant la problématique identitaire, ont inconsciemment imprégné l’imaginaire de la frange intellectuelle de la société kabyle qui a longtemps constitué une bonne partie du public de Chérif Kheddam. La duplication du miracle mohandien sur un chanteur – lui aussi remarquable, mais qui fut animé d’un tout autre tempérament et qui a dû se construire avec d’autres moyens et méthodes – était donc aussi séduisante que bienvenue.
On peut tenter d’apporter quelques explications à ces raccourcis enthousiastes. La communauté kabyle était d’autant plus exaspérée par les oublis des légitimations officielles qu’elle avait apporté l’essentiel du ressourcement politique et du potentiel militaire à l’insurrection libératrice déclenchée le premier novembre 1954. Ignorée culturellement, la Kabylie ne pouvait se permettre d’attendre l’avènement d’un potentiel de civilisation à même d’attester de son éligibilité culturelle à une universalité qu’une Algérie officielle, fascinée par l’unicité mystique du panarabisme, lui contestait avec l’arrière-pensée de l’en expulser. Se convaincre que sa collectivité peut instantanément révéler, contre tous les vents contraires de l’Histoire, son génie émancipateur était une façon de conjurer et, si possible, de défier un redoutable sectarisme institutionnel.
1  Voir notamment l’interview testamentaire donnée à la revue Tassilien décembre 2002 et qui sera abondamment commentée dans cet ouvrage.
D’un autre côté, l’effilochage puis l’affaissement qualitatif des débats qui ont affecté particulièrement les universités de Kabylie2 ont accéléré le recours à la parole abrupte, ce qui présente l’avantage, aussi commode que factice, de cultiver l’illusion que, dans la lente élaboration des grandes cultures, on peut faire l’économie de l’apprentissage et de l’effort.
Enfin, et c’est peut-être plus problématique pour le moyen terme, dans des phases de sévères reflux culturels et civiques, la paresse intellectuelle finit par atteindre aussi celles et ceux qui possèdent des outils leur permettant de concevoir une analyse fine et pertinente. Faute de pouvoir trouver un écho favorable dans la société pour un échange critique, les derniers observateurs lucides fulminent, s’isolent avant de démissionner et même, pour certains, de se mouler, à leur tour, dans les commodités réductrices.
Alors, c’est dit une fois pour toutes : Chérif Kheddam est une offrande de la nature, une espèce de fontaine artistique qui nous a été livrée clef en main et qui, comme Si Mohand, n’a eu qu’à laisser couler une sensibilité inscrite dans ses gènes pour réaliser l’insigne exploit de vivifier, en lui conférant ses lettres de noblesse, la chanson kabyle.
Pourtant, la superposition du parcours du chanteur pionnier à celui du poète adulé et maudit est on ne peut plus discutable.
Certes, l’un comme l’autre a dédié son art à son peuple. Certes, tous deux ont secoué les conformismes sociaux de leur milieu. Mais la comparaison s’arrête là ; ce qui est, on peut en convenir, déjà appréciable.
Le volcanique aède a fustigé dès ses premiers vers le vingtième siècle naissant avec ses revers militaires et ses compromissions politiques par une verve aussi géniale qu’incendiaire sans se soucier le moins du monde de l’impact de son propos sur ses congénères. Le chanteur, lui, a procédé de façon strictement inverse : la critique ou la dénonciation, qui peuvent être rudes, ne doivent arriver ni ont accéléré le recours à la parole abrupte, ce qui présente l’avantage, aussi commode que factice, de cultiver l’illusion que, dans la lente élaboration des grandes cultures, on peut faire l’économie de l’apprentissage et de l’effort.
2  Lieux privilégiés de maturation des grands enjeux sociétaux qui ont périclité suite au monolinguisme d’une arabisation ayant mis hors de portée de l’étudiant les sources rationnelles de la réflexion
Certes, l’un comme l’autre a dédié son art à son peuple. Certes, tous deux ont secoué les conformismes sociaux de leur milieu. Mais la comparaison s’arrête là ; ce qui est, on peut en convenir, déjà appréciable. Le volcanique aède a fustigé dès ses premiers vers le vingtième siècle naissant avec ses revers militaires et ses compromissions politiques par une verve aussi géniale qu’incendiaire sans se soucier le moins du monde de l’impact de son propos sur ses congénères.
Le chanteur, lui, a procédé de façon strictement inverse : la critique ou la dénonciation, qui peuvent être rudes, ne doivent arriver ni trop tôt ni trop tard. Mieux, elles n’ont pas vocation à heurter ou perturber mais à interpeller pour éveiller, à éclairer pour davantage sensibiliser avec l’impératif d’une exemplarité sociale à laquelle l’auditeur doit pouvoir s’identifier car le but ultime est d’entraîner son adhésion dans le sillage d’un changement inéluctable. On sait que Si Mohand qui a consumé ses forces dans une vie erratique ne fut pas, c’est le moins que l’on puisse en dire, un exemple de pondération comportementale.
L’obligation de participer concrètement à la construction d’une pensée collective structurante que s’imposera le jeune chanteur, sitôt reconnu dans son genre, était le cadet des soucis d’un Mohand pris dans la tourmente d’un siècle de fracas auquel sa poésie a fait écho avec une égale fureur.
Or, le mérite de Chérif Kheddam est justement d’avoir tout appris, laborieusement et dans le dénuement, avant d’approcher l’excellence. Les privations n’ont pas empêché l’intelligence endurante et l’ambition généreuse de mettre son influence artistique au service de la libération de tous. C’est là que réside la leçon première de l’œuvre Kheddamienne.
L’ENFANCE

« Je suis venu au monde par un jour glacial de janvier 1927 dans un petit village de haute Kabylie niché au cœur du massif du Djudjura. » Chérif Kheddam répétera les mêmes paroles à ceux, rares, devant lesquels il consentait à dévoiler une partie de sa vie privée. À deux reprises je l’ai entendu redire cette phrase dans quasiment les mêmes termes, avec toujours ce souci de noter le froid qui avait accueilli sa naissance. L’homme habité par une timidité qui pouvait, en des circonstances particulières, friser le handicap, ne se prêtait pourtant pas facilement aux épanchements.
Il aurait pu ajouter qu’il appartenait à une famille très modeste et, qui plus est, maraboutique, groupe social kabyle dont le conservatisme tenait les siens dans un rigorisme que peu de personnes osent outrepasser. Autant dire que rien, ou bien peu de choses, ne prédestinait Chérif Kheddam à une vie d’animation culturelle avec un objectif de remise en cause des traditions délicat mais assumé, d’audace intellectuelle et de détermination à explorer le monde dans ses dimensions spirituelles et artistiques les plus originales.
La chose est d’autant plus surprenante que dans le clan Kheddam, Chérif enfant – le lecteur l’aura maintenant noté – s’était déjà fait remarquer par un tempérament réservé pouvant alors faire penser à une forme d’asociabilité qui inquiétait les membres de la famille, à commencer par le père Omar.
Ce père, lui non plus, n’était pas d’un genre expansif. Il savait néanmoins écouter, éduquer et même déléguer quand il estimait que les conditions le permettaient. Le personnage était connu comme un être sobre mais disponible. Les villageois ayant eu à constater cette qualité en ont fait une espèce de responsable du hameau par respect et nécessité…
(…) Quand Chérif vint au monde en 1927, la vie indigène était des plus précaires. Premier garçon de la famille, il était choyé mais les moyens destinés à honorer et satisfaire cette préférence étaient bien maigres. En ces temps-là, par pudeur et contraintes, les pères tout occupés à assurer la survie de leur maisonnée n’avaient pas coutume de beaucoup câliner leurs enfants : trop de bienveillance pouvait engendrer des attitudes de fragilité qui seraient autant de faiblesses quand il faudrait affronter une existence où chacun devait mériter sa place et sa pitance dans une société accablée par un colonat primaire et les ressentiments qui déchirent les communautés vaincues.
La seule personne pour laquelle l’intérêt du garçonnet n’a jamais faibli était sa mère. Femme sensible et disponible, elle rassurera un enfant à la fois timide et curieux en le couvant d’une réconfortante protection que rien autour de lui ne parvenait à dissiper. Cette relation, où il puisera une grande force morale, pèsera lourd sur la destinée peu commune de celui qui marquera son temps par la musique, domaine comptant par essence peu d’élus en général et qui, pour ce qui concerne la Kabylie, était une sorte de marécage social où seuls les marginaux prospéraient.
Il immortalisera cette affection dans une chanson totem qui fut d’autant plus appréciée que le témoignage était inséré dans une veillée, moment de convivialité et d’éducation privilégié où s’est transmise une culture exclue des instances officielles depuis le règne de Massinissa.
La faim et le dénuement qui ont accompagné l’enfance de Chérif sont une empreinte essentielle dans sa représentation sociale. Il en contextualise les origines, le vécu et en relativise les incidences puisque ces privations rassemblent et aident à apprendre à supporter les manques…
L’ÉMIGRATION

En 1947, Chérif Kheddam quitte l’Algérie pour la France. À son arrivée, il s’établit à Saint-Denis puis Épinay dans la région parisienne. De 1947 à 1952, il exerce dans une fonderie et de 1953 à 1961 il est employé dans une entreprise de peinture, rapporte son cousin germain Tayeb1.
1 Chérif Kheddam, l’artiste, Éditions El Amal op. cit.
Lorsqu’il entame sa vie d’émigré en France, le jeune ouvrier surprend par la singularité de ses propos. À la base, il avait émigré comme la plupart de ses compatriotes : par nécessité. Mais à la base seulement, car lui a toujours su qu’il se devait de trouver une issue vers un destin qui pourrait à la fois l’extraire des rotations enfilant les éreintantes années coupées de fugaces détentes estivales, soulager sa famille et, d’une manière ou d’une autre, ouvrir les yeux à d’autres jeunes.
Ces trois aspirations ont toujours constitué une vision générale de l’existence pour Chérif Kheddam. Leur déroulement concret subira plusieurs reclassements selon les conjonctures professionnelles, les circonstances sociales et politiques d’une Histoire sous tension et les opportunités offertes par son environnement immédiat.
Les toutes premières impressions que lui inspire le pays d’accueil sont assez éloignées de l’inquiétude ou du ressentiment de la grande majorité de ses compatriotes. Certains étaient habités par la nostalgie ou la méfiance envers la nation des occupants de leur terre pendant que d’autres, plus rares, se sont laissés aller jusqu’à se perdre dans une exubérance balayant les recommandations parentales pour goûter aux plaisirs compulsifs d’une nouvelle vie.
En 1972, Chérif Kheddam devait se produire à Larbâa n At Iraten à l’occasion de la fête des cerises qui était encore une grande manifestation populaire à caractère économique et culturel. Il avait invité Jean Berthe, un de ses plus anciens amis français que nous retrouverons plus loin, bouquiniste des quais de la Seine avec qui il n’avait jamais rompu les liens. Nous étions partis à trois d’Alger dans sa 2CV poussive, mais toujours vaillante. Chemin faisant, la discussion en vint à l’évolution de la carrière de l’artiste attentivement suivie par l’homme du livre parisien. Découvrant que son ami devait se produire dans le stade de la ville, il ne put réfréner un sentiment d’admiration teinté d’affectueuse considération :
– Il est quand même loin, le Saint-Denis de la fin des années quarante dont tu m’as parlé tant de fois alors que tu découvrais la société française et suivais le comportement de tes amis du village, fit noter Jean Berthe.
– Oui mais j’ai choisi de partir, il fallait assumer pour comprendre et apprendre, bien agir et si possible s’adapter au mieux à ce qu’offrait la situation. Je m’invitai dans le débat et demandai comment le jeune homme avait vécu ses premiers jours dans un pays où il ne connaissait quasiment personne et dont il comprenait à peine la langue.
– Je savais pourquoi j’étais parti. Notre montagne n’a pas pu nous nourrir. J’ai trouvé un pays organisé qui sortait d’une terrible guerre mais qui se reconstruisait vite. J’ai également noté que, chacun ayant sa place et son rôle, les choses avançaient plutôt bien. Et cette discipline qui nous manquait terriblement en Kabylie m’a impressionné et séduit. J’ai tenté de m’en instruire. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, je n’avais pas de grande appréhension de l’inconnu ni, il faut le dire, du racisme. Peut-être à tort ; mais je me suis rapidement convaincu que si quelqu’un faisait sa part d’effort dans ce monde de ruches si diverses et pourtant si soudées, il pouvait se faire sa place, en tout cas il pouvait avancer.
Bien que connaissant l’homme depuis cinq ans, j’avais été surpris d’entendre des paroles si peu convenues. Il faut savoir que dans l’Algérie du début des années soixante-dix, la mode était aux slogans populistes plus ou moins définitifs. J’étais plutôt prêt à écouter des récriminations sur l’exploitation de la main-d’œuvre nord-africaine, une dénonciation de la stigmatisation de l’émigré assez vive en ces temps-là2 ; j’étais, moi aussi, trop conditionné par les récits invariables des plaintes sur le mal de vivre de jeunes hommes coupés de leur famille… Rien de tout ce qui constituait l’ordinaire du menu verbal de l’émigré lambda ne semblait avoir marqué l’installation de Chérif Kheddam. Plus tard, je découvrirais que, si commode qu’elle soit, la victimisation était une posture à laquelle il a toujours refusé de céder.
Militant associatif de gauche, Jean Berthe fit remarquer que, compte tenu de la condition sociale et de l’isolement culturel de ces jeunes, il y avait quand même de quoi se sentir marginalisé et même inquiet.
Toujours calme, Chérif répliqua à son ami :
– Oui, bien sûr, notre sort ne faisait pas rêver, évidemment que la vie était dure mais on devait essayer de voir comment tirer le meilleur de ce milieu en saisissant les bonnes occasions et en s’organisant mieux. On pouvait au moins éviter de se mettre en difficulté sociale ou financière par des comportements inadaptés ou des conduites inconsidérées.
Les deux amis remontaient dans leurs souvenirs au rythme des secousses infligées par la douteuse suspension de la pugnace Citroën. Je suivais ces confidences avec un intérêt d’autant plus aiguisé qu’il était rare d’entendre Chérif Kheddam livrer ses intimes convictions sur des sujets politiques où il pouvait avoir été personnellement impliqué.
Ce voyage, décidément, était un divan ambulant. C’est à cette occasion que j’appris que, pendant l’intermède qui avait suivi la fermeture de la zaouya de Boudjellil d’où son père espérait le voir sortir imam, le jeune Chérif, suivant ses camarades d’infortune, s’était, lui aussi, fabriqué une flûte de roseau pour apprendre secrètement à en jouer. Sans espoir, perdu parmi des adolescents désœuvrés, il avait imaginé, par ce biais, rejoindre une de ces troupes traditionnelles qui animent les fêtes en Kabylie pendant les périodes estivales et dont le statut social était des plus ambigus. Tolérés et même flattés le temps des festivités, ces groupes étaient vécus comme une saillie sociale nécessaire à la célébration d’un moment de légèreté que pouvait s’offrir une communauté forgée dans l’austérité, la rigueur et les privations. La fonction, qui avait son utilité sociale, était cependant à l’opposé du profil de l’homme de foi auquel son père avait voulu le destiner.
– Passer du statut d’imam à celui de troubadour !, s’exclama Chérif si peu loquace sur les autres mais capable d’autodérision.
2 Dans les années 70, des émigrés, pour la plupart algériens, ont souvent été agressés ou même assassinés dans la foulée d’une décolonisation mal digérée par la droite populiste. Ces crimes seront, entre autres, à l’origine de la marche des Beurs de 1983 qui a conduit à la création d’organisations comme S.O.S racisme.
Il fallait en effet que le désespoir soit bien lourd pour induire ce genre de tentation chez un jeune réservé et, on s’en souvient, issu d’une famille conservatrice. Cette escapade, si elle n’a pas duré ni connu de prolongement dans le temps, préfigure l’ouverture d’esprit d’un jeune adolescent pour lequel chaque chose devait être d’abord testée afin de pouvoir élaborer à son sujet un avis pertinent puis, éventuellement, un jugement définitif.
– Le « stage » de flûtiste n’a pas duré longtemps puisqu’un autre jeune plus chapardeur que nous tous nous a dérobé nos instruments pour les échanger contre deux paniers de cerises. C’est peut-être de là que me vient cette paresse envers les instruments à vent, s’amusa notre conducteur.
Une douzaine de jours à peine après son arrivée en France, un ouvrier de son village informa Chérif qu’une fonderie basée à Saint Denis embauchait des jeunes. Heureuse coïncidence, il habitait dans le même quartier, très fréquenté par les ouvriers originaires de Michelet, ce qui lui faisait gagner un temps appréciable. Autre bénéfice non négligeable, maintenant que chaque sou devait être compté, il n’aurait même pas à payer le transport. Il s’y présenta et fut recruté. Les premières semaines furent bien pénibles : rythme épuisant auquel il n’avait pas été préparé et, surtout, devant les hauts-fourneaux, chaleur infernale qui vidait rapidement le corps de son eau.
Au sortir de la guerre, la reconstruction pressait, il fallait avancer vite et le suivi de la médecine du travail était bien aléatoire. Tenant à conserver son poste et soucieux de donner satisfaction à ses employeurs, Chérif s’acharna à la tâche. Personne ne lui avait recommandé de s’hydrater pour compenser les pertes occasionnées par une sudation intense et prolongée.
Moins d’une quinzaine de jours après son recrutement, les premiers signes d’épuisement apparurent : fatigue, maux de tête, vomissements, nausées… autant de symptômes qu’il fallait subir en silence. Le soir, il lui arrivait de s’affaler sur sa paillasse sans même dîner. Un de ses colocataires voulant le revigorer lui conseilla de prendre du café. Erreur qui aurait pu être fatale. Chérif était victime d’une insuffisance rénale aiguë. Après la consultation, le médecin l’informa qu’il avait bien compliqué son cas. Outre que la caféine provoque des insomnies aggravant la fatigue, elle a des propriétés diurétiques qui peuvent augmenter encore la déshydratation.
– C’est un ouvrier sicilien, ancien dans la boîte, qui avait déjà vu plusieurs nouveaux travailleurs souffrir comme moi, qui mit fin à mon calvaire en me faisant boire régulièrement. De plus, m’apprit-il, les vieilles de chez lui faisaient ingurgiter de grandes quantités d’eau aux enfants quand ils attrapaient des coups de soleil. Il me conseilla vivement de toujours avoir à portée de main une gourde et de ne pas hésiter à boire même quand je n’avais pas soif. Il m’avait probablement sauvé la vie.
La vie peut-être, mais pas la fonction rénale puisque Chérif sera amputé d’un rein en 1961.
L’aisance de la parole et l’intimité des sujets sur lesquels devisaient les deux hommes m’ont fait comprendre que l’amitié qui les liait était tissée par de solides considérations dont je ne devinais ni l’origine ni la nature.
En quittant la ville de Tizi-Ouzou, les premiers lacets qui mènent à la cité fortifiée par Napoléon III représentent une épreuve pour les moteurs les plus performants. Le crépuscule commençait à envelopper le piedmont du Djurdjura dont les sommets étaient encore éclairés par les rayons rougeoyants du couchant. La majestueuse lame bleue dévoilait alors ses dernières plaques de neige protégées des chaleurs par les cèdres. Le panorama était sublime en cette fin de printemps.
Détendu et même un tantinet guilleret, Chérif eut davantage encore en vie de se confesser devant son ami. On apprit que, après cette épreuve, l’émigré sicilien se prit d’empathie pour ce jeune homme poli, toujours bien mis, attentif aux autres et appliqué dans sa tâche. C’est, nous précisera-t-il, le même ouvrier, proche de la retraite, qui le recommandera à ses supérieurs. Un peu plus de neuf mois après ses débuts, il sera affecté dans le hangar de stock. Les horaires sont toujours aussi contraignants mais le labeur n’a rien de comparable avec le travail de forçat où, dans une chaleur suffocante, l’ouvrier doit manipuler des gobelets de métal fondu avec des pinces dont le seul poids fait fléchir les biceps. Chérif Kheddam passera dans cette fonderie plus de cinq ans.
Le confinement de la voiture, isolant notre trio des turbulences extérieures, et le crépuscule naissant généraient une disponibilité qui favorisait une forme de désinhibition propice au dévoilement de pans de vie que, dans d’autres situations, Chérif était plutôt enclin à taire voire à refouler. Je l’avais rarement vu aussi joyeusement porté à l’exposition de son vécu.
Arrivée à mi-chemin d’une route qui n’en finissait pas de serpenter depuis un bon quart d’heure, la 2CV se mit à hoqueter bruyamment, sursautant à chacun des innombrables virages en épingle à cheveux qui annoncent les premiers hameaux ceinturant la ville.
À ce stade de la discussion et du voyage, je profitai des soubresauts d’un véhicule épuisé par la raideur de la pente qui avait capté l’énergie et l’attention du conducteur pour m’autoriser une question alors que, jusque-là, je m’étais volontairement tenu à l’écart des échanges pour ne pas perturber un précieux moment de complicité.
– Et quels étaient tes rapports avec les autres immigrés ?
Chérif tirant la langue tout en ferraillant avec le levier de vitesse de plus en plus rebelle aux sollicitations trop répétées d’une route tourmentée, lâcha avec son accent si particulier :
– Aux premiers jours de mon arrivée, j’habitais avec deux ouvriers dans un petit hôtel où logeaient beaucoup de gens de chez nous et quelques Marocains. Je n’avais pas encore de travail, ce qui fait que pendant une semaine je sortais dans le quartier pour voir, écouter et découvrir cette nouvelle forme de vie. Le soir, dans le rez-de-chaussée qui faisait aussi office de gargote et de bar, je me mettais de côté et j’observais. Les comportements étaient différents. Certains se reposaient de leur journée de travail en discutant posément. D’autres se réfugiaient dans l’alcool ou les jeux et il n’était pas rare de les voir terminer leur soirée par des invectives ou de bruyantes contestations qui les opposaient au propriétaire quand il refusait de continuer à leur servir des boissons, alors qu’ils avaient accumulé plusieurs semaines de retard dans le paiement de leur loyer…
Vécu ordinaire de l’émigration de la fin des années quarante.
– Et quelles décisions as-tu tirées de ces observations ?
– Je ne savais pas précisément ce que je devais ou pouvais faire, mais d’avoir vu ces soirées sanctionnant des journées sans joie ni intérêt m’a mieux fait comprendre ce que je ne voulais pas et ne devais pas faire.
En effet, les choix de vie n’étaient pas toujours simples à concevoir. La séparation affective brutale devait s’accommoder d’autres désagréments comme vivre avec des inconnus ou simplement apprendre à cuisiner. Cette dernière tâche soulevait simultanément plusieurs inconvénients : il fallait s’organiser pour que chacun assume son tour dans la régularité et si possible une hygiène acceptable, pour autant que des tempéraments pas toujours compatibles acceptent de se mobiliser autour de ces ménages un peu particuliers.
Mais dans cette distribution des tâches, il y avait des aspects autrement plus gênants. D’abord, ces paysans jetés sans préparation dans le monde ouvrier ne savent généralement pas cuisiner, mais ensuite, plus ennuyeux, cette fonction, dévolue aux femmes, est vécue par certains comme une forme de dépréciation de l’image que le Kabyle se fait de lui-même.
Supporter l’exil avec ses privations et souffrances, devoir laver le linge ou même, quelquefois, repasser des chemises, passe encore ; mais touiller la marmite alors que l’on est privé des plaisirs de couche est plus que ne peut supporter l’individu dont on a veillé à chatouiller la mâle virilité depuis les premiers balbutiements. Être dispensé de la cuisine est d’ailleurs perçu comme le signe qui atteste d’un changement enviable de statut social. Celui qui peut se payer une pension avec repas est un émigré qui a réussi à sortir du rang des condamnés de l’exil. Au village, les épouses ou les mères ne se privent pas de rappeler à des voisines moins chanceuses que leur mari ou fils, lui, « mange au restaurant »…
(…) Cette vie où il fallait se poser dans une existence simple et ordinaire se distinguait de l’ardente volonté d’apprendre l’art musical qui se manifestera trois à quatre ans après la signature de son premier contrat avec la maison Pathé Marconi en 1956.
Pour sortir des rangs, Chérif tenta même, on l’aura déjà appris, de s’exercer au métier de boxeur avant de s’initier à la musique, le but étant de prospecter des univers où la décision personnelle reste le paramètre essentiel dans l’organisation d’un projet de vie qui favorise la réalisation de soi. Malgré les percées de quelques célébrités comme la perle noire Benbarek, le football n’était pas encore l’ascenseur social qui a propulsé ultérieurement des générations d’émigrés vers la gloire. Le cyclisme qui avait vu Kébaïli participer au Tour de France apparaissait comme une activité de parvenus destinée aux indigènes assimilés. La boxe, dont Chérif Hamia avait été l’un des étalons les plus emblématiques, était alors le sport le plus prisé et le plus accessible aux Algériens de modeste condition. Des chanteurs kabyles comme Karim Tahar, Cheikh Nordine puis Chérif Kheddam y ont tenté des incursions. On sait que pour ce dernier l’affaire n’alla pas bien loin.
– Je me suis fait casser le nez pour faire comme tous les professionnels mais cela n’a pas suffi, ironisera devant nous Chérif en 1969 alors que nous dégustions un plat de pieds de veau dans un petit restaurant de la rue Tanger à Alger.
Qu’importe la notoriété, Chérif avait trouvé dans ce milieu la culture de l’entraînement, de la discipline et de l’effort. Ce sera bien utile pour la suite.
Ces plongées successives dans des sphères peu fréquentées par ses compatriotes n’avaient cependant pas encore définitivement façonné l’intimité spirituelle de Chérif. En février 2016, je discutais avec Kamal Hamadi, en présence du poète Ben Mohamed, afin de préciser quelques épisodes des débuts de la carrière de Chérif Kheddam. La dualité qui caractérisait un homme issu de la paysannerie vouant une fidélité sans faille aux valeurs fondamentales du village et, dans le même temps, ouvert aux modes de pensée et de consommation de la vie citadine tout en s’imposant une conduite sociale sans écart demandait quelques témoignages de la part de ceux qui avaient suivi de près ses premiers contacts avec le monde artistique.
– Quelques mois après la signature de son premier contrat en1956, il apparut clairement que Chérif Kheddam voulait apporter du neuf dans sa musique. Il se renseignait sur les méthodes d’apprentissage et les écoles où il pouvait se former, approchait les professionnels des studios parisiens et s’intéressait aux différents genres alors que la plupart des musiciens kabyles limitaient leur ambition à un témoignage de leur époque par le support du patrimoine traditionnel. Celui qui a un minimum de connaissances sait, en écoutant Chérif, qu’après ses trois ou quatre premières expériences, ses productions sont d’une justesse et d’une rigueur qui ne souffrent d’aucune dissonance. Ces acquisitions issues de réseaux extérieurs à notre milieu n’ont cependant pas eu d’incidence sur le comportement personnel de Chérif, atteste Kamal Hamadi qui ajoute sans hésiter :
– Le cercle des artistes est un petit monde où chacun connaît l’autre et tout s’y sait très rapidement. Il nous est à tous arrivé de prendre un verre après une soirée ou à l’occasion d’une rencontre entre musiciens. Je n’ai jamais vu Chérif Kheddam boire une goutte d’alcool ni fumer une cigarette.
Cette rigueur n’était ni étalée ni occultée ; elle faisait partie d’un personnage qui se faisait sa place dans un univers de paillettes avec des attitudes, des relations et, plus tard, une production inhabituelles dans le monde de la chanson. La sobriété n’empêchait ni la tolérance ni, quand les circonstances le demandaient, une certaine disponibilité à ironiser sur les dévots qui se croient tenus de se donner en spectacle à travers leur conviction religieuse pour gagner une reconnaissance ou accéder à un pouvoir que leurs mérites sociaux ou professionnels n’ont pas pu leur offrir. C’était là une hygiène de vie héritée de ces valeurs ancestrales dont il convenait de prendre ce qui pouvait aider à l’accomplissement de soi tout en élaguant les référents pouvant entraver l’émancipation des personnes et des groupes.
L’existence de Chérif Kheddam sera une recherche permanente de l’équilibre entre les origines et la découverte, la fidélité et l’innovation…
(…) Facteur aggravant la difficulté d’une projection de carrière pensée dans une conception personnelle et progressivement programmée sur une trajectoire inédite, la guerre de libération qui ensanglantait le pays avait, maintenant, gagné la France. Comment chanter la beauté, le rêve, la fierté de sa terre, l’espoir, l’aspiration à la dignité ou la souffrance d’un peuple dans une période où le moindre propos émanant d’un autochtone était soumis à l’interprétation tatillonne de l’administration coloniale ? La prédominance de l’idéologie ultra rendait illusoire sinon suspecte toute idée de compromis entre les communautés algériennes et françaises. Dès 1956, l’idée d’une troisième voie lancée par les libéraux européens, avec à leur tête Albert Camus, faisait long feu. Devant intégrer des groupes de militants montés au maquis aussi pour en découdre, débordé par ses factions les plus populistes dont l’assassinat d’Abane signera la prééminence, le FLN, à partir de 1957, sera définitivement absorbé par la culture de l’opacité et la violence radicale.
Malgré des professions de foi appelant à une libération nationale qui ferait place à toutes les souches composant l’Algérie, le parti nationaliste en était, par la force des choses, réduit à souligner et approfondir la différenciation culturelle et religieuse pour disqualifier toute autre forme de solution que la guerre. La libération algérienne ne pouvait plus être que l’aboutissement d’une lutte armée qui se terminerait nécessairement et mécaniquement par un divorce brutal.
Les artistes algériens étaient pris dans un double piège : évoquer la sensibilité et le raffinement dans un climat d’affrontement généralisé et permanent pouvait contrarier la stratégie de violence révolutionnaire du FLN ; assumer de produire un message favorable à l’émancipation nationale sous une autorité qui niait jusqu’à l’existence même de la réalité algérienne participait d’un équilibrisme relevant de la gageure.
Les premiers chants patriotiques les plus engagés seront produits par Slimane Azem avec Effeɣ ay ajṛadtamurtiw (Criquet quitte mon pays) ou Iḍehṛ-d wagur (Une lune est apparue). Pris dans des turbulences sociologiques inextricables où les considérations politiques s’enchevêtrent avec les archaïsmes irréductibles opposant les segments claniques des villages et les tribus, le célèbre chanteur devra remiser sa ferveur. Il se verra aspiré dans le giron de son frère Ouali, sénateur, puis conduit, par la dynamique d’une implacable tourmente, à être l’auteur de deux autres chansons heurtant de plein fouet ses productions précédentes : Nekwni s lḥarka n Ležžayer (Nous harkis d’Algérie) et Ina-s i leflani (Dis au quidam). Leflani étant un vocable qui désigne une personne dont on répugne à citer le nom sert également, ici, de jeu de mots qui suggère clairement le sigle FLN, invité, rien que ça, à la repentance.
Ce n’est pas le lieu d’analyser dans le détail les raisons multiples et complexes qui ont poussé l’artiste le plus populaire de son époque à pareil retournement. Conscient de l’impact de ces aèdes sur une population majoritairement analphabète et donc inaccessible à la propagande écrite délivrée en langue française, le pouvoir colonial crée le Théâtre aux armées où des acteurs sont amenés à se produire devant la troupe. Il en fut ainsi du comédien Sid Ahmed Agoumi, du dramaturge Alloula… C’étaient des sollicitations auxquelles il était difficile d’échapper car elles se voulaient une forme d’enrôlement occasionnel qui pouvait d’ailleurs coïncider avec le service militaire, ce qui n’impliquait pas un engagement volontaire ou définitif. Il y avait aussi des invitations à animer les meetings d’hommes politiques ou d’officiers s’adressant aux populations locales ; c’est à ces manifestations que Slimane Azem a été associé.
En ces temps de tensions et de répression, certains auteurs ont tenté de s’exprimer par un verbe alambiqué où la parabole pouvait prêter à des interprétations équivoques ; c’était une manière d’approcher l’héroïsme sans grand risque puisque la censure pouvait toujours interdire la diffusion du texte potentiellement séditieux. Quand d’aventure, les commissions d’écoute se laissaient surprendre, l’auteur pouvait alors se prévaloir, à peu de frais, d’un alignement sur les thèses nationalistes. Le prénom Houria (liberté en arabe) glissé dans une chanson sera revendiqué après l’indépendance comme un haut acte de bravoure. Ces contorsions qui n’étaient pas spécifiques à la chanson ont caractérisé l’essentiel de la production intellectuelle des autochtones sous l’ordre colonial, littérature comprise. Vieilles ruses de l’opprimé face au dominateur. Les explications postérieures à la guerre, qui sont souvent de bonne foi, illustrent les maigres marges de manœuvre dont pouvait bénéficier l’expression artistique algérienne dans l’Algérie française.
De son côté, le FLN investissait autant qu’il était possible de le faire dans cette catégorie si sensible de la collectivité nationale. Des artistes déjà connus, ou, pour quelques-uns d’entre eux, encouragés à se lancer dans la musique pour les besoins du combat, ont été chargés de noyauter, de sensibiliser et, dans certains cas, d’établir une forme de tutorat sur les célébrités dont il fallait surveiller les fléchissements et, si le besoin s’en faisait sentir, fouetter la tiédeur patriotique. Les référents symboliques utilisés dans un combat destiné à réanimer voire inventer une conscience nationale niée génèrent toujours un impact surdimensionné en temps de guerre. Le moindre bout de tissu comportant les couleurs de l’emblème insurrectionnel suspendu à un pylône alimentait les veillées des parents dont on retrouvait le lendemain les commentaires exaltés dans les cours d’école. Alors, quand un beau rythme véhiculait un message, si subliminal fût-il, c’était autant d’esprits qui pouvaient y puiser matière à épiloguer.
(…) Chérif Kheddam se rappelle ces semaines où les chanteurs qui avaient confiance entre eux s’échangeaient des compositions qu’ils avaient créées dans le secret. C’est à cette période que remonte son chant patriotique Leɣwnayag’iwatmaten, un hymne dédié aux martyrs. Signe de la complicité qui lie deux artistes partageant des idées si non des idéaux : à la même époque, Kamal Hamadi, proche de Chérif, compose une chanson à la gloire du colonel Amirouche qu’il fait interpréter par sa femme Noura.
Dans les jours qui ont suivi les sanglantes manifestations, la vie reprend tant bien que mal ses droits. Un soir, Chérif Kheddam, qui devait se rendre à un cours de musique à Saint Michel, décide de prendre avec lui les cotisations mensuelles qu’il avait collectées pour les remettre à son chef de groupe avec qui il avait rendez-vous rue de la Huchette. En quittant les locaux de son maître, il tombe sur une rafle. Il est orienté sans ménagement vers un panier à salade. Dans la bousculade, il ouvre sa serviette et tente de jeter les feuilles où étaient recensés les cotisants et les contributions de chacun. Il n’aura pas le temps de se débarrasser de ces documents compromettants car il est déjà poussé vers deux agents des CRS10 qui surveillaient trois autres suspects. Lors du tri qui doit précéder les éventuels transferts au commissariat, les interpellés sont fouillés. La liste des noms avec les sommes d’argent leur correspondant est découverte parmi d’autres feuilles dont des partitions et du papier à musique. Un brigadier demande des explications.
– Ce sont les noms des élèves auxquels je donne des cours de musique. À la fin de chaque mois ils doivent s’acquitter de leurs mensualités.
Les locaux du professeur de musique ne sont en effet pas très loin du lieu du barrage.
Le musicien-collecteur de fonds n’a néanmoins pas exclu que l’agent ne devait pas être vraiment dupe. Probable signe du doute et de la lassitude qui commençaient à atteindre aussi les forces de l’ordre françaises, le policier fait une moue et grommelle un bougonnant « C’est bon » :
– Une liste d’une trentaine de noms d’Algériens prenant des cours de musique en 1961, cela pouvait valoir un peu plus de questions, analysera ultérieurement l’artiste trésorier.
Chérif Kheddam a rarement fait état de ces activités.
LE RETOUR

Le peuple algérien n’avait pas vraiment eu le temps de goûter au bonheur de la fin d’une terrible guerre. Quelques semaines à peine après la proclamation de l’indépendance, le 3 juillet 1962, le sang coulait entre les Algériens à la suite des affrontements qui opposèrent la fraîche et toute puissante armée des frontières, basée en Tunisie et au Maroc, à des maquis de l’intérieur exsangues. Les glissements autoritaristes qui s’ensuivirent traumatisèrent une population scandalisée et hébétée. Le coup d’État qui avait éliminé de fait le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) eut des effets encore plus délétères sur l’émigration dont l’organisation, où s’engageait un nombre considérable de femmes, avait développé un discours rationaliste et moderniste.
(…) À son niveau et à sa manière, Chérif Kheddam, meurtri, suivait un tangage qui allait engloutir bien des rêves. La désillusion ne faisait que commencer. Il pouvait rester en France où ses disques se vendaient bien et continuer à se produire auprès de l’émigration avec une facilité d’autant plus motivante que son plus grand rival potentiel, Slimane Azem, alors pris dans la polémique prospérant autour de son itinéraire pendant la guerre, envisageait de se retirer de la scène. La voie était libre pour celui qui continuait méthodiquement à se perfectionner dans le solfège et l’harmonie auprès des professeurs les plus en vue sur la place parisienne.
Depuis la capitale française, l’artiste suivait et écoutait. Rien ni personne ne semblait en mesure de dessiner un avenir lisible au pays.
La situation privée de Chérif Kheddam était on ne peut plus précaire. N’ayant pas de logement personnel en Algérie alors qu’il était marié, une rentrée précipitée pouvait s’avérer délicate à vivre. Il aurait pu se rendre disponible pour un clan ou un des réseaux affiliés aux nouveaux maîtres et disposer d’une habitation dans les beaux quartiers d’Alger, c’est du reste ce qu’avaient fait plusieurs artistes et autres hommes de culture. Au lendemain de l’Indépendance, les villas cossues libérées par les Pieds-Noirs se distribuaient un peu à la tête du client. Chérif adopte une attitude à la quelle il ne dérogera jamais : n’accepter sous aucun prétexte et pour quelque motif que ce soit de se commettre dans les circuits clientélistes du régime.
LES ÉLITES

Ce fut à ce moment que l’idée de provoquer une rencontre entre Mouloud Mammeri et Chérif Kheddam germa dans mon esprit. Le premier était venu à une émission que j’avais enregistrée avec lui au studio de la rue Hoche où je comptais lui faire rencontrer les producteurs et animateurs les plus engagés dans notre mouvement. Pris par d’autres obligations ou ne voulant pas trop s’exposer dans une institution où il n’était pas impliqué professionnellement, Mammeri n’avait pas pu ou pas souhaité s’attarder pour discuter avec les membres de l’équipe de la chaîne, animateurs et techniciens les plus dévoués dont plusieurs étaient de fervents admirateurs de l’écrivain. Il faut dire que la moindre maladresse de sa part pouvait être prétexte à la suppression du cours informel de berbère qu’il dispensait.
Après avoir informé Mammeri de la possibilité de la venue du chanteur, je proposai donc à Chérif Kheddam, qui suivait de loin la relance de ces cours, de venir y assister et de prendre un moment pour échanger et, éventuellement, voir ce que pourraient entreprendre ensemble les deux personnages. C’était au mois de mars 1970. Il faisait beau et la classe du troisième étage de la faculté des lettres, seul département à avoir accepté d’accueillir l’apprentissage du berbère comme matière à option, venait de se vider de ses derniers étudiants.
Le professeur s’avança vers le chanteur en penchant la tête et en affichant son large sourire ; il lui tendit une main franche et fit un évident effort pour mettre à l’aise son invité. Il lui parla dans un kabyle lent et cérémonieux, un peu comme celui qu’utilisent les anciens quand ils inaugurent les assemblées de village.
– Ass n temlilitdgestalalit (Jour de rencontre, jour de naissance), déclara l’auteur de La colline oubliée avec une certaine emphase. Surprise, l’invitation à la complicité par l’usage de la langue commune provoqua un bref mais perceptible tressaillement de l’artiste.
Mammeri nous demanda de le suivre à travers une porte jouxtant l’estrade. L’ouverture donnait sur un étroit couloir conduisant à un bureau minuscule où étaient déposés ses documents et notes et où il recevait les chefs des équipes auxquels il donnait ses recommandations avant ou après les sorties sur le terrain.
Une fois installé dans le cagibi, Mammeri, maître des lieux, continua, toujours en kabyle, à s’enquérir de la situation du chanteur. Pour briser la glace et en attendant de voir quel contenu pouvait prendre la discussion, le propos se voulait banal. L’écrivain demanda si l’artiste était définitivement installé en Algérie, s’il réussissait à trouver des circuits de distribution valables… Chérif Kheddam demeurait toujours crispé. Manifestement, il tenait à répondre en français, langue dont, à force de volonté, il maîtrisait les règles, mais qu’il prononçait avec un timbre si haut et une tonalité tellement gutturale qu’il donnait à sa parole une expression étrangère au naturel de l’accent kabyle et à la fluidité du français.
Pendant des minutes qui parurent bien longues, Mammeri continua à s’exprimer en kabyle alors que son interlocuteur persistait à lui répondre en français. Le souvenir de cet entretien est resté gravé dans ma mémoire. Chacun, jaugeant son vis-à-vis, voulait être compris par l’autre dans l’intimité de ses convictions et les impératifs de ses missions dès le premier abord.
LA POLITIQUE

(…) Homme de tous les défis, arrivant à l’automne de sa vie et sachant son temps compté, il était d’une exigence technique et éthique intransigeante. Il estimait qu’il fallait vérifier l’écho de son travail dans un autre site capable d’accueillir un nombre de spectateurs équivalent à celui qu’il avait drainé dans l’émigration.
Après des semaines de réflexion et de prospection, le producteur Tahar suggéra d’occuper la salle du complexe olympique baptisée du nom de l’un des six acteurs ayant appelé à l’insurrection armée contre l’ordre colonial, Mohamed Boudiaf. Là encore, la date retenue fut celle du premier novembre, date du déclenchement de la guerre de libération nationale qu’il s’agissait de célébrer en dehors des programmes officiels. Je sais que Chérif Kheddam, qui ne cachait ni ses opinions ni ses sympathies politiques, avait suivi, comme une majorité importante d’Algériens, le retour de Boudiaf avec espoir et respect.
Un an avant son spectacle, le pouvoir algérien célébrait le cinquantième anniversaire du déclenchement de la guerre en Algérie et à l’étranger, notamment en France où était concentrée la majorité de l’émigration algérienne. Comme pour toutes les cérémonies officielles, Chérif Kheddam ne s’était pas joint aux festivités liées à cette commémoration. Le refus avait été, on s’en doute, peu apprécié au sommet de l’État. Même délicates, les mesures de rétorsion étaient possibles.
Interdire le spectacle de la Coupole serait néanmoins une provocation supplémentaire envers la Kabylie que le chef de l’État, qui avait difficilement passé le cap des 126 assassinats de 20013 , ne pouvait se permettre. Et puis, ce serait rompre un accord tacite avec un artiste de premier plan ayant depuis longtemps publiquement revendiqué et assumé par ses productions un parcours indépendant, mais qui avait su ne pas sombrer dans l’invective ou la tentation de structurer organiquement un mouvement d’opposition.
Mais, d’un autre côté, c’eût été un aveu d’échec que de tolérer une célébration citoyenne du jour du déclenchement de la guerre de libération dans un pays où tous les référents symboliques de la nation ont été systématiquement confisqués pour légitimer un pouvoir qui n’a jamais accepté l’idée d’un arbitrage citoyen par une élection libre. Commença alors une interminable guerre de tranchées où chaque partie essayait de tirer le meilleur avantage d’un combat livré à fleurets mouchetés
Contrairement à une légende le donnant comme un stratège accompli, Bouteflika, qui n’a pas de grandes convictions, est d’abord un redoutable tacticien, un homme de coups. Ce n’est pas indifférent dans un système où les reclassements politiques tiennent plus à l’appartenance clanique qu’à la conviction idéologique. Le huitième chef de l’État algérien a toujours eu une forme de rejet viscéral envers tout ce qui concerne la question amazigh sans forcément avoir pris le temps de conceptualiser son déni. Il cultive du même coup une posture ambivalente par rapport à la Kabylie, région dont il voudrait bien capter les potentialités humaines tout en développant une suspicion qui frise la paranoïa quant aux valeurs qui en structurent l’identité.
Le concert de Chérif Kheddam lui pose un problème à multiples tiroirs : il y va de son autorité personnelle, des attributs symboliques sur lesquels le système a assis sa domination et d’une manifestation avec une charge culturelle à forte connotation subversive. Faute de pouvoir adopter une position frontale, Bouteflika conseille d’envelopper l’événement. Il recommande d’aider à sa préparation, d’en sponsoriser le moindre aspect et d’inviter l’artiste à la télévision nationale à une heure de grande écoute pour une interview solennelle, de sorte que le téléspectateur soit conditionné à considérer l’initiative comme une entreprise portée par le pouvoir.
(…) Le 31 octobre 2005, la salle omnisports de la Coupole était pleine comme un œuf. En plus des treize mille places, les organisateurs avaient encore rajouté près de cinq mille sièges dans l’aire de jeu. Une heure avant le début du spectacle, « des préposés à la logistique » vinrent s’enquérir du déroulement de la soirée. Il leur fut répondu que les préparatifs se déroulaient comme prévu. Parmi les agents désignés à « la surveillance », l’homme le plus âgé, la soixantaine bien portée, suggéra qu’à l’occasion du premier novembre, il serait judicieux de commencer par l’hymne national.
– Ce n’est pas prévu et ce n’est pas nécessaire; ce n’est pas une manifestation officielle, répliqua sobrement Chérif Kheddam.
– Mais le premier novembre nous appartient à tous et puis l’État vous a donné la salle ; il faut être reconnaissant, insinua celui qui était à l’évidence délégué aux négociations.
– La salle a été louée, et moi j’ai chanté mon Qasaman (l’hymne national) en 1961 quand j’ai composé le « Chant aux frères disparus » (Leɣwnayag’iwatmaten). Il n’y aura ni Qessam ni Qasaman4 , tonna, devant un Tahar ébahi et un peu stressé quand même, Chérif, lui d’ordinaire si peu expansif.
Le promoteur de l’hymne national manque de s’étrangler et bat en retraite, probablement pour informer de la situation.
Moins de dix minutes après, il revient, mielleux et avenant.
– Très bien Si Chérif, c’est votre spectacle, faites comme vous voulez. Nous voulions simplement donner plus de relief à votre prestation.
Entre temps, un poster géant de Bouteflika, préalablement masqué par un voile bleu, apparut au-dessus de l’écran dominant la scène, toujours invisible du public, les avant-rideaux n’étant pas encore écartés.
Ce poster n’a pas sa place ici. Il doit être retiré, ordonna Chérif sur un ton sec.
– Mais, Si Chérif, tous les spectacles se sont déroulés ainsi, c’est une salle publique et c’est une photo du chef de l’État. Allah yehdik ya Si Chérif (Que Dieu te raisonne Si Chérif).
– Le chef de l’État a sa place et ses missions, ici c’est mon spectacle, il est dédié à ceux qui sont venus ce soir.
– Ya Si Chérif, les choses me dépassent, je ne peux rien faire. Je ne peux pas prendre la responsabilité « d’enlever le chef de l’État » ! (Nnehi Raïs).
– Si vous laissez le poster du chef de l’État au-dessus de la scène, il vous faudra trouver quelqu’un pour expliquer aux 18.000 personnes qui attendent dans la salle qu’il n’y aura pas de concert.
– Attendez, attendez-moi, je dois en référer à la hiérarchie. Suant et suffoquant, l’homme disparaît.
Encore dix minutes et il revient, silencieux, avec deux appariteurs qui décrochent le poster
Redevenu étonnamment calme, Chérif rejoint ses musiciens quand une immense clameur appuyée par des sifflets et des huées envahit la salle.
Les spectateurs venaient de reconnaître la ministre de la Culture. L’accueil fut à la mesure du ressentiment qu’avait engendré sa défection.
Attendue par tous et de partout, la manifestation devenue un enjeu symbolique et politique aura connu, jusqu’au dernier moment, toutes sortes de manœuvres. La suite de la soirée fut à la mesure des attentes. Les chanteurs appelés pour participer à la commémoration ont tous répondu présent, à commencer par l’immense et pourtant très réservé Ait Menguellat. Les chorales d’enfants ont ému par leur affectueuse fraîcheur.


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