La crise gazière mondiale survient au moment où Engie abandonne ses positions en Algérie
La formalisation du retrait du groupe français du champ gazier d'Adrar, actée par décret présidentiel en février 2026, ne constitue pas un simple ajustement de portefeuille. Elle s'inscrit dans une recomposition plus profonde des équilibres énergétiques et diplomatiques entre l'Algérie, l'Europe et ses partenaires historiques — et prend une résonance inattendue à l'heure où les marchés gaziers mondiaux sont en pleine secousse.
Engie est finalement sorti du secteur gazier algérien le 17 février 2026, suite à un décret signé du président Abdelmadjid Tebboune.
Engie est finalement sorti du secteur gazier algérien le 17 février 2026, suite à un décret signé du président Abdelmadjid Tebboune.
En février dernier, le président Abdelmadjid Tebboune signe le décret présidentiel n°26-102 approuvant l'avenant n°5 au contrat d'exploitation du périmètre gazier de Touat, dans le wilaya d'Adrar. Publié au Journal officiel une semaine plus tard, le texte est passé presque inaperçu aux yeux du grand public. Il entérine pourtant le départ final du groupe français Engie du secteur gazier algérien, et redistribue ses parts entre l'Italien Eni, qui monte à 42,9%, et le Thaïlandais PTTEP, qui entre au capital à hauteur de 22,1%. Sonatrach conserve 35% — et le contrôle exclusif de la commercialisation de tout le gaz produit sur le champ. Ce mouvement, passé relativement inaperçu au moment de son officialisation, prend une dimension particulière à la lumière du choc gazier mondial déclenché quelques semaines plus tard par les tensions au Moyen-Orient.
Des échanges commerciaux bilatéraux en chute
Officiellement, Engie justifie sa sortie par un recentrage stratégique cohérent avec ses engagements climatiques en Europe. La cession avait été actée contractuellement en novembre 2025, après plusieurs mois de négociations. Mais cette explication ne suffit pas à épuiser la lecture du dossier. Depuis juillet 2024, la relation franco-algérienne s'est nettement dégradée, notamment après la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Selon le Portail de l'Intelligence Economique et la plateforme TSA Algérie, les échanges commerciaux bilatéraux ont chuté de 11,8 milliards d'euros en 2023 à 5,4 milliards en 2024. Selon La Nouvelle Tribune et plusieurs médias algériens, le climat n’était pas favorable aux entreprises françaises du secteur des hydrocarbures.
Dans ce contexte, la fragilisation des positions françaises dans les hydrocarbures algériens apparaît moins comme une série de décisions techniques que comme le symptôme d'un refroidissement politique qui tarde à s’achever. Toutefois, le fait que TotalEnergies ait pu, dans le même temps, préserver ses actifs grâce à des contrats de long terme signés en 2023 et 2025 souligne que le retrait d'Engie n'était peut-être pas fatal.
Une redistribution qui révèle les nouvelles priorités d'Alger
Ironie du sort, alors que Alger venait de finaliser son nouveau tour de table gazier avec des partenaires engagés sur le long terme, une réplique militaire iranienne a frappé le complexe de Ras Laffan au Qatar — présenté comme le plus grand site mondial de production de GNL. La conséquence directe a été la suppression d’environ 17% des capacités mondiales d'exportation de ce produit. Le Dutch Title Transfer Facility ou encore TTF européen (principal indicateur des prix du GNL sur les marchés européens), a bondi de 35 % en quelques heures selon des données d’Optima Énergie. Les stocks de l'Union européenne, déjà inférieurs à la moyenne saisonnière, ont commencé à diminuer. Dans ce moment de désorganisation, l'Algérie est apparue comme l'un des rares producteurs capables d'offrir une relative stabilité à une Europe qui cherche toujours des fournisseurs stables et géographiquement accessibles.
La recomposition du tour de table à Touat illustre clairement la logique qui guide désormais les choix d'Alger. En renforçant la position d'Eni et en ouvrant la porte à PTTEP, l'Algérie ne se contente pas de remplacer un acteur par un autre. Elle recompose activement son réseau de partenaires en privilégiant ceux qui offrent à la fois des garanties d'investissement à long terme et une utilité géopolitique immédiate.
Eni, déjà profondément impliqué dans les relations énergétiques entre Alger et Rome, consolide ainsi son rôle de pivot vers le marché européen. En absorbant 8 % supplémentaires à Touat, la major italienne renforce sa position au moment précis où l'Italie pourrait chercher à renforcer ses sources d’approvisionnement face à la perte des volumes qatariens sur le marché mondial. En 2024, Eni a versé plus de 1,2 milliard de dollars en taxes et redevances au gouvernement algérien — deuxième rang parmi les compagnies étrangères présentes dans le pays selon OilPrice.com. Cette relation de confiance construite dans la durée explique la latitude accordée à la major pour absorber la part résiduelle d'Engie.
Pour PTTEP, l'équation est différente mais cohérente. La compagnie nationale thaïlandaise était déjà présente en Algérie via le champ Hassi Bir Rekaiz. Son entrée à Touat, couplée à l'attribution du bloc Reggane 2 — adjacent, dans la même wilaya d'Adrar —, avec Eni comme co-opérateur, s'inscrit dans un plan d'investissement quinquennal de 33,3 milliards de dollars approuvé fin 2025, dans lequel l'Algérie figure comme actif producteur prioritaire, selon le communiqué officiel de PTTEP de novembre 2025. En intégrant cet acteur asiatique, Alger ne se contente pas de diversifier son actionnariat : il affiche une volonté d'ouverture stratégique au-delà du cercle traditionnel des majors occidentales, inscrivant sa politique énergétique dans une logique de multipolarité assumée.
Quand les gazoducs deviennent stratégiques
Le contraste avec d'autres producteurs est net. Là où la Norvège plaide pour des forages arctiques et où la Libye reste paralysée par ses fragilités politiques, l'Algérie dispose d'un avantage structurel : deux gazoducs opérationnels vers l'Europe — TransMed vers l'Italie, Medgaz vers l'Espagne — hors de portée des tensions en Méditerranée orientale. Ces infrastructures, longtemps perçues comme des actifs ordinaires, deviennent des leviers stratégiques de premier plan dans un contexte de rupture d'approvisionnement.
D'après les données de l'unité de recherche sur les énergies de la plateforme Attaqa citées par de nombreux médias, ses exportations de GNL vers l'Europe ont progressé de 74 % entre les deux premières semaines de février et celles de mars 2026. La France, l'Italie, la Turquie et l'Espagne ont toutes réceptionné des volumes supplémentaires. Des discussions sont en cours avec Rome et Madrid pour augmenter les livraisons, avec une révision tarifaire de 15 à 20 % sur les volumes additionnels, toujours selon la même source.
Pour autant, cette montée en puissance doit être nuancée. Interrogée par le média France 24 quelques jours plus tôt, la chercheuse Anna Creti soulignait que les deux gazoducs algériens vers l'Europe fonctionnent déjà en saturation, et que la demande intérieure en gaz — portée par la croissance de la production électrique — réduit mécaniquement les volumes exportables. Sonatrach a annoncé un plan d'investissement de 60 milliards de dollars pour 2026-2030, dont 45 milliards consacrés à l'exploration-production, mais les résultats de ces forages se matérialiseront sur plusieurs années. À court terme, le pays peut peser sur les prix et sécuriser de nouveaux contrats. Il ne peut remplacer le Qatar sur le marché mondial du GNL, mais il peut s'imposer comme le fournisseur incontournable d'une part de l'Europe la plus exposée aux ruptures d'approvisionnement.
Ce que révèle en définitive l'épisode de Touat, c'est moins un retrait d'entreprise qu'un basculement d'équilibre. L'Algérie affirme une stratégie plus sélective dans le choix de ses partenaires, en privilégiant ceux qui s'inscrivent dans une logique de long terme et de complémentarité géopolitique. Dans le même temps, la France voit son influence énergétique s'éroder — non pas brutalement, mais par une série d'ajustements successifs qui laisse craindre un décrochage progressif.
Par Idriss Linge, Agence Ecofin - La Tribune


