Melpomène ou la Tragédie - François Boucher, 1703-1770
Melpomène est, selon la mythologie grecque, la Muse dédiée au Chant et à la Tragédie.
Quelle meilleure figure titulaire invoquer alors pour traiter d’un sujet méconnu, à savoir la plasticité et la métamorphose des chants au XXème siècle ?
En effet, si ce siècle permis par le biais des évolutions technologiques qu’il a connu, une plus grande circulation de chants, il fut aussi celui de grandes tragédies humaines jusqu’alors inédites.
Là ou les siècles précédents ont connu des traumatismes issus de catastrophes naturelles (tels que le séisme de Lisbonne en 1755 figurant dans le « Candide » de Voltaire notamment) ou bien de la pure stratégie militaire (voir la chute de Constantinople en 1453 qui marqua, fut-ce symboliquement, la fin du Moyen âge), le XXème siècle vit deux idéologies totalitaires que sont le communisme puis le nazisme, installer tout un mécanisme politique et un appareil d’Etat visant à purger la société de ses ennemis (qu’ils soient « bourgeois/réactionnaires » ou de la « race inférieure »).
Nombre de travaux ont tenté de comprendre ce qui pouvait mener des intellectuels comme de simples quidams à appuyer de telles politiques voire à y participer activement, au point de se retrouver prisonniers d’un régime de terreur.
Sans les rappeler tous, on peut néanmoins invoquer la thèse d’un art officiel utilisé voire capturé pleinement par le pouvoir politique pour assoir son autorité.
L’art officiel, si il n’est pas créé au XXème siècle, se voit néanmoins propulsé d’abord par l’Union soviétique (avec la notion de réalisme socialiste) puis par le régime national-socialiste.
Du côté du réalisme socialiste soviétique, on peut penser à des œuvres d’art tels que « L’ouvrier et la kolkhozienne », le cinéma de Serguei Eisenstein (on pense au « Cuirassé Potemkine » et sa scène du landau) ou les diverses statues monumentales de Staline (telle celle située dans le quartier praguois de Hradčany, qui inspira à Elsa Triolet son ouvrage « Le Monument », avant d’être détruit suite lors de la déstalinisation des années 1950) ou de Lénine (dont les statues, déboulonnées à la chute du Bloc de l’Est, marque la fin de cette période, voir le film « Goodbye Lenin »).
Au niveau de l’Allemagne nazie, outre la traque à l’art moderne dit « dégénéré » sous l’égide du ministre de la Propagande Josef Gobbels, on trouvera les sculptures viriles et inspirées de l’Antiquité d’Arno Breker ou le cinéma de Leni Riefenstahl (dont le « Triomphe de la Volonté » à la gloire d’Hitler).
Cependant, au-delà de l’art officiel promu en opposition à un art « réactionnaire » ou « dégénéré », on peut remarquer une porosité, voire une mutabilité, entre divers airs musicaux, repris en chansons dont les paroles varient selon le camp politique.
I) La mutabilité russe : Russes blancs, Armée Rouge et la Makhnovtchina
Il semble que le chant populaire ukrainien de la fin du XIXe siècle « "Rozpriahajte, chloptsi, koni" » (Déharnachez les chevaux, les garçons !) ait vivement inspiré Vladimir Gilyarovsky dans la composition de sa « Marche des fusiliers/tirailleurs de Sibérie » vers 1915, en souvenir de la lutte des forces russes en Sibérie lors de la guerre russo-japonaise.
De cette marche, les deux camps de la guerre civile russe, opposant les bolchéviks de Lénine aux armées blanches de l’ancienne Russie impériale menées par Denikine, en feront leur chant de ralliement.
Les bolcheviks, sous le nom de « Partisans du fleuve Amour », affrontent les armées blanches menées notamment par le colonel Mikhail Drozdovsky, dont la marche depuis Iaşi (en Roumanie) jusque dans le Don (Russie) en 1918 a été illustrée dans le chant du Régiment Drozdovsky.
Cependant, l’opposition entre Blancs et rouges se retrouva aussi dans des versions traduites en français : C’est ainsi qu’on vit « le chant des partisans blancs » inviter « à l’appel de Denikine » à « traquer Trotsky tremblant » ceci « pour la Sainte Russie, pour la vieille tradition », là où, « A l’appel du grand Lénine », les partisans soviétiques « sauvèrent les Soviets » en allant « finir leur campagne sur les bords de l’Océan » pacifique.
Cependant, au-delà de l’opposition entre Russes Blancs et bolchéviques, l’on vit aussi dans ces mêmes années poindre le mouvement révolutionnaire, l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne dite « la Makhnovtchina » (du nom de son fondateur, l’anarchiste Nestor Makhno).
Un drapeau de la Makhnovtchina, ou figure la devise « mort à tous ceux qui s’opposent à la liberté des travailleurs » (Source Wikipédia)
Malgré la lutte de celui-ci contre les Blancs d’Anton Denikine, la Makhnovtchina sera réprimée par l’Armée Rouge notamment pour son opposition marquée au Traité de Brest-Litovsk de 1917, qui transféra une partie du territoire ukrainien à l’Allemagne impériale et son soutien à la révolte de Kronstadt de 1921.
En mémoire de la vie et du parcours de Makhno et des partisans, l’auteur Étienne Roda-Gil composa sur l’air précité le chant « La Makhnovtchina »
De ces combats et de leurs chants, Anna Marly s’inspirera pour composer le Chant des Partisans de la Résistance française, destinée à unir , selon le mot de Louis Aragon,
« Celui qui croyait au ciel, Celui qui n'y croyait pas » contre l’Allemagne nazie (cf. son poème « La Rose et le Réséda » paru en 1944, encourageant et célébrant l’union sacrée entre les partisans catholiques et communistes).
Les nazis justement, surent aussi tirer à profit l’Histoire et la musique pour fédérer leurs troupes et leurs partisans
II) La métamorphose allemande : de :la guerre des paysans jusqu’aux « diables verts »
Alors que la Russie impériale s’effondre au profit de l’Union soviétique, l’Empire allemand est quant à lui défait suite à la Première guerre mondiale.
Dans un contexte de débandade civile et militaire et face à la montée de mouvements dits « Spartakistes » d’obédience communiste menés notamment par Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, nombre d’officiers allemands démobilisés, souvent d’ancienne noblesse, se constituent en « corps francs » (ou Freikorps), rassemblés notamment autour du chant « Freikorps marschiert In fremdes Land » (« Le corps franc marche en terre ennemie ») afin de lutter contre les spartakistes et pour l’unité de l’Allemagne.
Cet état d’esprit ne pouvait que plaire aux nationaux-socialistes, qui adoptèrent l’air pour composer la Marche de la Légion Condor, force aérienne intervenant à l’appui de l’Espagne franquiste et responsable du Bombardement de Guernica, immortalisé par le tableau de Pablo Picasso.
De la Légion Condor, l’air fut adapté comme marche de la sinistre « Schutzstaffel » aux initiales les plus sombres de l’Histoire allemande : écrit d’abord en allemand, le chant fut adapté en diverses langues à destination des alliés de l’Allemagne ou des forces collaborationnistes, dont la 33ème brigade de grenadiers français devenue, à partir de 1943, la 33ème Division SS Charlemagne. Celle-ci agglomérant des éléments de l’ancienne 33e brigade de grenadiers, de la Légion des Volontaires Français et de la Milice aux ordres de Vichy, adopta non seulement le chant allemand mais le traduisit et l’adapta sous le nom du « Chant du Diable » . Suite à la défaite de l’offensive allemande en Poméranie-Orientale, la Division Charlemagne, réduite à un bataillon, aida les nazis à défendre un Berlin qui finit par tomber aux mains des Soviétiques.
Dans le contexte de l’entre-deux guerre, nombre d’Allemands ont pu se rappeler de leur
Histoire et notamment de la Guerre des paysans (1524-1526) qui opposa les paysans allemand à la noblesse et au clergé, dans le fil de l’opposition luthérienne au catholicisme. Cette guerre des paysans à notamment été conduite par la figure tutélaire de Florian Geyer, noble rallié aux idées des révoltés, à savoir plus de justice, un même droit d’accès à la Bible et à la Rédemption sans l’intermédiaire du clergé. Ainsi la bannière des paysans est-elle constituée d’un arc en ciel et d’une « Bundschuh », chaussure traditionnelle paysanne en opposition à la botte seigneuriale.
Le principal mot d’ordre de la révolte paysanne réside ainsi dans une question simple, résumant la controverse sociale, théologique et politique « Als Adam grub und Eva spann, wo war denn da der Edelmann? », soit « Quand Adam bêchait et Eve filait, ou donc se trouvait l’aristocrate/le noble ? ».
« Florian Geyer et sa horde noire » Peinture de Max Heidelmann (1864-1945)
Dans ce souvenir, le musicien Fritz Sotke a rajouté des extraits du poème allemand « de Heinrich von Reder « Der arme Konrad » (Le pauvre Conrad), composé en 1888 en mémoire des conspirations paysannes de 1514 qui précéda la guerre des paysans.
Ce qu’il en sortit fut le chant « Wir sind des Geyers schwarzer Haufen » (« Nous sommes la horde noire de Geyer »).
Mais Fritz Sotke fut également un partisan du national-socialisme, auteur notamment de chants destinés aux jeunesses hitlériennes.
La figure de Florian Geyer fut alors adoptée comme parrain de la 8ème Division SS commandée notamment par Hermann Fegelein, beau-frère d’Eva Braun, la maitresse d’Hitler, et ami d’Heinrich Himmler, chef suprême de la SS.
On aurait pu croire qu’à la chute du Troisième Reich et suite à la dénazification menée par les Alliées, les héritages de la culture glorifiée par les nazis aient été jetés dans l’oubli.
Cependant, plusieurs de ces éléments continuent de survivre jusqu’à aujourd’hui.
III) Transmission et héritages des métamorphoses.
Si les symboles et par extension, la glorification du nazisme fait l’objet en France d’une répression pénale, ce n’est pas le cas du communisme ou des idéologies s’en réclamant (contrairement à ce qui prévaut en Tchéquie depuis le 1er janvier 2026).
Cependant, les chants et les musiques précédemment évoqués ont percolé dans la langue française.
Comme le relèvent Éric Lefèvre et Thierry Bouzart dans leur ouvrage « Les origines maudites des chants militaires 1941-1945 » paru en 2023, les chants militaires « dépassant ou confirm[e]nt des filiations idéologiques »et constituent cependant des « répertoires immatériels ».
Ainsi, eu égard à leur mutabilité, on a pu voir une filiation entre le chant SS « SS marchiert im Fremdes Land » ou sa version française, tant avec le chant contemporain des parachutistes allemands « Die grüne Teufel » (les diables verts) qu’avec le chant du 2ème Régiment étranger parachutiste français « La Légion marche vers le front ».
Au niveau de l’ex Allemagne de l’Est, l’on a pu voir le chant de la horde noire de Geyer être interprétée en version instrumentale par le piquet d’honneur de la Nationale Volksarmee, mais également par divers mouvements de droite française (mais aussi par la promotion de l’Ecole spéciale militaire de Saint Cyr « Jacques MASSU » sous le titre « Les chacals », dans une perspective anti-communiste).
Que penser de tout cela ? Si je crois mes lecteurs suffisamment intelligents pour ne pas leur imposer d’avis, je rappellerai le caractère protéiforme de ces chants dont j’ai tenté, imparfaitement, de retracer le parcours ici.
Mais leur caractère n’est pas le seul à être protéiforme : les idées qu’ils ont portées le sont aussi et traversent le temps et les frontières par la volonté des Hommes, sans qu’il y ait forcément besoin d’une orientation ou d’institutions politiques quelconques.
L’histoire de ces chants, tout au long du XXème, nous confirme
Melpomène dans son rôle de Muse sans que celle-ci ne dépende ni de l’Acropole, ni du Mont Olympe.
Par Jacques Bellezit
