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"Sur les chemins noirs", ce magnifique livre du voyageur dans l'Ăąme de Sylvain Tesson

La RĂ©daction

AprÚs les dégùts causés par sa chute, plutÎt que d'opter pour une rééducation conventionnelle sur un tapis roulant, il a préféré se remettre en forme en pratiquant la marche, une activité qui lui est familiÚre.

AprĂšs avoir explorĂ© divers pays Ă©trangers, sa reprise en main de sa condition physique, sa vĂ©ritable renaissance, s'est dĂ©roulĂ©e sur les chemins de France, des sentiers parfois devenus indiscernables. Son pĂ©riple rĂ©dempteur a dĂ©butĂ© le 24 aoĂ»t Ă  la frontiĂšre italienne pour s'achever le 8 novembre Ă  l'extrĂ©mitĂ© du Cotentin. Bien qu'il ait commencĂ© en solitaire, quelques tronçons ont Ă©tĂ© parcourus en compagnie de son ami CĂ©dric Gras et d'une de ses sƓurs ; le voyage a pris fin avec ses deux amis, Goisque et Humann. Les chemins noirs, bien plus qu'un simple rĂ©cit de voyage, constituent une vĂ©ritable ode au courage et Ă  l'amitiĂ©. Sylvain Tesson, un Ă©crivain Ă©mĂ©rite que j'admire vivement. À ne pas manquer !

Citation :

Les matins Ă©taient difficiles. Il me fallait secouer les mauvais rĂȘves, chauffer les cartilages. Je recourais au principe que j'avais exploitĂ© en suivant la retraite des grognards de NapolĂ©on ou des Ă©vadĂ©s de l'URSS : quand on pense Ă  plus malheureux que soi, on se console. La combe oĂč je descendis dans l'aube Ă©tait moussue, ombreuse. Des ruines d'abris de bergers s'appuyaient au pied des parois. Jusqu'aux transhumances de l'avant-guerre, vers le Ventoux, les hommes y parquaient les bĂȘtes. Les nuits dans la tiĂ©deur du troupeau devaient ĂȘtre aventureuses et profondes. Je regrettais de n'avoir pas atteint l'endroit la veille pour y jeter un campement. Je regrettais de ne pas l'avoir atteint il y a mille ans. Les buis luisaient, cirĂ©s de lumiĂšre. Les toiles d'araignĂ©es cĂ©daient Ă  mon passage, sceaux de virginitĂ© du chemin. Les enclos de pierre se succĂ©daient. Ils reprĂ©sentaient les travaux de ces jours oĂč les hommes, marchant dans les forĂȘts, n'Ă©taient pas des usagers d'espaces arborĂ©s. Ces vestiges rehaussaient la solennitĂ© de l'ombre. Le chemin dĂ©boucha sur une perspective. Le Comtat se dĂ©ployait, rayĂ© d'asphalte. La rumeur des moteurs s'Ă©levait. Dans mon dos : le lent amĂ©nagement des abris pastoraux. Devant moi : routes et voies zĂ©brant la vallĂ©e oĂč circulaient bĂȘtes, hommes et marchandises. Dans le ravin, le monde d'hier. Vers le sud, le prĂ©sent et dĂ©jĂ  l'annonce des zones pĂ©riurbaines avancĂ©es au pied du Ventoux. La conquĂȘte du territoire français par ce nouvel habitat avait Ă©tĂ© rapide. Quelques annĂ©es suffirent Ă  la chirurgie esthĂ©tique de la gĂ©ographie. En 1945, le pays devait se relever. Redessiner la carte permettrait de laver les hontes de 1940. La prospĂ©ritĂ© nouvelle assura le projet. L'État logea les enfants du baby-boom. Les barres d'immeubles poussĂšrent Ă  la pĂ©riphĂ©rie des villes. Puis, il fallut Ă©taler l'urbanisme, comme le disaient les amĂ©nageurs. Leur expression Ă©tait logique puisque le bĂ©ton est liquide. L'heure fut au dĂ©senclavement. La ville gagnait du terrain. Ce fut le temps des ZUP dans les annĂ©es 1960, des ZAC une dĂ©cennie plus tard. Les autoroutes tendirent leurs tentacules, les supermarchĂ©s apparurent. La campagne se hĂ©rissa de silos. Pompidou Ă©tait gros et la France prospĂšre. L'agriculture s'industrialisait, les insectes refluaient, les eaux se polluaient. Seuls quelques rabat-joie du Larzac prĂ©venaient du dĂ©sastre. On les prenait pour des gauchistes, ce qu'ils Ă©taient. On les laissa lire LĂ©nine dans l'humiditĂ© des bergeries. Le septennat de Giscard sonna le deuxiĂšme acte. Une loi d'urbanisme autorisa les constructions particuliĂšres sur les surfaces agricoles. Le temps des maisons individuelles Ă©tait venu. Chacun aurait son paradis. Le rĂȘve pavillonnaire moucheta le territoire. Vu d'avion, on aurait dit que le sucrier renversĂ© avait crachĂ© ses cubes sur la nappe. Au sol on entendait aboyer les chiens. La maison familiale se rĂ©pliquait Ă  l'infini. Les enfants jouaient dans les jardins, protĂ©gĂ©s par les thuyas. C'Ă©tait tout de mĂȘme mieux que l'entassement dans les villes. La dĂ©centralisation de Gaston Defferre fut l'estocade. Les collectivitĂ©s reçurent les clefs de leur dĂ©veloppement. RĂ©veillez-vous, Provinces endormies, claironna l'État ! Les enseignes d'hypermarchĂ©s fleurirent et les petits commerces ne rĂ©sistĂšrent pas. Mammouth balaya de la queue les bistrotiers qui offraient le pastis, le matin, aux coeurs assoiffĂ©s. DĂ©sormais, pour se soĂ»ler, il fallait acheter son cubitus en grande surface. La gĂ©ographie humaine est la forme de l'Histoire. En quarante ans le paysage se refaçonna pour que passent les voitures. Elles devaient assurer le mouvement perpĂ©tuel entre les zones pavillonnaires et le parking des supermarchĂ©s. Le pays se piqueta de ronds-points. DĂ©sormais les hommes passeraient des heures dans leur voiture. Les gĂ©ographes parlaient du « mitage » du territoire : un tissu mou, Ă©trange, n'appartenant ni Ă  la ville ni Ă  la pastorale, une matrice pleine de trous entre lesquels on circulait. Internet paracheva la mue en fermant les derniĂšres Ă©coutilles. AprĂšs les Trente Glorieuses, on aurait pu donner aux deux premiĂšres dĂ©cennies du XXIe siĂšcle le nom de Vingt Cliqueuses. Les autels de la premiĂšre pĂ©riode pointillaient la campagne : chĂąteaux d'eau, pĂ©ages et pylĂŽnes. La seconde Ă©poque avait laissĂ© moins de traces, se contentant de creuser le vide. Le monde se projetait sur un Ă©cran, on pouvait rester Ă  la maison, entourĂ© de « voisins vigilants », comme le proclamaient les dispositifs de sĂ©curitĂ© municipale. Parfois, un foyer rural organisait une tarte aux pommes avec partie de belote le dimanche, pour ramener un ersatz d'Ă©nergie dans les villages dĂ©vitalisĂ©s. Le « service Ă  la personne » avait remplacĂ© la vieille amitiĂ© et la vidĂ©osurveillance garantissait l'ambiance. Au commencement, les choses avaient dĂ» ĂȘtre enthousiasmantes. Nos parents s'en souvenaient : le pays attendait les lendemains, les jupes raccourcissaient, les chirurgiens remportaient des succĂšs, le Concorde rejoignait l'AmĂ©rique en deux heures et les missiles russes, finalement, ne partaient pas - la belle vie, quoi ! Les nourrissons de 1945 avaient tirĂ© Ă  la loterie de l'Histoire le gros lot des annĂ©es prospĂšres. Ils n'avaient pas Ă©coutĂ© Jean Cocteau lançant cette grenade Ă  fragmentation dans son adresse Ă  la jeunesse de l'an 2000 : « Il est possible que le ProgrĂšs soit le dĂ©veloppement d'une erreur. »

🍄
Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, Ă©d. Gallimard,
Le livre est adapté au cinéma et joué par le brillant acteur Jean Dujardin.
Sinon quel est votre livre du moment ?

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