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samedi 16 juillet 2022

Point-Lecture N°17: Le rêve et la réalité Camille Mélinand 1898


 Rien n’est plus frappant que la ressemblance du rêve avec les perceptions de la veille. Nous voyons, dans nos rêves, des objets, des personnes, des évènemens identiques à ceux de la veille. La croyance à la réalité de ces objets, de ces personnes, de ces évènemens, est aussi absolue que pendant la veille. On ne saurait trop insister sur ce point : la sensation du réel est aussi complète, aussi intense. Les émotions sont aussi profondes et aussi vives ; les joies ont souvent une saveur délicieuse, les douleurs sont aussi cruelles ; dirons-nous même plus ? Elles sont presque plus cruelles que les douleurs réelles elles-mêmes ; elles ont je ne sais quoi de plus poignant, de plus éperdu, un infini qui manque presque toujours aux souffrances de la vie. Qui ne se rappelle le supplice fantastiquement horrible des cauchemars ? Qui n’a éprouvé, dans le rêve, de ces détresses immenses où l’âme s’abîme tout entière ? Qui n’a senti, — en rêvant, quelque nuit, d’une séparation, du départ d’une personne aimée, — cette désolation sans bornes, qui fait paraître si douce la réalité au réveil, et qui rend si bien à un amour refroidi toute son ardeur ? — En tous cas, ces angoisses du rêve sont aussi réelles que celles de la veille ; nous les prenons aussi pleinement au sérieux. L’existence de tout ce que nous voyons et sentons est aussi évidente dans le rêve que dans la veille.

Descartes, dans la première méditation, exprime cette idée de la façon la plus précise et la plus vivante : « Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ! Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je branle n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions ; et, en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné, et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors. »

Cependant, nous opposons rêve et réalité. Le monde de la veille est pour nous le monde vrai, le seul monde ; le monde du rêve nous semble purement « intérieur » et chimérique. L’incohérence et l’absurdité de nos rêves nous étonne et nous amuse. Nous sommes ébahis d’avoir pu croire, pendant le sommeil, à de pareilles folies. Bref, rêve est pour nous synonyme d’illusion, de fantasmagorie et de fausseté. — Voici du reste le plus clair des théories régnantes sur le rêve ; elles reposent toutes sur ce postulat, que les perceptions de la veille sont vraies, et que les visions du rêve sont fausses. Elles répondent aux trois questions principales qu’on peut se poser sur les rêves : D’où viennent les rêves ? Pourquoi sont-ils incohérens ? Pourquoi prenons-nous les visions du rêve pour des réalités ? — D’abord, on explique la production des rêves d’une façon bien simple : les rêves sont des sensations anciennes qui renaissent en nous, en se combinant diversement ; ce ne sont donc que des reflets confus de la réalité. Parfois pourtant, ils sont produits par une impression actuelle, que subit un de nos sens, à demi éveillé : un contact, la façon dont on est couché, l’état des fonctions organiques sont ainsi des causes ou des occasions de rêves. — L’incohérence des rêves ne semble pas plus mystérieuse. On l’explique par deux causes : d’abord par le sommeil des « facultés réfléchies », jugement, raison, volonté, facultés de choix et de contrôle ; puis par le règne sans frein de l’imagination et de « l’association des idées. » — Quant à notre croyance à la réalité des objets rêvés, on l’explique par le jeu mécanique des images. On pose en principe cette loi que « toute image qui n’est pas contredite par des images plus fortes nous apparaît comme un objet réel. » Dès lors le problème se résout de lui-même ; les sens étant assoupis, les images qui naissent en nous, ne sont plus contredites par les sensations normales : voilà pourquoi nous les prenons pour des réalités. De plus, nos facultés réfléchies, étant, elles aussi, assoupies, ne peuvent pas opposer aux images, à défaut de sensations, des raisonnemens ou des souvenirs. De là, croyance absolue — aussi absolue que déraisonnable.

On le voit : l’opposition du rêve et de la veille est classique et consacrée : d’un côté, illusion, reflet confus, incohérence ; de l’autre, réalité solide et permanente. — Nous voudrions montrer ce qu’il y a d’artifice et de préjugé dans cette opposition. Nous voudrions montrer que rêve et réalité ne sont pas si nettement différens ; non pas du tout pour en conclure que la « réalité » est chimérique ; mais pour en conclure au moins qu’elle est passagère et provisoire — et qu’il y a tout lieu de s’attendre à un réveil.

Texte de CAMILLE MELINAND.

Le rêve et la réalité
Camille Mélinand
Revue des Deux Mondes tome 145, 1898

À trouver la suite de tout le texte ici.


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