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vendredi 16 avril 2021

Pourquoi les pirates ont aussi conquis la fantasy

 

De « Peter Pan » à « Pirates des Caraïbes », l’âge d’or des flibustiers a, lui aussi, fait couler beaucoup d’encre chez les figures de proue du genre.

Article de William Blanc

Dans la vague de films de fantasy qui, après la sortie de la trilogie du Seigneur des anneaux et des premiers Harry Potter, déferla sur l'industrie du cinéma au début des années 2000, on oublie souvent de compter la franchise Pirates des Caraïbes. Erreur ! Inspirés à la base par une attraction phare des parcs Disney, les cinq blockbusters de cette saga produite entre 2003 et 2017 imposèrent avec panache (et à la surprise générale) les aventures du flibustier extraverti Jack Sparrow, face à toute une clique d'ennemis plus ou moins surnaturels. Et il nous paraît aujourd'hui légitime de compter le sémillant Sparrow à bord du même grand navire de l'imaginaire avec les héros portés à l'écran de Tolkien et de J. K. Rowling. Les exploits de l'escogriffe incarné par Johnny Depp s'inscrivent effectivement autant dans le merveilleux contemporain que dans la tradition des longs-métrages de cape et d'épée. Imaginés par des écrivains fascinés par le Moyen Âge, comme William Morris ou J. R. R. Tolkien, les grands textes de la littérature fantasy développent, il est vrai, à l'origine un arrière-plan qui renvoie le plus souvent à une Europe féodale mythifiée.

Tous les garçons ne préféreraient-ils pas être pirates que députés ?

Ailleurs, aux États-Unis notamment, les pirates n'ont pas si mauvaise presse. Ainsi Robert E. Howard, le créateur de Conan, recycle-t-il Le Maraudeur noir, une des nouvelles qu'il a consacrées au héros barbare, et en replace l'action dans les Caraïbes du XVIIIe siècle (sous le titreLes Épées de la fraternité rouge), où il met en scène un autre de ses personnages, Terence Vulmea, pirate irlandais. Ce pont entre fantasy et récit de marins au drapeau noir s'explique sans doute par le fait qu'à l'époque, pour un auteur de magazine pulp, les grands genres populaires, le western, les romans d'explorations contemporaines, les aventures de corsaire, la fantasy, la science-fiction sont interchangeables tant qu'ils entraînent le lecteur vers un ailleurs. Mais c'est justement parce qu'ils sont pourvoyeurs d'évasion à un public majoritairement urbain que les pirates plaisent tant.

Pour Robert E. Howard, comme les barbares ou les cow-boys, ils incarnent une liberté désormais révolue, étouffée par le monde trop policé de la civilisation moderne. Le célèbre peintre américain Howard Pyle l'expliquait déjà sous forme de questionnement rhétorique dans la préface de son livre illustré consacré aux flibustiers, qui, édité de manière posthume en 1921, influencera grandement leur image au cinéma jusqu'à aujourd'hui : «  Pourquoi le pirate est-il toujours nimbé d'une certaine aura héroïque et sinistre  ? Y a-t-il en nous […] un fond caché du sauvage d'autrefois  ? Y a-t-il, dans l'esprit de chacun d'entre nous, même en ces temps bien réglementés, une nature insoumise qui aime encore se heurter aux piques de la loi et de l'ordre  ? Pour le dire plus clairement, tous les garçons ne préféraient-ils pas être pirates que députés  ?  » 

Voilà pourquoi, petit à petit, la fantasy, territoire de liberté imaginaire, va assimiler dans nombre de ses univers des éléments qui renvoient à la piraterie caraïbe, d'autant que ses mondes inventés se plaisent à mélanger les époques. Les décors de campagnes de jeux de rôles médiévaux fantastiques incluent rapidement des régions où l'on passe, en traversant une mer, du XVe siècle européen à un repaire de flibustiers évoquant les îles atlantiques du XVIIIe siècle. C'est le cas dans The Minrothad Guilds (1988), livre décrivant une partie du monde de Mystara créé pour Donjons & Dragons, mais aussi pour le port de Sartosa dans l'univers de Warhammer, et enfin, mélangé avec un brin d'imagerie viking, avec les Fers-nés de Game of Thrones. En parallèle, Tim Powers écrit en 1987 un roman de fantasy historique, intitulé Sur des mers plus ignorées… dans lequel les pirates pratiquent la magie. L'ouvrage fait à ce point date qu'il inspirera non seulement l'ensemble du genre steampunk, mais aussi plusieurs jeux de rôles, comme l'excellent Capitaine Vaudou, publié pour la première fois en 1991 et récemment réédité dans une superbe version tout en couleur par Black Book.


Jack Sparrow contre capitalisme et monde industriel

Un tel succès ne peut se comprendre sans les valeurs politiques désormais attachées à la piraterie, phénomène maintenant considéré comme l'incarnation d'une des premières révoltes modernes face au capitalisme naissant. Des historiens comme l'Américain Marcus Rediker, avec son ouvrage Pirates de tous les pays (2004) montre ainsi à quel point les mouvements de mutinerie qui ont amené à la création de la flibuste sont liés à l'étouffante division du travail dans les marines transatlantiques, qui annonce celle des usines des XIXe et XXe siècles. Or, cette caractéristique colle parfaitement au discours de la fantasy, genre qui se construit, depuis Morris et Tolkien, comme une évasion, voire une protestation face au monde moderne et industriel. On retrouve d'ailleurs cette idée dans les second et (surtout) troisième volets de Pirates des Caraïbes, où Jack Sparrow rassemble les flibustiers de toutes origines pour contrer les visées de la puissante Compagnie anglaise des Indes orientales. Les films se concluent par une bataille navale opposant un monde magique et libre des marins au drapeau noir au capitalisme financier oppresseur de la multinationale marchande.

Un dernier point explique le succès récent de la piraterie, mis en lumière par des historiens comme Rediker : les équipages de la flibuste (notamment celui de Barbe Noire) comprenaient de nombreux esclaves de couleur en fuite, mais aussi des Amérindiens et quelques femmes. Pareillement, dans son livre Sodomy and the Pirate Tradition (1995), l'Américain B. R. Burg affirme qu'au sein des navires pirates l'homosexualité était courante. Si la thèse mérite débat, il n'en demeure pas moins que cet ouvrage a inspiré Johnny Depp lorsqu'il prépara le rôle de Jack Sparrow, au point de donner à cet antihéros une apparence et une gestuelle très queer.

Cette dimension inclusive, voire anticoloniale, propre à plaire au public contemporain n'a en fait rien de nouveau. Déjà, en 1883, le romancier italien Emilio Salgari avait créé le personnage de Sandokan, flibustier malais luttant en plein XIXe siècle contre l'impérialisme anglais. Ses aventures ont été adaptées plusieurs fois, que ce soit en bande dessinée, mais aussi, en pleine vague des décolonisations, sur grand écran et, surtout, à la télévision en 1976 avec, dans le rôle-titre, l'acteur indien Kabir Bedi, qui, la même année, incarna, dans Le Corsaire noir de Sergio Sollima (transposition au cinéma d'un autre roman de Salgari), un pirate dans les Caraïbes du début du XVIIIe siècle. Autant d'éléments présents dans les mondes de fantasy qui ont, en plus, l'avantage de permettre aux auteurs de prendre leurs aises avec la réalité historique et de donner une image encore plus libertaire de la flibuste. La série Game of Thrones n'hésite ainsi pas à dépeindre une flotte entière dirigée par une amirale pirate lesbienne, Yara Greyjoy (incarnée par l'Anglaise Gemma Whelan). Les sept mers imaginaires sont décemment pleines de surprises.


Par William Blanc est historien. Il est notamment l'auteur de Winter Is Coming. Une brève histoire politique de la fantasy, de Super-Héros, une histoire politique et Le Roi Arthur. Un mythe contemporain. Il a également participé au Dictionnaire de la fantasy dirigé par Anne Besson.

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