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Noces, Albert Camus

La RĂ©daction
Des millions d’yeux, je le savais, ont contemplĂ© ce paysage, et pour moi il Ă©tait comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme, il m’assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout Ă©tait inutile. Le monde est beau, et hors de lui point de salut. La grande vĂ©ritĂ© que patiemment il m’enseignait, c’est que l’esprit n’est rien ni le cƓur mĂȘme, et que la pierre chauffĂ©e par le soleil ou le cyprĂšs que le ciel dĂ©couvert agrandit limitent le seul univers oĂč avoir raison prend un sens : la nature sans hommes. Et ce monde m’annihile, il me porte jusqu’au bout, il me nie sans colĂšre. Dans ce soir qui tombait sur la campagne florentine, je m’acheminai vers une sagesse oĂč tout Ă©tait dĂ©jĂ  conquis, si des larmes ne m’Ă©taient venues aux yeux, et si le gros sanglot de poĂ©sie qui m’emplissait ne m’avait fait oublier la vĂ©ritĂ© du monde.

C’est sur ce balancement qu’il faudrait s’arrĂȘter, singulier instant oĂč la spiritualitĂ© rĂ©pudie la morale, oĂč le bonheur naĂźt de l’absence d’espoir, oĂč l’esprit trouve sa raison dans le corps. S’il est vrai que toute vĂ©ritĂ© porte en elle son amertume, il est aussi vrai que toute nĂ©gation contient une floraison de « oui ». Et ce chant d’amour sans espoir qui naĂźt de la contemplation peut aussi figurer la plus efficace des rĂšgles d’action : au sortir du tombeau, le Christ ressuscitant de Piero della Francesca n’a pas un regard d’homme. Rien d’heureux n’est peint sur son visage - mais seulement une grandeur farouche et sans Ăąme, que je ne puis m’empĂȘcher de prendre pour une rĂ©solution Ă  vivre. Car le sage comme l’idiot exprime peu. Ce retour me ravit. Mais cette leçon, la dois-je Ă  l’Italie, ou l’ai-je tirĂ©e de mon coeur ? C’est lĂ -bas, sans doute, qu’elle m’est apparue, mais c’est que l’Italie, comme d’autres lieux privilĂ©giĂ©s, m’offrait le spectacle d’une beautĂ© oĂč meurent quand mĂȘme les hommes, ici encore la vĂ©ritĂ© doit pourrir et quoi de plus exaltant ? MĂȘme si je la souhaite, qu’ai-je Ă  faire d’une vĂ©ritĂ© qui ne doive pas pourrir ? Elle n’est pas Ă  ma mesure. Et l’aimer serait un faux-semblant. On comprend rarement que ce n’est jamais par dĂ©sespoir qu’un homme abandonne ce qui faisait sa vie. Les coups de tĂȘte et les dĂ©sespoirs mĂšnent vers d’autres vies et marquent seulement un attachement frĂ©missant aux leçons de la terre. Mais il peut arriver qu’Ă  un certain degrĂ© de luciditĂ©, un homme se sente le cƓur fermĂ© et, sans rĂ©volte ni revendication, tourne le dos Ă  ce qu’il prenait jusqu’ici pour sa vie, je veux dire son agitation. Si Rimbaud finit en Abyssinie sans avoir Ă©crit une seule ligne, ce n’est pas par goĂ»t de l’aventure, ni renoncement d’Ă©crivain. C’est « parce que c’est comme ça » et qu’Ă  une certaine pointe de la conscience, on finit par admettre ce que nous nous efforçons tous de ne pas comprendre, selon notre vocation. On sent bien qu’il s’agit ici d’entreprendre la gĂ©ographie d’un certain dĂ©sert. Mais ce dĂ©sert singulier n’est sensible qu’Ă  ceux capables d’y vivre sans jamais tromper leur soif. C’est alors, et alors seulement, qu’il se peuple des eaux vives du bonheur.

À portĂ©e de ma main, au jardin Boboli, pendaient d’Ă©normes kakis dorĂ©s dont la chair Ă©clatĂ©e laissait passer un sirop Ă©pais. De cette colline lĂ©gĂšre Ă  ces fruits juteux, de la fraternitĂ© secrĂšte qui m’accordait au monde Ă  la faim qui me poussait vers la chair orangĂ©e au-dessus de ma main, je saisissais le balancement qui mĂšne certains hommes de l’ascĂšse Ă  la jouissance et du dĂ©pouillement Ă  la profusion dans la voluptĂ©. J’admirais, j’admire ce lien qui, au monde, unit l’homme, ce double reflet dans lequel mon cƓur peut intervenir et dicter son bonheur jusqu’Ă  une limite prĂ©cise oĂč le monde peut alors l’achever ou le dĂ©truire. Florence ! Un des seuls lieux d’Europe oĂč j’ai compris qu’au cƓur de ma rĂ©volte dormait un consentement. Dans son ciel mĂȘlĂ© de larmes et de soleil, j’apprenais Ă  consentir Ă  la terre et Ă  brĂ»ler dans la flamme sombre de ses fĂȘtes. J’Ă©prouvais… mais quel mot ? quelle dĂ©mesure ? comment consacrer l’accord de l’amour et de la rĂ©volte ? La terre ! Dans ce grand temple dĂ©sertĂ© par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d’argile.

Source iconographique : La RĂ©surrection, Piero della Francesca

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