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samedi 1 février 2020

Lettre ouverte à Emmanuel Macron - Collectif Valjean-Vautrin

« Tout commence par une interruption », dit le poète*. Et si, par un impossible dialogue, nous interrompions un moment l’ordre désastreux du monde, pour le rendre à la vraie vie ?
Depuis près de trois ans maintenant, nous vous avons beaucoup entendu, et même écouté. Nous ne vous avons que trop bien compris. Mais depuis plusieurs mois, nous nous exprimons aussi, tant à l’intention de notre ministre de tutelle, Jean-Michel Blanquer, qu’à la vôtre. Nous demandons qu’enfin, nos idées, nos principes, nos arguments opposés au projet de réforme du système des retraites, à la réforme des lycées, et d’une façon plus générale, au démantèlement consciencieux, appliqué et systématique du service public et de l’État social, soient eux aussi entendus. Entendus vraiment, sans être balayés d’un revers de la main. Entendus sans être méprisés, jugés naïfs ou erronés, par les mieux-sachants que vous pensez être. Entendus et pris en considération. Entendus et exaucés.
La justice sociale est la condition de la paix. La guerre aujourd’hui menée contre les gens, dans tous les domaines de leur vie, doit cesser, par l’abrogation de ces réformes – qu’elles ne soient encore qu’au stade du projet ou que leur application ait déjà causé bien des dégâts. Par souci du Bien commun, nous sommes farouchement opposés à la retraite par points, au nouveau lycée, aux récents décrets révisant le statut des fonctionnaires ainsi que le mode de recrutement des cadres de l’État, tout comme nous le sommes au massacre à l’œuvre de l’hôpital public, de l’assurance-chômage, et de tout ce qui protégeait encore un peu les plus fragiles d’entre nous.
Nous sommes en grève depuis le 5 décembre, et nous ne sommes pas dupes de la farce permanente qu’est devenue le débat politique, entre mensonges, grossières manœuvres (ainsi celle de l’âge d’équilibre, qui ne trompe personne), ordonnances et matraques. Nous voulons vivre sous le régime de la vérité, comme l’exige toute idée de démocratie. Rentrons les épouvantails et parlons net.
Vous intituliez votre livre programmatique Révolution. En oubliant de préciser que c’était de révolution conservatrice et néo-libérale qu’il s’agissait. Une ode au vieux monde, en somme. Et l’on peut, à cet égard, vous reconnaître une efficacité toute thatchérienne : à mi-mandat, la liste de vos destructions – qui n’ont rien de créatrices – est longue comme les jours sans pain qui nous attendent à l’issue de votre mandat : hôpital, école et apprentissage, université et recherche, justice, services publics dans leur ensemble, dont vous organisez l’asphyxie, assurance-chômage, APL, SNCF, retraites évidemment, et tant d’autres, si bien qu’à tenter de tout recenser, le vertige nous étreint. Depuis longtemps vous avez fait sécession, et jamais au-delà des mots de campagne, le bien commun ne vous a réellement préoccupé.
Vous vous en prenez, somme toute, avec acharnement, à tout ce qui crée du lien, entre les générations, entre les territoires, entre les milieux sociaux. À tout ce qui, au fond, fait société. Vous rêvez d’un monde d’individus isolés, seuls face à un État devenu coquille vide, seul garant par la force d’un ordre public imposé et non plus consenti. Un monde d’individus isolés où seuls les plus armés – les héritiers, donc, dont vous êtes, comme tous ceux qui vous entourent – seront à même de tracer leur voie, et où tous les autres, appauvris par l’effet de vos politiques, subiront précarité et vie amoindrie, dans toutes ses composantes : éducation, santé, culture…
Et bien sûr, vous abandonnez toute perspective écologique, alors que l’urgence n’a jamais été plus criante, au nom du credo déjà si obsolète de la sacro-sainte Croissance, quand l’état de notre monde imposerait surtout de se demander comment décroître tout en améliorant le sort des plus fragiles d’entre nous, en Afrique, en Asie et ailleurs. Votre foi est aveugle en un ruissellement qui pourtant se caractérise avant tout par son aridité, en un néo-libéralisme dont quarante ans d’expérimentation chez nos voisins britanniques ont trouvé leur aboutissement dans un appauvrissement massif des classes populaires, le Brexit et le populisme sordide.
Mal élu, au terme d’un hold-up électoral face à un repoussoir évident, vous avez conclu que vous bénéficiez d’un blanc-seing. Mais rapporté à l’ensemble du corps électoral, vous n’avez rassemblé que 18 % des Français inscrits sur les listes électorales au premier tour. Et si nombre d’entre nous se sont résolus au deuxième tour à glisser dans l’urne le bulletin portant votre nom pour éviter l’apparition du visage de la haine sur nos écrans le soir venu, ne pensez pas que nous adhérions pour autant à votre politique. En aucune manière. Jamais. La démocratie ne se résume pas, contrairement à vos fantasmes, à une sage consultation aux choix pré-contraints, à une benoîte procession aux urnes, tous les cinq ans, suivie d’un silence docile dans lequel un parlement aux ordres enregistre poliment les ordonnances de l’exécutif.
Ainsi, vous fantasmant une légitimité, vous menez en notre prétendu nom une politique d’appauvrissement volontaire de l’État, le vendant à la découpe aux intérêts de la finance, exposant notre bien commun au risque d’un krach majeur tant la création de bulles financières est désormais déconnectée de la production réelle de richesses. Devant l’opposition toujours croissante à ces destructions, les membres de votre gouvernement, tout comme vous, ne peuvent plus sortir de leurs ministères sans faire face à des démonstrations de colère. Vous ne vous maintenez plus que par la violence, celle de vos forces aux ordres, des mains arrachées, des yeux crevés, des morts.
Ce projet de société que vous portez est aux antipodes des valeurs de solidarité intergénérationnelle et d’émancipation intrinsèques à notre métier d’enseignants, qui nous engage plus fermement que tout autre sans doute auprès des générations futures.
Nous refusons donc le projet de réforme du système des retraites dans sa globalité. Certes nous avons entendu et compris que serait préservé le principe de la répartition – les actifs occupés finançant les retraites. Mais nous ne sommes pas dupes : ce n’est bien sûr qu’une façade. Par son système à points, cette réforme introduit en effet une logique purement individualiste où chacun accumulera des points qui seront fonction de son niveau de salaire. Pour une grande majorité de salariés – et plus particulièrement pour les femmes aux carrières plus souvent interrompues et aux rémunérations inférieures – cela se traduira in fine par une diminution des retraites. Cette baisse annoncée des niveaux de retraite précipitera les plus fortunés dans les bras des sociétés financières, déjà prêtes grâce à la loi PACTE à vendre des retraites complémentaires par capitalisation, soumises aux aléas boursiers et pour lesquelles la seule logique de l’épargne individuelle prime. Quant aux autres, une fois de plus, tant pis pour eux. Ce système, déjà mis en place en Europe du Nord, ne conduit qu’à la paupérisation des retraités, tant et si bien qu’aujourd’hui, en Suède ou en Allemagne, des mesures doivent être prises pour en pallier les dégâts. Pourquoi devrions-nous nous enferrer dans cette voie ? Il n’y a pas de nécessité financière absolue à imposer cette réforme : d’autres sources de financement existent (suppression du CICE, retour de l’ISF, lutte accrue contre l’évasion fiscale…) et depuis le gouvernement Jospin, des mesures d’anticipation ont été prises. Le financement des retraites pourrait donc se faire bien autrement que sur le dos des salariés. Nous nous opposons à toute tentative, ou tentation, de capitalisation de notre système de retraite, tout comme nous refusons la corruption de l’adjectif « universel », utilisé ici contre de régimes dits « spéciaux », qui ne concernent que 3%  de l’ensemble des salariés, tous secteurs confondus, et ne font que compenser dans de nombreux secteurs publics l’absence de treizième mois, de primes, les salaires inférieurs à ceux du secteur privé, les horaires de travail étendues. Nous comprenons bien également que l’adjectif « universel » est utilisé pour camoufler joliment le fait que les pensions seront toutes diminuées et l’âge du départ retardé, dans le secteur privé comme dans le public. Ce faisant, vous augmenterez non seulement la pauvreté chez les personnes âgées mais encore les inégalités et l’individualisme. Comment pouvez-vous décider ainsi froidement d’appauvrir une partie de plus en plus nombreuse de la population, qui a encore le droit de vivre, et non pas seulement de survivre ? Quelle vision du travail et de la vie après l’activité salariée faut-il avoir pour oser diminuer ainsi les traitements et plonger chacun dans l’incertitude d’un point dont la valeur variera selon la conjoncture ?
Nous refusons aussi la réforme du lycée car elle est injuste – elle aussi tragiquement motivée par de discutables impératifs économiques passant par la suppression de nombreux postes d’enseignants. Les pires principes qui traversent et détruisent les conditions de travail au sein des entreprises privées s’ancrent chaque jour un peu plus au cœur de l’école. Rentabilité, courte vue, concurrence, performance à tous les niveaux, sélection, élitisme, flexibilité, management paternaliste, mépris pour le travail des élèves et des enseignants, sont en effet à l’œuvre derrière les réformes, ainsi qu’une volonté à peine voilée de détruire à long terme notre institution. Pourtant l’école se pense, s’invente, selon des principes justes et émancipateurs. Elle ne se gère pas, elle ne peut survivre aux petits calculs. Alors que la réforme est aujourd’hui mise en place dans l’improvisation la plus désastreuse, sans le moindre souci de la pédagogie et sans considération aucune pour l’opposition massive de la communauté éducative, nous sommes désolés de constater que tout ce que nous avions prédit se réalise. Les dégâts causés au cœur de la jeunesse par la réforme des lycées et son articulation à Parcoursup sont terribles, créant encore plus d’inégalités, entre les élèves comme entre les établissements, tant et si bien que les plus fortunés ont déjà commencé à fuir vers les écoles privées, qui n’ont jamais compté tant d’élèves. Mais sans doute est-ce le but ultime de votre politique : la privatisation de l’école.
Nous ne voulons pas d’une école à cinquante vitesses ! Nous avons pour souci la pensée en devenir de chaque élève, l’invention pédagogique, le dialogue dialectique, le déploiement de l’imagination de chacun, le temps du silence pour réfléchir. Toutes choses rendues impossibles par cette réforme. Nous ne pouvons plus aujourd’hui travailler correctement, consciencieusement, au sein de l’école publique. Au point que parfois, nos collègues s’y donnent la mort. Il faut écouter les gens, parfois. Avant le désespoir, de préférence. Quelle vision d’avenir pour le pays faut-il bien avoir pour brutaliser ainsi la jeunesse en formation ?
Nous refusons enfin, et plus largement, l’inféodation des services publics aux méthodes du management qui organise pressurisation et précarisation des employés dans le seul but de rendre grâce aux actionnaires – ou de les engraisser, si vous préférez. Les décrets du 31 décembre – jour de vos vœux supposés bienveillants à la Nation – statuent sur le recrutement des cadres de l’État et sur la rupture conventionnelle dans la Fonction publique. Appartenant à la même logique néo libérale que les réformes des retraites et de l’école, ils sont pourtant « subtilement » d’un autre ordre, moins visible mais tout aussi destructeur des principes fondateurs de notre République sociale, ceux du Conseil National de la Résistance. Avec ces mesures, c’est l’État qui s’autodétruit, réduisant en lambeaux sa dimension sociale et solidaire. On voit bien que c’est à nouveau une façon de fragiliser, d’éliminer des travailleurs jusqu’alors protégés afin de mieux servir l’État, pour les remplacer par des vacataires et contractuels aux statuts plus précaires et aux salaires moins coûteux encore. Quelle conception du lien au cœur d’une entreprise, d’une administration, entre employés et employeurs faut-il avoir pour imposer ainsi un tel changement dans les statuts ? Pour défaire sans prévenir (même si nous ne sommes pas surpris) un contrat de travail censé être pérenne ? Est-ce ainsi que se construit un ordre juste ? La conception d’un État minimal à l’œuvre derrière ces décrets met à mal le sens du bien commun, de l’intérêt général, de la continuité dégagée des impératifs de rentabilité, au profit d’une tyrannie qui placera chacun sous pression constante pour travailler plus (mais pas mieux, quand c’est ce dont nous aurions collectivement besoin). Chacun a pourtant le droit de vivre et de travailler en paix, à distance des impératifs financiers des actionnaires et des banques. Fonction publique et néolibéralisme sont nécessairement incompatibles.
Appauvrissement volontaire des gens, de l’école, de l’État : êtes-vous en train de nous inviter à vivre à distance de l’État ? Peut-être, mais sans doute pas dans le sens qui est le nôtre. Non, nous ne céderons pas à la machine néolibérale hostile à la planète. Non, nous ne nous adapterons pas à cet environnement économique déchaîné contre l’humanité. Non, nous ne voulons pas de la financiarisation généralisée et de la marchandisation de tous les secteurs de la vie. Non, l’argent, cette fiction délirante à laquelle vous croyez dur comme fer, ne sera pas l’unique polarité orientant nos existences. Oui, nous voulons que ce système cède, qu’il se repense, qu’il s’adapte aux êtres humains et non l’inverse. Oui, nous sommes en quête d’un horizon commun, ouverts à un infini véritablement universel. Peut-être est-ce cela, de vivre à distance de ce qui nous opprime ?
Nous sommes donc en lutte aujourd’hui, contre ce que vous incarnez, au fond. Nous voulons la fin de cette guerre sociale que vous menez. Nous voulons un pays vivable pour tous, et d’abord pour nos élèves, pour nos enfants.
Au nom de la solidarité, contre l’individualisme et les petits arrangements entre coquins, qui se multiplient à mesure qu’avance votre mandat.
Au nom de la paix, aussi, à laquelle chacun a le droit d’aspirer, dans sa vie comme dans son travail. Nous ne pouvons plus accepter que le travail – en tant qu’il est une relation sociale de subordination pour la plupart d’entre nous autant qu’une nécessité de survie puisque, contrairement à vos amis et vous, nous ne sommes pas millionnaires – soit de plus en plus objet de souffrance, de mal-être, de déstabilisation permanente, par la grâce d’un « new public management » pervers et culpabilisateur dont on connaît désormais les effets désastreux (nous n’oublierons ni Christine Renon, ni tous les autres morts du travail, soignants, enseignants, tous en-saignants…). Le travail des gens, ça compte.
Au nom, enfin, d’un sens des mots enfin restitué, au nom d’une parole vraie, contre votre usage orwellien du langage, que vous videz scrupuleusement de son sens, que vous corrompez cyniquement, avec arrogance et mépris. Contre la barbarie, finalement, qui est ce qui reste quand la parole n’est plus possible. « Confiance », « universel », « équité », « liberté », « révolution » même : ces mots ont un sens, et nous y tenons, car « penser clairement est un premier pas vers la régénération politique » (George Orwell, La politique et la langue anglaise, 1946).
Vous l’aurez compris, monsieur le Président, c’est sous l’injonction de principes universels, de l’idée d’un monde débarrassé des intérêts particuliers, au sens revivifié, que nous nous adressons à vous. En renonçant au projet de réforme de la retraite par points, en oubliant la réforme des lycées, en cessant de dévoyer les mots, mais aussi en pensant le travail comme une transformation collective du monde, il sera à nouveau possible d’envisager un pays en paix.
Cette paix est tissée de processus collectifs, des liens nécessaires se construisant par un jeu complexe d’interdépendances, de cheminements, entre les générations, entre les genres composant l’humanité, entre les travailleurs qui se transmettent des gestes, des techniques, un savoir-faire. Cette paix est rendue possible grâce aux contrats de travail respectés, aux serments d’engagement politique tenus, à la fidélité aux déclarations d’amour. Car c’est bien d’amour, vraiment universel, lui, dont il s’agit au fond : amour du travail, dont les pensions de retraite doivent être l’ultime marque de considération et de respect ; amour de l’autre, creuset de la solidarité – qui n’est pas la charité ; amour de l’humanité sans lequel aucune politique ne mérite ce noble nom.
Nous attendons, mais nous agissons, aussi. Et quoi qu’il arrive, quoi que vous décidiez, les gens mobilisés depuis des mois, animés par une haute idée de la justice sociale, sont d’ores et déjà une formidable promesse de pays vivable. Ils ont entrevu un infini en eux.
Et pendant ce temps, la banquise continue de fondre.
Collectif Valjean-Vautrin,Cité scolaire internationale Honoré de Balzac (Paris)
* Paul Valéry, Mauvaises pensées et autres, 1942.

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