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mercredi 17 octobre 2018

Une femme nue dans la nuit algérienne par Kamel DAOUD


 La statue de Aïn Fouara a encore été vandalisée. Elle est la représentation de la femme, du nu et de l’art. Trois grands crimes aux yeux plissés de la nouvelle orthodoxie, marteau et fatwa à la main et à la bouche. Des habitants à Sétif demandent même de l’isoler dans un musée. Pas tous heureusement, car certains la défendent comme symbole, souvenir, art et patrimoine. Les autres, les Daéchisés, la veulent dans un musée. C’est le premier pas. Dans quelques années, c’est le musée que l’on voudra fermer. Puis détruire, puis effacer en criant «Allah ouakbar». Comme Palmyre ou Tombouctou.

Aux prétextes cités plus haut s’ajoute celui du «colonial». La statue est accusée de représenter la France coloniale. On veut la détruire. Mais après la destruction, on va rentrer dans les immeubles construits à l’époque coloniale, en marchant par les routes creusées à l’époque coloniale. Autant détruire le pays qui s’est libéré aux yeux de ces vandales non pas pour continuer vers le mieux, mais pour revenir vers les tentes.

La haine de l’art se fait sournoise et rusée. Elle procède pierre par pierre. A petits pas, au nom de la religion, de la haine et des nouvelles barbaries.

D’ailleurs, qui a vandalisé cette statue encore une fois ? Un «acte isolé» au sein d’un crime de consentement collectif. A chaque fois, la presse de l’extrême droite en Algérie s’empresse de transformer ce vandalisme en un acte solitaire. Le présumé coupable est présenté comme un cas psychiatrique, ayant des problèmes d’emploi et de logement et, d’un coup, c’est la société, le wali, l’Etat, le pétrole qui deviennent coupables. Pas lui, dans son délire religieux alimenté par des chaînes TV, des journaux, des éditos. Non. On s’en lave les mains et on lui lave même les siennes. On atténue, on gomme, on efface et on se tait. Puis on parle de l’identité, de Benghabrit, de la sacralité de la langue arabe, de la France, du blé et de Sykes-Picot. C’est plus large, plus flou et plus facile.

La machine de la dissolution de la responsabilité de la culture islamiste montante en Algérie est efficace. Le dédouanement est une stratégie. On l’aide même par cette débandade des élites concurrentes, assises à la «gauche» du reliquat des années 70. On cultive le déni d’un côté et, de l’autre, la sournoiserie. Aigreur des vieux militants et cannibalisme des nouveaux. Culte des tombes et tombes profanées.

Statue du nu, voilement du corps, vide du régime, agressivité médiatique, inquisition et imamisme de la vie sociale. Lentement, le pays s’enfonce. Il peut encore être sauvé, par le sursaut, le refus de baisser les yeux, la séparation de la religion et de l’entreprise politique, par l’hygiène, mais cela n’est pas gagné. Il y a encore un reste d’espoir, car cette terre a survécu à presque tout depuis mille ans. Mais il y a un risque que cela ne finisse en un Iran sunnite en Afrique du Nord.

Tout se joue sur le corps frêle de la statue de Aïn Fouara. Seule dans sa nuit.
Par Kamel Daoud

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