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Lettre Ă  celui qui ne la lira pas -de Pierre Assouline

La RĂ©daction
« Je ne suis pas autiste ! ». DĂ©jĂ  une fois, en faisant sonner le point d’exclamation, c’Ă©tait une fois de trop. Alors trois, en donnant lourdement Ă  entendre les points de suspension… De quoi faire bondir les associations de parents d’autistes, ce qui n’a pas manquĂ© Ă  l’exception d’Asperger Aide France dont la marraine est… PĂ©nĂ©lope Fillon ! Et de quoi provoquer immanquablement en retour un piteux mea culpa de François Fillon qui eut mieux fait d’y rĂ©flĂ©chir avant, d’autant que cela se passait l’autre soir au journal tĂ©lĂ©visĂ© de 20h sur France 2 qui a connu une audience record. Trois fois… Une insistance pour le moins suspecte, Ă  croire que, comme ses amis politiques l’ont suggĂ©rĂ© avant de l’abandonner, il souffre vraiment des problĂšmes de communication ; Ă  moins qu’il n’ait voulu maladroitement nous faire savoir qu’il n’Ă©tait pas un surdouĂ©, ce dont on se doutait dĂ©jĂ . Qu’importe, pour lui faire passer l’habitude de jouer avec cette mĂ©taphore douteuse, la RĂ©publique des livres suggĂšre aux (Ă©)lecteurs de lui faire parvenir un exemplaire de Comme d’habitude (192 pages, 16,50 euros, Calmann-LĂ©vy), puissant document qui ne doit rien Ă  Claude François et tout Ă  CĂ©cile Pivot, journaliste et mĂšre de deux enfants dont un autiste. C’est bien d’un tĂ©moignage qu’il s’agit mais si tous pouvaient ĂȘtre de cette encre …
Il n’a pas besoin de mĂ©dicaments mais d’assurance ; en attendant, pour affronter sa fragilitĂ©, il se rassure avec ses expressions-fĂ©tiches. Il n’est pas de ces surdouĂ©s monomaniaques que le cinĂ©ma a rendu spectaculaires en les caricaturant (Dustin Hoffmann dans Rain Man). Antoine, lui, se contente d’ĂȘtre un gĂ©nie du flipper, mais un vrai, imbattable, impressionnant les piliers de bistros par sa dextĂ©ritĂ© et ses scores. M. Commed’habitude a les siennes : rĂ©veil Ă  8h44 en vacances, balancement d’avant en arriĂšre, propension Ă  enfouir des piĂšces dans sa bouche, gestes rĂ©pĂ©titifs, salut adressĂ© Ă  la cantonade en pĂ©nĂ©trant dans un wagon du mĂ©tro, attention portĂ©e aux multiprises, fascination pour les trains qui roulent, connaissance intime des horaires de chemin de fer, don pour pousser les gens Ă  bout…
Lorsqu’il s’est inscrit Ă  17 ans sur Facebook, le rĂ©seau social a semblĂ© ĂȘtre la divine surprise, celle qui le sauverait tant, dans son principe, elle paraissait taillĂ©e pour lui. Des amis virtuels, qu’on n’a pas besoin de rencontrer pour de vrai, qui ne vous pressent pas de rĂ©pondre dans l’immĂ©diat : bref, un systĂšme qui dĂ©joue les contraintes de la vie en sociĂ©tĂ© tout en permettant de communiquer tout de mĂȘme. Las ! Ses correspondants ont fini par dĂ©serter son cercle invisible Ă  force de questions bizarres, tournant toujours autour des horaires en toutes choses, et revenant en boucle, encore et encore rĂ©pĂ©tĂ©es. Il faudra le dĂ©sinscrire pour ne plus lui faire subir insultes et quolibets, un comble alors que la sociĂ©tĂ© hors rĂ©seau lui avait Ă©pargnĂ© cette violence-lĂ . Et aussi, selon l’humeur et les circonstances, la colĂšre, la violence contre soi, surtout quand l’incertitude rĂ©git le futur proche pour lequel il se prĂ©pare et vers lequel il se projette en permanence
Qu’importe les regards par en dessous, les soupirs ostentatoires et parfois les plaintes des gens, CĂ©cile Pivot n’aura jamais honte de son fils. Dix-sept ans que ça dure depuis la premiĂšre visite chez un spĂ©cialiste qui lui a dit… Non, il ne lui a pas dit que son enfant Ă©tait autiste mais qu’il souffrait de « signes autistiques ». Comme si une rĂ©union de symptĂŽmes pouvaient mettre l’effroi Ă  distance. Ce non-dit, gouvernĂ© peut-ĂȘtre par le principe de prĂ©caution, fera des dĂ©gĂąts car les cinq annĂ©es suivantes sera pleine de fausses routes, ce qui encouragera le pĂšre dans son dĂ©ni d’un fils autiste.george s zimbel
CĂ©cile Pivot fait preuve Ă  son sujet d’une remarquable franchise sans rien entamer de sa volontĂ© de pudeur : « Il a Ă©tĂ© un pĂšre formidable avec toi pendant neuf ans. Les quatre premiĂšres annĂ©es, il a adoptĂ© la mĂȘme attitude que les pĂ©diatres : tu as un lĂ©ger retard, tu iras bientĂŽt mieux, il faut que j’arrĂȘte de m’angoisser. Puis lorsque le diagnostic a Ă©tĂ© posĂ©, il a refusĂ©, tout bonnement, et votre vie Ă  tous les deux a repris comme si de rien n’Ă©tait ». Elle loue la patience de son mari, son dĂ©vouement, sa disponibilitĂ©, son optimisme. Il Ă©tait le dieu de leur fils jusqu’Ă  la sĂ©paration du couple. A mesure qu’il prend ses distances, que sa nouvelle vie lui fait compter son temps et mesurer sa prĂ©sence comme une maniĂšre de se protĂ©ger, il descend de son piĂ©destal : «Sa volte-face est l’une des choses les plus infiniment malheureuses, incomprĂ©hensibles et violentes qu’il m’ait Ă©tĂ© donnĂ© de vivre ». Soudain il lui fait dĂ©faut contrairement aux autres, notamment sa grand-mĂšre Ă  ses cĂŽtĂ©s depuis vingt et un ans.
L’Ă©nigme rĂ©sonne pour une mĂšre avec les accents de Job : pourquoi moi ? qu’ai-je fait pour mĂ©riter ça ? OĂč chercher une explication ? En quoi suis-je responsable ? Elle lit des livres. Ceux des experts et les autres car les mĂ©decins avouant au fond leur impuissance, la vĂ©ritĂ© est comme toujours Ă  chercher du cĂŽtĂ© de la littĂ©rature, avec ce que cela comporte de fascination morbide pour une identique souffrance vĂ©cue par d’autres, dans L’Enfant volĂ© de Ian McEwan, Martin cet Ă©tĂ© de Bernard Chambaz, Tom est mort de Marie Darrieusecq, Tout ce que j’aimais de Siri Husvedt, D’autres vies que la mienne d’Emmanuel CarrĂšre, Le Fils de Michel Rostain, Philippe de Camille Laurens, A ce soir de Laure Adler, Chorus de François Delisle et aussi Je suis Ă  l’Est ! et De l’amour en Autistan de Josef Schovanec, docteur en philosophie et Ă©galement autiste… De quoi faire comprendre Ă  ceux qui dĂ©couvrent la chose qu’il vaut mieux parler de « spectre autistique » que d’« autisme » tant il existe de nuance dans le trouble. En France, 1 enfant Ă  naĂźtre sur 100 en est atteint.
C’est peu dire qu’elle se sent coupable. Pas assez forte, pas assez optimiste, pas assez Ă©nergique, pas assez combative : « Je suis une mauvaise mĂšre ». Mea maxima culpa. Une culpabilitĂ© qui prend racine loin en amont puisqu’elle se souvient avoir lu L’Enfant volĂ© de McEwan lorsqu’elle Ă©tait enceinte… Mais jamais elle ne cherche pas Ă  se dĂ©barrasser du fardeau moral d’une faute invisible et insondable. Ne reste plus qu’Ă  vivre avec. D’autant que la culpabilitĂ© est amplifiĂ©e par l’entrĂ©e en scĂšne d’une assistante maternelle agrĂ©Ă©e, la cinquantaine bien sonnĂ©e, qui s’avĂšrera dĂ©pressive, cyclothymique, brutale sinon violente avec les enfants : « C’est probablement la chose dont j’ai le plus honte : ne pas avoir su vous protĂ©ger, ta sƓur et toi, ne pas l’avoir Ă©loignĂ©e de vous dĂšs que j’ai su comment elle se comportait. »
On lui dit qu’elle a « un incroyable courage », elle et d’autres mĂšres dans le mĂȘme cas, mais elle balaie le mot, rĂ©cuse le compliment tout simplement parce qu’Ă  ses yeux, elle fait ce qu’elle a Ă  faire, n’imaginant manifestement pas que d’autres s’en dĂ©chargeraient, s’en dĂ©barrasseraient. Car il y a pire : l’un de ces enfants autistes et Ă©pileptiques qui exigent une surveillance constante en raison de leur violence permanente, dont il faut attacher les mains ne pas qu’ils se mutilent. Consolation passagĂšre, elle pense Ă  leurs mĂšres et Ă  celles qui ont deux enfants autistes : « Ces femmes-lĂ , oui, font mon admiration ». Quant Ă  elle, l’autodĂ©rision lui sert de cuirasse.
Que d’efforts pour lui Ă©viter de se sentir dĂ©finitivement hors-jeu… Le placement en hĂŽpital de jour signerait la dĂ©faite de la mĂšre. Mais comment faire quand on se sent Ă  bout, qu’on a envie de tuer celui qu’on aime, qu’on ose se l’avouer, qu’on n’en peut plus de tester leur capacitĂ© de rĂ©sistance respective et commune, celui dont on avoue qu’il est « ma passion et le chagrin de ma vie ». Le directeur de l’hĂŽpital lui suggĂšre l’idĂ©e d’Ă©crire une lettre Ă  son fils, d’oĂč naitra ce livre, merci docteur, doublement. Mais pour autant, elle n’est pas du genre Ă  faire partie d’une association de parents d’autistes.
Si l’auteur s’Ă©tait pris pour un Ă©crivain, travers dans lequel jamais elle ne verse, ce qui nous Ă©pargne pathos, lyrisme et trĂ©molos, son livre aurait pu s’intituler « Lettre au fils ». Une lettre qu’Antoine, le destinataire avouĂ© et tout le temps nommĂ©, ne lira pas. Il refusera « comme d’habitude », pour reprendre son expression prĂ©fĂ©rĂ©e avec « et caetera, et caetera », il dira non naturellement. Rien ne lui dit rien. Par la force de restitution du vĂ©cu, elle tient son rĂ©cit de bout en bout sur la ligne de crĂȘte de l’authenticitĂ©. De son (anti)hĂ©ros, elle fait un frĂšre ou un fils pour tout lecteur armĂ© d’un minimum d’empathie. Non de la compassion, surtout pas, mais bien de l’empathie, qualitĂ© qui nous fait tant dĂ©faut et que cette prise de conscience est Ă  mĂȘme de susciter. Ce que cela nous apporte ? L’idĂ©e que s’il lui manque certainement une case, il en possĂšde aussi qui nous font dĂ©faut. Encore faut-il accepter d’ĂȘtre bousculĂ© par ce type d’ĂȘtre qui a juste une autre façon d’ĂȘtre.
Quel trĂ©sor de dĂ©licatesse fallait-il pour trouver la note juste afin de dire combien notre sociĂ©tĂ© de la performance, de la vitesse, de la rentabilitĂ©, n’Ă©tait pas faite pour un certain nombre de gens dont « eux ». Lui et ses compagnons. La note juste, c’est cette simplicitĂ©, cette sobriĂ©tĂ©, ce dĂ©pouillement pour rendre la complexitĂ© de celui ne cesse de se cogner Ă  l’existence. Il est lĂ  sans ĂȘtre lĂ , prĂ©sent par le corps mais ailleurs par l’esprit. Et pourtant, il comprend tout. Quand sa mĂšre lui demande s’il veut voir les vidĂ©os des attentats du 13 novembre, il refuse : « Pas pour moi, c’est trop dur ». Mais quelques mois aprĂšs, Ă  propos du massacre de la Saint BarthĂ©lĂ©my, lorsqu’est Ă©voquĂ© le rĂ©veil de la ville hĂ©bĂ©tĂ©e le lendemain, il comment : « Comme le matin aprĂšs les attentats en novembre ».
Une mĂšre, un fils mais ceux-lĂ , quel couple ! Ils ne se supportent plus mais sont insĂ©parables : « Deux prisonniers Ă  perpĂ©tuitĂ© ». CĂ©cile Pivot s’est convaincue que la littĂ©rature sauverait Antoine, lui qui dĂ©chiffre plus qu’il ne lit, mais en vain puisque celle-ci lui demeure inaccessible,  et partant, les mondes imaginaires oĂč la fiction lui aurait permis de se rĂ©fugier pour Ă©chapper Ă  un monde qu’il ne comprend pas plus que celui-ci ne le comprend.
auteur : Pierre Assouline Ă  visiter son blog !!
(Photos Bernard Plossu et Georg S. Zimbel)

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