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Île Devon : voyage sur la plus grande terre déserte du monde, miroir de Mars

La Rédaction

Perdue dans l'archipel arctique canadien, cette étendue stérile plus vaste que la Croatie sert aujourd'hui de terrain d'entraînement pour les futures missions martiennes.

Introduction

Au nord du 74e parallèle, là où les chenaux maritimes du passage du Nord-Ouest se figent sous le resserrement impitoyable de la banquise, émerge un colosse de roche et de glace totalement silencieux. L’île Devon déploie ses falaises vertigineuses et ses plateaux désolés dans l’archipel arctique canadien. Cet immense territoire de 55 000 kilomètres carrés dépasse la superficie d’un pays comme la Croatie ou d'une région française entière, et pourtant, aucune communauté humaine n'y vit à l'année. Elle détient ainsi un record planétaire absolu : celui de la plus vaste île inhabitée de notre monde.

Ici, le regard ne rencontre aucune route, aucune cheminée fumante, aucun arbre pour plier sous le vent polaire. Balayée par des tempêtes glaciales, la roche affleure à nu dans un paysage minéral que la nature semble avoir oublié de peupler. Pourtant, ce néant apparent abrite un trésor scientifique inestimable. Depuis plusieurs décennies, ce désert blanc et ocre est devenu l’un des laboratoires à ciel ouvert les plus fascinants du globe, au point d'attirer des planétologues du monde entier venus chercher, au cœur du Grand Nord, les clés de l’exploration de la planète Mars.

Ce que l'on sait

Située dans la portion méridionale des îles de la Reine-Élisabeth, au Nunavut, l'île Devon est la 27e île de la Terre par sa superficie, et la sixième à l'échelle du Canada. Bordée au sud par le détroit de Lancaster et traversée à l'ouest par les reliefs escarpés de la chaîne Grinnell, elle est principalement forgée dans un socle ancien de gneiss et de schistes cristallins.

Son climat relève du désert polaire hyper-aride. En plein cœur de l'été arctique, le thermomètre s'élève très rarement au-delà de 10 °C, tandis que les longues nuits de l'hiver polaire voient régulièrement le mercure s'effondrer jusqu'à −50 °C. Les précipitations sont si dérisoires que certaines vallées de l'intérieur demeurent totalement dépourvues de manteau neigeux pérenne durant une partie de l'année. Ce déficit hydrique combiné à un gel quasi perpétuel freine drastiquement l’essor du vivant.

Sur ces sols cryoturbés, la végétation se limite à de rares mousses, lichens encroûtants et touffes éparses de saules arctiques nains qui luttent au ras du sol. La faune, bien que clairsemée, témoigne de facultés d'adaptation remarquables. Quelques hardes de bœufs musqués parcourent les dépressions rocheuses en quête de lichens, escortées par des petits mammifères terrestres, des oiseaux migrateurs nichant brièvement durant la saison estivale et, sur les côtes, le passage occasionnel de prédateurs polaires.

Pourquoi c'est remarquable

Si l'île Devon fascine autant la communauté scientifique internationale, c'est pour une cicatrice géologique monumentale gravée dans sa partie occidentale : le cratère de Haughton. Large de 20 kilomètres, cette dépression béante est née de l'impact fracassant d'une météorite d'environ 2 kilomètres de diamètre, venue s'écraser sur Terre il y a près de 39 millions d'années.

Dans la plupart des régions du monde, l'érosion pluviale, la couverture forestière et l'activité tectonique estompent rapidement les traces des cataclysmes cosmiques. Mais sur l'île Devon, la sécheresse de l'air, le froid intense et l'absence quasi totale de végétation ont figé le cratère dans un état de conservation exceptionnel. Mieux encore : le pergélisol sous-jacent, le sol broyé par l'onde de choc et les lits d'anciens cours d'eau asséchés offrent une ressemblance troublante avec les paysages martiens observés par les rovers.

C'est pourquoi, chaque été, des chercheurs affiliés à des projets spatiaux internationaux et à la NASA s'installent à proximité du cratère. Cet environnement stérile constitue ce que les scientifiques appellent un « analogue planétaire ». Des géologues, des biologistes et des ingénieurs y testent du matériel robotique de pointe, des protocoles de forage et même des combinaisons spatiales pressurisées. Lors de l'été 2007, une équipe de sept volontaires américains et canadiens y a mené une mission d'isolement de quatre mois complets, simulant des sorties extravéhiculaires dans des scaphandres expérimentaux, comme s'ils arpentaient les plaines d'Utopia Planitia sur la planète rouge.

Sujet de conquête 

Loin d’avoir toujours été délaissée, l'île Devon a pourtant fait l'objet de multiples tentatives d'installation tout au long de l'histoire humaine, révélant la dureté implacable du Haut-Arctique.

Les archéologues ont mis au jour d'anciennes traces de peuplement inuit remontant à un millénaire, associées à la culture de Thulé. Sur des sites comme Morin Point, les fouilles ont révélé des soubassements d’habitations semi-souterraines construites en mottes de tourbe et renforcées par des côtes ou des mâchoires de grandes baleines boréales, ainsi que des pièges complexes destinés à la chasse aux ours polaires.

Au XIXe siècle, l'île devient un point d'étape crucial lors des recherches tragiques entourant l'expédition disparue de sir John Franklin, partie en 1845 à la conquête du passage du Nord-Ouest. En 1850, des équipes de secours découvrent sur la côte des indices matériels émouvants laissés par les équipages de l’Erebus et du Terror, notamment un râteau de jardinage, un fragment de toile portant le nom du navire « Terror », des effets vestimentaires abandonnés et des boîtes de conserve vides. Deux ans plus tard, en 1852, l'officier de marine britannique Edward Belcher érige des cairns de repérage dans une anse protégée, devenue aujourd'hui le site historique national de Port Refuge.

Plus tard, au cours du XXe siècle, l'île s'est retrouvée au centre des stratégies politiques de souveraineté arctique du Canada. Dès 1924, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) fonde le poste avancé de Dundas Harbour, dépêchant sur place trois officiers accompagnés d'une cinquantaine d'Inuits pour affirmer la présence gouvernementale face aux ambitions territoriales étrangères. Les conditions d'isolement et la rudesse climatique extrême conduisent à sa fermeture en 1933, avant une réouverture éphémère en 1945 et son abandon définitif en 1951. Dans les années 1930, la Compagnie de la Baie d'Hudson y tente brièvement d'implanter un comptoir de pelleteries, provoquant une première vague de déplacements de familles inuites, vite rapatriées face aux pénuries de gibier. Dans les années 1950, en pleine guerre froide, de nouvelles relocalisations gouvernementales poussent d'autres communautés inuites vers ces latitudes septentrionales impitoyables.

Une histoire étonnante

Parmi les éléments les plus saisissants de l'île Devon figure le contraste temporel qui s'y déploie. À Dundas Harbour, les bâtisses abandonnées du poste de police tombent lentement en ruine sous l'assaut du vent salé et du blizzard. Sur une petite crête dénudée surplombant la baie, trois croix de bois solitaires défient l'éternité : elles abritent les sépultures de deux agents de la GRC morts en service dans cet avant-poste perdu, aux côtés de la tombe d'une jeune fille inuite.

À quelques dizaines de kilomètres à l'intérieur des terres, ce décor spectral de la frontière polaire cède la place à un tout autre imaginaire : celui du futur interstellaire. Des scientifiques en combinaisons étanches, les pieds enfoncés dans les brèches d'impact d'une roche vieille de 39 millions d'années, cartographient des ravines avec des instruments géophysiques semblables à ceux déployés par les sondes spatiales. Deux époques de l'exploration humaine se côtoient ainsi sur un même sol : le souvenir poignant de ceux qui périrent en tentant d'apprivoiser l'Arctique blanc, et l'audace de ceux qui s'y préparent au grand saut vers le désert martien.

Ce que cela révèle

L’île Devon constitue un miroir exceptionnel de notre propre planète. Elle rappelle d'abord la réalité des marges terrestres : alors que l'humanité a modifié la quasi-totalité des paysages terrestres, il subsiste des sanctuaires naturels où les lois de la géologie et de la physique thermique continuent de dicter souverainement leur loi. L'immensité de Devon démontre à quel point la vie végétale et animale requiert un fragile équilibre pour s'épanouir.

Ce territoire est également un livre ouvert sur l’histoire du système solaire. L'impact météoritique de Haughton illustre la violence des collisions cosmiques qui ont sculpté la Terre primitive, tout en créant des niches écologiques singulières. Dans les roches autrefois vitrifiées ou chauffées par l'énergie colossale de l'impact, les microbiologistes traquent des micro-organismes extrémophiles capables de subsister dans des microfractures à l'abri des radiations et du froid glacial. Trouver comment ces formes de vie primitives perdurent dans un pergélisol arctique aride guide directement la recherche de biosignatures fossiles sur Mars.

Devon incarne enfin la mémoire silencieuse de l'adaptation humaine face aux limites de l'habitable. Des campements de chasseurs de baleines thuléens aux cabanes désertées de Dundas Harbour, chaque pierre de cette île raconte l'humilité nécessaire pour affronter les confins du monde.

Alors que les agences spatiales préparent des équipages à fouler un jour le régolithe martien, l'île Devon continue de veiller sur le passage du Nord-Ouest. Témoin géologique immuable, elle nous rappelle que pour apprendre à explorer d'autres mondes, l'humanité doit d'abord percer les derniers secrets des contrées les plus sauvages et les plus inhospitalières de la Terre.

Il est possible de visiter Mars (ou presque) sans quitter la Terre


Sources et références

Par Aghilas AZZOUG

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