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| John William Waterhouse. — « Circe Invidiosa » (CircĂ© jalouse), 1892. |
A l’orĂ©e des annĂ©es 1960, on n’en parle pas encore. La nature c’est la pĂȘche pendant les vacances, les nichoirs pour les oiseaux, les herbiers en classe de sciences naturelles. Des naturalistes formĂ©s par les rĂ©seaux d’Ă©ducation populaire vont crĂ©er les premiers groupes, dotĂ©s de bulletins ronĂ©otypĂ©s, au sein d’une mouvance qui verra Ă©merger La Vie Claire, Anper-Tos, la Sepanso et les centaines d’associations locales qui se fĂ©dĂ©reront ensuite au sein de France nature environnement ou de la Ligue protectrice des oiseaux (LPO).
Ă la maison on lit aussi Rustica, Nature et progrĂšs ou Le Chasseur français. Ă la fin des annĂ©es 1970, les parents amoureux de le nature abonnent leurs enfants, puis leurs petits enfants, Ă La Hulotte, qui vient de fĂȘter ses cinquante ans. La presse Ă©crite domine le paysage de l’information, mĂȘme si les documentaires animaliers font leur trou Ă la tĂ©lĂ©vision, que l’on regarde encore en famille. Presse nationale, spĂ©cialisĂ©e, quotidiens locaux donnent le « la ». Quelques grandes plumes se passionnent dĂ©jĂ pour l’environnement, Ă l’instar de Marc-Ambroise Rendu dans Le Monde, qui se battra trente-cinq ans durant, avec succĂšs, pour la « rĂ©ouverture » de la BiĂšvre Ă Paris .
La « grande presse » a encore les moyens de former des « rubricards » qui deviennent des spĂ©cialistes reconnus d’un sujet, parfois durant toute leur carriĂšre, Ă©crivant des livres, animant des dĂ©bats, Ă mesure que la question de l’environnement investit le champ politique, comme en atteste le premier « ministĂšre de l’impossible », confiĂ© par George Pompidou Ă Robert Poujade en 1971. La dĂ©fense de la nature ce sont alors le commandant Cousteau, Alain Bombard, Haroun Tazieff .
L’aprĂšs mai-68 verra dĂ©coller la question environnementale. En 1962, le Printemps silencieux de Rachel Carson, puis le rapport Meadows, appuient en France les pensĂ©es d’AndrĂ© Gorz (Michel Bosquet dans les colonnes du Nouvel Obs...), de Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Ivan Illich… La revue Survivre et vivre, soutenue par le gĂ©nial mathĂ©maticien Alexandre Grothendieck compte alors 30 000 abonnĂ©s ! Viendront le Larzac et le retour Ă la terre, les communautĂ©s et la traduction en français sous le titre de Catalogue des ressources du Whole earth catalog amĂ©ricain, Ă partir de 1974. Cette mĂȘme annĂ©e, l’agronome RenĂ© Dumont se prĂ©sente Ă la prĂ©sidentielle.
La Gueule ouverte, le Sauvage, les militants du Parti socialiste unifié (PSU) amplifient le mouvement.
Au dĂ©but des annĂ©es 1980 la mobilisation du « combat Loire » sonne le glas des grands amĂ©nagements hydrauliques, prĂ©figurant la lutte contre les mĂ©gabassines. C’est aussi l’Ăšre des grandes catastrophes : l’agent orange au Vietnam, Minimata au Japon, les marĂ©es noires, Three Miles Island… Les annĂ©es 1980, Reagan, Thatcher et son « There is no alternative », l’envol du nĂ©olibĂ©ralisme, avant la rĂ©volution numĂ©rique dix ans plus tard, auront des consĂ©quences majeures sur le secteur de l’information. DĂ©jĂ l’image s’impose face Ă l’Ă©crit. Fusions, concentrations, l’information devient une industrie comme une autre. C’est aussi l’avĂšnement de la « com’ » qui imprĂšgne la conversation publique.
Les annĂ©es 1990-2000 voient ensuite Ă©merger toute la complexitĂ© des sciences du climat et de la biodiversitĂ©. Il faut donc du temps, des moyens, des formations adaptĂ©es Ă la comprĂ©hension de cette complexitĂ©. Dans la mĂȘme pĂ©riode, le journalisme devient un prĂ©cariat multitĂąches auquel le public fait de moins en moins confiance.
Entrant en politique dans le courant des annĂ©es 1980, une fraction du mouvement Ă©cologiste donne naissance Ă des gĂ©nĂ©rations de nouveaux apparatchiks verts, idiots utiles du « parti socialiste de gouvernement ». Faute de pouvoir s’opposer au mouvement gĂ©nĂ©ral de destruction productiviste, ils s’abimeront en rĂ©formettes sociĂ©tales aussi ineptes que risibles.
Un demi-siĂšcle aprĂšs ses balbutiements, l’Ă©cologie est passĂ©e dans la lessiveuse ultra-libĂ©rale.
Un demi-siĂšcle aprĂšs ses balbutiements, l’Ă©cologie est passĂ©e dans la lessiveuse ultra-libĂ©rale. Nicolas Hulot, le pilote d’hĂ©licoptĂšre d’« UshuaĂŻa » devient ministre. Le « greenwashing » est devenu un secteur Ă©conomique Ă part entiĂšre. Tout est vert, les centrales nuclĂ©aires, le charbon, le ciment, les autoroutes, les voitures, les lessives, les couches-culottes… Les steaks sont « veggie », le vĂ©lo ultratendance… enfin dans les mĂ©tropoles.
Ă mesure que la « gĂ©nĂ©ration climat » arrive aux manettes, les nouvelles technologies de gouvernance politique multiplient les promesses fallacieuses, financĂ©es par des taxes en tout genre, qui Ă©pargnent le capital mais massacrent les plus pauvres. RĂ©sultat : les « Gilets jaunes ». Et alors que la question environnementale gagne les faveurs de l’opinion publique, les tenants du vieux monde, promoteurs forcenĂ©s du technosolutionnisme forgent le concept d’« Ă©cologie punitive » qui fait florĂšs. Les manifestations pour la dĂ©fense de l’environnement sont criminalisĂ©es, assimilĂ©es Ă du terrorisme.
Les mots perdent leur sens, l’image et la « com’ » rĂšgnent en maĂźtres, peu importe leur vĂ©racitĂ©, personne n’est lĂ pour les vĂ©rifier. Aujourd’hui, en France le nombre de communicants a dĂ©passĂ© celui des journalistes. Des sites spĂ©cialisĂ©s inondent les medias de communiquĂ©s de presse clĂ©s en main et d’offres d’interviews exclusives de dirigeants de start-ups « inclusives, innovantes et biosourcĂ©es ».
La presse Ă©crite est en Ă©tat de mort clinique. Il ne reste plus que quelques dizaines de journalistes spĂ©cialisĂ©s dans les questions environnementales qui peuvent encore faire leur travail correctement (le service PlanĂšte au Monde, Mediapart, Localtis, Actu-environnement…) La presse spĂ©cialisĂ©e agonise. Il y a dix ans La Gazette des communes, fleuron du groupe Le Moniteur, publiait des dossiers de quinze pages dĂ©diĂ©s Ă des sujets environnementaux. AprĂšs son rachat par le groupe Infopro, elle survit en bĂątonnant des communiquĂ©s de presse qui ne dĂ©rangent aucunement ses annonceurs.
Les rĂ©seaux sociaux et les stories sur Instagram nous tiennent lieu d’agora. Ă la tĂ©lĂ©vision, des clowns arrivistes, Ă l’image de Camille Etienne ou Cyril Dion, tiennent le haut du pavĂ© et monnaient leur notoriĂ©tĂ© en faisant des « mĂ©nages », rĂ©munĂ©rĂ©s 5000 Ă 10 000 euros pour des entreprises ou le MEDEF. Sous Emmanuel Macron, avec GĂ©rald Darmanin, parfum Marcellin post mai-68, les dĂ©fenseurs de l’environnement deviennent le nouvel ennemi de l’intĂ©rieur. Demeurent quelques mouvements Ă©pars, une poignĂ©e de revues et de sites internet.
Pour l’Ă©cologie, voici venu le temps des catacombes.
Par Marc Laimé / src: Le Monde Diplomatique

