[SERIE] L’histoire du renseignement militaire nous rappelle combien le renseignement est un mĂ©tier vieux comme la guerre, et comment il lui est intrinsĂšquement liĂ©. Cette histoire, dont la Direction du renseignement militaire est aujourd’hui l’hĂ©ritiĂšre, peut ĂȘtre retracĂ©e en sept Ă©pisodes. Le deuxiĂšme nous plonge Ă la fin du XIXe siĂšcle et au dĂ©but du XXe, en pleine affaire Dreyfus.
Créé en 1871 aux lendemains de la dĂ©faite militaire contre la Prusse, le 2e bureau de l’Ă©tat- major gĂ©nĂ©ral est chargĂ© de centraliser, de coordonner et de commander l’ensemble des actions de renseignement au sein des forces armĂ©es. Il en assure ainsi l’exploitation en s’appuyant sur sa section de la statistique chargĂ©e du recueil du renseignement, rebaptisĂ©e « section de renseignement » ou « section de recherche » en 1899. Le 2e bureau reçoit Ă©galement les renseignements transmis par les attachĂ©s militaires, les missions militaires Ă l’Ă©tranger, la presse Ă©trangĂšre et les autres ministĂšres. Le 2e bureau est Ă©galement constituĂ© d’une section de centralisation du renseignement chargĂ©e du contre-espionnage.
Dans un contexte particuliĂšrement tendu avec l’Allemagne, le 2e bureau recrute une femme de mĂ©nage française Ă l’ambassade d’Allemagne, Ă Paris. En septembre 1894, celle-ci transmet Ă son officier traitant, le commandant Henry, un bordereau trouvĂ© dans la poubelle de l’attachĂ© militaire allemand. Ce document atteste qu’un traĂźtre, au sein de l’Ă©tat-major français, livre des secrets Ă l’attachĂ© militaire allemand. Ces Ă©lĂ©ments, qui viennent confirmer les soupçons du 2e bureau1, sont portĂ©s Ă la connaissance du ministre de la Guerre. Une enquĂȘte est ouverte.
Une enquĂȘte dĂ©voyĂ©e par des biais cognitifs
L’enquĂȘte est conduite par des personnels de l’Ă©tat-major gĂ©nĂ©ral. Au regard des documents Ă©voquĂ©s dans le bordereau, il est dĂ©duit que son auteur est un officier d’artillerie ayant Ă©tĂ© stagiaire Ă l’Ă©tat-major. Le capitaine Dreyfus est immĂ©diatement soupçonnĂ©. Sa confession juive et son origine alsacienne viennent renforcer les soupçons, dans une Ă©poque marquĂ©e par l’antisĂ©mitisme.
Deux biais cognitifs majeurs faussent ainsi l’analyse dĂšs le dĂ©but mĂȘme de l’enquĂȘte : la « corrĂ©lation illusoire » et le « biais de croyance » (origines alsaciennes et juives) et l’« heuristique de disponibilitĂ© » (profil du prĂ©sumĂ© coupable). Sur ces bases fragiles et peu probantes, le « biais de croyance » (antisĂ©mitisme) couplĂ© Ă « l’heuristique de disponibilitĂ© » (un coupable potentiel ayant Ă©tĂ© identifiĂ©, l’enquĂȘte n’a plus de raison d’ĂȘtre) conduisent Ă la condamnation du capitaine Dreyfus le 22 dĂ©cembre 1894. L’Ă©tat-major applique alors un autre biais cognitif (« renseigner pour plaire ») consistant Ă dĂ©former les renseignements en vue de satisfaire aux attentes de leur destinataire. L’Ă©tat-major procĂ©dera en effet ainsi en constituant un dossier secret avec des documents peu probants et une authenticitĂ© douteuse pour s’assurer de la condamnation effective par la Cour.
La contre-enquĂȘte du chef du 2e bureau
Afin d’Ă©viter la rĂ©vision du procĂšs demandĂ©e par la famille Dreyfus et relayĂ©e par les mĂ©dias, le chef de l’Ă©tat-major gĂ©nĂ©ral demande au commandant Henry de « gonfler » le dossier d’accusation. Le nouveau chef du 2e bureau, le lieutenant- colonel Marie-Georges Picquart, analyse le dossier. Il est Ă©tonnĂ© par sa faiblesse et dĂ©cide de rouvrir l’enquĂȘte. Il se fait directement livrer l’ensemble des documents interceptĂ©s Ă l ’ambassade d’Allemagne, parmi lesquels une correspondance de l’attachĂ© militaire allemand avec un officier français, le commandant Esterhazy. Au fil de ses investigations, Picquart dĂ©couvre qu’Esterhazy est criblĂ© de dettes, qu’il a connaissance de l’ensemble des Ă©lĂ©ments mentionnĂ©s dans le bordereau de l’ambassade d’Allemagne et qu’il est en contact rĂ©gulier avec l’attachĂ© militaire allemand…
Le lieutenant-colonel Picquart transmet les rĂ©sultats de sa rigoureuse contre- enquĂȘte Ă sa hiĂ©rarchie. Laquelle tente d’Ă©touffer l’affaire en le mutant et en faisant fabriquer un faux censĂ© accuser Dreyfus. Au bout de dix ans de procĂ©dure et de crise politique, les Ă©lĂ©ments de Picquart permettront finalement la rĂ©habilitation et la rĂ©intĂ©gration du capitaine Dreyfus en 19062. Le travail du chef du 2e bureau, rĂ©alisĂ© dans un contexte professionnel hostile, apparaĂźt comme un modĂšle pour les analystes des services de renseignement, tant par sa rigueur que par son contournement des biais cognitifs.
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| Le lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart, chef du 2e bureau de 1895 Ă 1896. - © DR |
- 1 Louis Leblois, « L’affaire Dreyfus ; l’iniquitĂ©, la rĂ©paration, les principaux faits et les principaux documents », ThĂ©olib, coll. RĂ©sistances, 2012 (1re Ă©d. 1929 Aristide Quillet).
- 2 Le lieutenant-colonel Picquart avait communiquĂ© sa contre-enquĂȘte au camp dreyfusard. MutĂ© en Tunisie puis condamnĂ© pour faute grave en 1898, il sera ensuite incarcĂ©rĂ© puis rĂ©habilitĂ© et rĂ©intĂ©grĂ© en 1906.
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