Notre petite revue, gratuite et indĂ©pendante, fait du bruit grĂące Ă  vous ! Soutenez-nous, car mĂȘme les petites Ă©tincelles peuvent allumer de grandes idĂ©es🚀 Soutenir!

Confidences à Camus ( entre fierté et déception, histoire et culture)- Chronique de Karim Akouche

La RĂ©daction


 Je me confie Ă  toi, Camus, Ă  Lourmarin, dans ce minuscule village de MĂ©diterranĂ©e suspendu entre les champs de lavande et le cri incessant des grillons ; ici oĂč le sel de mer et le miel du raisin et des cerises continuent, malgrĂ© le cƓur froid des hommes, de rĂ©pandre leur ivresse sur ta tombe et sur cette terre qu’auraient aimĂ©e Nietzsche, Dionysos et Ulysse.


En apparence, nous ne sommes pas faits de la mĂȘme laine, mais quand je consulte les pages de ton histoire, j’y trouve d’amples ressemblances entre nos blessures et nos frissons. Le mutisme de ta mĂšre, tes origines sociales, tes dĂ©chirements, tes doutes et ta plume plantĂ©e dans les plaies des peuples rĂ©sonnent en moi comme autant de cantiques Ă  Ă©couter quand je suis en proie au doute et au dĂ©couragement.


Je suis nĂ©, un peu comme toi, sur l’autre versant de l’Histoire, sous un ciel heureux et un soleil plus grand que les flammes de l’enfer, presque vingt ans aprĂšs ton accident qui a mis fin Ă  ta quĂȘte de justice. J’ai goĂ»tĂ© Ă  la misĂšre de la Kabylie et mes ancĂȘtres, sous le joug français et d’autres colons, ont vĂ©cu demi-vĂȘtus, ne mangeant jamais Ă  leur faim que des glands et des racines. Je suis tombĂ© dans une AlgĂ©rie paradoxalement libre, arabe au dĂ©triment de la berbĂšre, islamique dans ses fondations et stalinienne de façade. Elle a chassĂ© les pieds-noirs et accueilli Ă  bras dĂ©ployĂ©s le Che et Mandela, les porteurs de valises et les pieds-rouges ; laquelle, au bout du compte, a dĂ©senchantĂ© le peuple et trahi le serment des maquis. La « Mecque des rĂ©volutionnaires » s’est transformĂ©e en sanctuaire de corrompus. « Vos ennemis de demain, Ă©crit dans son journal ton ami Feraoun, seront pires que ceux d’hier. » Le dictateur au regard glacial, BoumĂ©diĂšne, est mort quelques semaines aprĂšs ma naissance et les ayatollahs ont pris le pouvoir en Iran, diffusant, avec leurs concurrents les FrĂšres musulmans, l’obscurantisme. Les ruses de l’Histoire ont dĂ©rĂ©glĂ© alors la boussole du monde et le destin de l’humanitĂ© a chavirĂ© dans un chaos de petits rĂ©cits et de dangereuses aventures. 


L’AmĂ©rique, aprĂšs avoir libĂ©rĂ© l’Europe, est devenue le flic du monde. Ses billets verts, ses armes, sa technologie et sa culture impriment dĂ©sormais nos gestes, nos habitudes et nos pensĂ©es. L’anglais est devenu la langue dominante, l’Ă©conomique a supplantĂ© le politique, les États sont remplacĂ©s par les start-up, le citoyen par un homme-machine.


Si je me confie Ă  toi, Camus, c’est pour te livrer mes dĂ©ceptions et mes angoisses. Je suis certain qu’avec ton cƓur nord-africain et ta tĂȘte latine, tu comprendras le sens de ma quĂȘte, mĂȘme si je ne m’identifie aucunement Ă  l’Arabe qu’a tuĂ© Meursault dans l’une de tes Ɠuvres. Tu symbolises, cependant, beaucoup de choses aux yeux des damnĂ©s de la terre. Tu inspires les proscrits d’hier et de demain, les enfants chassĂ©s par les chiens, les pigeons fauchĂ©s pour rien, les sans-nation, les nomades du dĂ©sert et les gitans. Tu incarnes tout : la dĂ©possession des peuples, les malentendus entre les rives d’une mĂȘme mer, le complexe du colonisĂ© comme celui du colonisateur, la morale et la probitĂ©, l’esprit des lois, la chaleur de l’Ăąme qui manque tant aux penseurs du Nord, le quartier de Belcourt et l’amour du football, les ruines de Tipaza et le PanthĂ©on, de Gaulle et le FLN, Jean Moulin et le colonel Amirouche, Mauriac et Amrouche, le combat contre la peine de mort et pour la libertĂ©.


Comment utiliser ton legs, si pĂ©nĂ©trant de vĂ©ritĂ© et de rĂ©volte, pour empĂȘcher le monde de se dĂ©faire? Les hurleurs des pupitres dorĂ©s, les derviches des rĂ©dactions et autres petits marquis poudrĂ©s participent Ă  la marche boiteuse du monde. Il y a dans leurs analyses le rĂ©flexe de la meute et la paresse du loir. Ils ne se revendiquent du camp du bien que pour y asseoir le temple de leur Raison. Ils n’aiment ouvrir la bouche que sous les feux des projecteurs. Ils ne prennent position qu’aprĂšs avoir sondĂ© l’auditoire. Ils ne dĂ©fendent un simulacre de justice qu’en chuchotant. Ils ne veulent pas perturber la mer qui dort car toute vague qu’ils soulĂšvent risque d’emporter leurs intĂ©rĂȘts. Ils Ă©vitent de heurter et ils cherchent Ă  plaire car le masque protĂšge mieux que la peau. Ils n’observent pas le monde comme il est, mais ils le regardent avec des lunettes dĂ©formantes. Je le dis avec gravitĂ© : ils ne pensent pas bien, mais de travers. Ils ont le don de taire le vrai et de propager le mensonge.


La gauche de JaurĂšs et de Proudhon agonise sur les quais de la Seine. Les prolĂ©taires sont oubliĂ©s dans les usines et les paysans se suicident dans les campagnes. Sartre, dur avec toi, Ă©tait aveuglĂ© par Staline. Les vaches soviĂ©tiques, a-t-il pensĂ© un jour, donneraient plus de lait que les amĂ©ricaines. Quand l’idĂ©ologie remplace la raison, l’intellectuel se ferme au doute et plonge dans un ocĂ©an de boue et de certitudes.


Le monde tourne mal et il y a partout des guerres et des haines. Ici comme ailleurs prospĂšre la violence, avec la bĂ©nĂ©diction d’une certaine Ă©lite. Mais la gauche ferme les yeux et danse sur le cadavre du communisme. Mai 68 a Ă©tĂ© une Ă©trange rĂ©volution, le capitalisme l’a irriguĂ©e Ă  l’eau de rose. En libĂ©rant les mƓurs, il a asservi dans le mĂȘme temps la femme et l’ouvrier. Il a fait tomber la barriĂšre qui sĂ©parait la gauche de la droite et crĂ©Ă© un bazar nommĂ© « No limit, no border ». La nuit de noces entre le libĂ©ral et le libertaire a Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ©e Ă  Paris, Ă  Berlin, Ă  Londres, Ă  Tokyo et partout ailleurs. Le sociĂ©tal a ensorcelĂ© le social, le « libertisme » a tuĂ© l’Ă©galitĂ©, le prolĂ©taire a disparu de la scĂšne publique, remplacĂ© par des communautaristes de tout acabit. Mitterrand a fabriquĂ© dans son laboratoire SOS Racisme. Des beurs, des Noirs et des juifs jouaient alors un triste folklore : ils brandissaient des petites mains jaunes, calquĂ©es sans doute sur l’Ă©toile de David des camps nazis.


Je suis comme toi dĂ©chirĂ© entre ma mĂšre et la justice, entre l’exil et le royaume, entre la foi et la mĂ©fiance. Je suis comme toi aussi un homme déçu des grandes causes, toujours placĂ© du cĂŽtĂ© du cƓur malgrĂ© lui et malgrĂ© moi, tĂ©moin d’une Ă©poque agitĂ©e, violente et sans saveur. Avec mes petits moyens, mes longs dĂ©lires et mes mots mis en musique, je brandis tant mal que bien l’« Ă©thique de conviction », je doute des vĂ©ritĂ©s rĂ©vĂ©lĂ©es et des axiomes rĂ©vĂ©lant l’unique destin tragique des ĂȘtres. Mon ennemi, c’est l’homme froid, la haine qu’il engendre et qu’il sĂšme sur les routes. Je me rĂ©volte chaque fois qu’il abandonne les vieux et les malades dans les asiles, les enfants et les femmes sur les quais de l’Histoire.


L’homme de notre temps n’a ni apesanteur ni ancrage, il flotte au grĂ© des orages et suit la danse des drapeaux et des loups. OĂč sont donc ses racines? OĂč est sa terre? OĂč est sa mission ? Comme une plante arrachĂ©e au sol, il vivote, il est pĂąle, il n’a plus de jus, il se fane et se meurt de solitude. Si l’Africain, comme on l’a orgueilleusement dĂ©clarĂ© Ă  Dakar, n’est pas entrĂ© dans l’Histoire, l’humain en sortira la queue basse. L’homme nouveau, le synthĂ©tique, le tactile, le dĂ©saffiliĂ©, le sans-partie-ni-origines, le remplacera. Il effacera les cultures, les arts, les nuances et les accents.


Le monde est devenu fou, l’avenir n’est pas sĂ»r, aide-nous, Camus, Ă  fuir avant que n’arrive la grande catastrophe. La religion de l’Ă©conomie, cette prĂ©datrice Ă  la mĂąchoire acĂ©rĂ©e, ne lĂąchera pas l’homme. La fin de la gĂ©ographie est imminente. Nous sommes dĂ©jĂ  coincĂ©s entre le capitalisme sauvage et l’islamisme. 


Demain aura lieu le choc des barbaries. Les nouveaux vandales auront notre place : ils se ligueront contre nous et nous serons Ă©jectĂ©s du cours des Ă©vĂ©nements. Nous ne serons plus des citoyens, nous serons remplacĂ©s par des croyants-consommateurs. Nous n’aurons ni droits ni services, nous n’aurons que des devoirs. Nous consommerons et nous nous agenouillerons. Les corvĂ©es seront nos loisirs. Le jour sera la nuit. La paix sera la guerre. 

✍đŸ» Karim Akouche (Auteur) / Archives 2017

Getting Info...

Enregistrer un commentaire

Consentement Cookie
Nous utilisons des cookies đŸȘ sur ce site pour analyser le trafic, mĂ©moriser vos prĂ©fĂ©rences et optimiser votre expĂ©rience.
Oops!
It seems there is something wrong with your internet connection. Please connect to the internet and start browsing again.
AdBlock Detected!
Salut super-hĂ©ros de la navigation ! 🚀 On a dĂ©tectĂ© ton super-pouvoir anti-pubs, mais notre site a besoin de tes super-pouvoirs pour briller. 🌟 Peux-tu le mettre sur la liste blanche de ton plugin ? Ensemble, on sauve l'internet ! đŸŒđŸ’„ Merci, hĂ©ros ! 🙌 #TeamAwesome
Site is Blocked
Oops ! DĂ©solĂ© ! Ce site n'est pas disponible dans votre pays. 🌍😔
-->