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Dr Bennet Omalu, le pathologiste qui donne une leçon à l'une des plus grandes industries au monde, le Sport

La RĂ©daction

 

Tout ce que je cherchais, c’est la vĂ©ritĂ© - Dr Bennet Omalu

« Je ne dĂ©nonce personne. Je dis la vĂ©ritĂ©. Je suis de ceux qui croient que la vĂ©ritĂ© est la lumiĂšre de l'homme. Et quand on cherche cette vĂ©ritĂ©, on ne peut pas avoir peur. » 

Le Dr Bennet Omalu rĂ©volutionne le monde de la neurologie au dĂ©but des annĂ©es 2000 en dĂ©couvrant des cas d'encĂ©phalopathie traumatique chronique (ETC) chez des joueurs de la NFL. Ses dĂ©couvertes ont d'abord Ă©tĂ© vivement rejetĂ©es par la NFL. 

Dans ce tourbillon, mon pĂšre m’a mĂȘme appelĂ©. Il m’a dit : « Mon fils, qu’est-ce que j’entends Ă  ton sujet? Sois prudent. Je ne te dis pas d’avoir peur. Mais simplement de reconnaĂźtre qu’il existe en ce monde des hommes et des femmes qui ne veulent pas savoir la vĂ©ritĂ©. Tout ce qui les intĂ©resse, c’est de savoir combien d’argent ils peuvent faire. Assure-toi de la puretĂ© de tes intentions, que la vĂ©ritĂ© soit ta lumiĂšre. » Puis, mon pĂšre s’est mis Ă  pleurer en me disant Ă  quel point il Ă©tait fier de moi. 

Tout ce que je cherchais, c’est la vĂ©ritĂ©. Mais oui, j’ai eu peur. Ma femme pourrait vous en parler. Encore aujourd’hui, elle refuse de se faire interviewer. Elle devient trĂšs Ă©motive quand on aborde cette pĂ©riode de notre vie. Elle a perdu un enfant. C’Ă©tait terrible. J’ai perdu mon emploi. Et ce travail Ă©tait reliĂ© Ă  mon statut d’immigrant. Pendant six mois, je n’avais pas de boulot. Ma femme ne le savait mĂȘme pas. Je m’habillais le matin, je mettais ma cravate et je partais en voiture pour aller Ă  la bibliothĂšque ou ailleurs. Nous venions de nous marier. Je ne voulais pas la stresser davantage. Je lisais ce qu’on Ă©crivait Ă  mon sujet et je me demandais : « Mais qu’est-ce que j’ai fait de mal? » Quelqu’un m’a dĂ©jĂ  dit en pleine face : « Votre problĂšme, c’est que vous n’avez aucune crĂ©dibilitĂ©. Vous ĂȘtes noir et vous ĂȘtes nigĂ©rian. Dites-moi ce que les NigĂ©rians ont dĂ©couvert? Vous n’ĂȘtes rien, un Africain, un immigrant. Pour qui vous prenez-vous? » Je ne suis ni pire ni mieux que vous. Vous n’ĂȘtes ni mieux ni pire que moi. Je suis, vous ĂȘtes. Point final. 

Ce qui me dĂ©range vraiment, c’est quand on m’empĂȘche de faire mon travail. C’est lĂ  oĂč je suis prĂȘt Ă  me dĂ©fendre bec et ongles. Je prĂ©fĂšre mourir plutĂŽt que perdre ma dignitĂ©. HonnĂȘtement, si j’Ă©tais arrivĂ© en AmĂ©rique pendant l’esclavage, je me serais tuĂ©. Tout ce que je cherchais, c’est la vĂ©ritĂ©. J’ai diagnostiquĂ© l’encĂ©phalopathie traumatique chronique (ETC) chez un joueur de football de la NFL, Mike Webster, en 2002 et j’ai publiĂ© mes rĂ©sultats en 2005. 

Dix ans plus tard, le film Commotion est sorti et a eu un impact immense. Je n’ai pas changĂ© la face du football. C’est la vĂ©ritĂ© qui l’a changĂ©. Je suis son simple messager. Je ne dĂ©nonce personne. Je dis la vĂ©ritĂ©. Je suis de ceux qui croient que la vĂ©ritĂ© est la lumiĂšre de l’homme. Et quand on cherche cette vĂ©ritĂ©, on ne peut pas avoir peur. 

 Pourtant, au dĂ©but, j’ai eu peur. Peur de ne rien trouver sur les lamelles de Mike Webster aprĂšs lui avoir promis que je trouverais l’explication de tout ça. Il m’a fallu des mois pour dĂ©tecter l’ETC chez lui. J’aurais pu tourner le dos Ă  Mike Webster le premier matin que je l’ai vu. Je n’avais aucune raison de faire son autopsie. Cet ancien joueur Ă©toile des Steelers de Pittsburgh avait connu une fin misĂ©rable, vivant mĂȘme dans sa voiture. Sa femme et sa famille le croyaient abruti. Sauf que je me reconnaissais en lui. Il Ă©tait dĂ©pressif . Moi aussi. J’ai luttĂ© contre la dĂ©pression toute ma vie, ayant une trĂšs faible estime de moi-mĂȘme. Je n’ai pas honte d’en parler. Les gens croyaient que j’Ă©tais un jeune difficile. Mais j’avais perdu le contrĂŽle de mon esprit. La dĂ©pression est une maladie comme n’importe quelle autre, et il n’y a aucune raison d’avoir honte d’en souffrir. Alors au lieu de rire de Mike Webster, je l’ai compris. Debout devant sa dĂ©pouille, je lui ai dit : « Mike, allons au fond des choses. Cherchons la vĂ©ritĂ©. Quelque chose ne va pas. Je ne sais pas quoi. Mais je vais me servir de toutes mes connaissances pour le trouver. Rien de tout ça n’Ă©tait ta faute. » 

 


J’ai voulu en savoir plus sur le football amĂ©ricain.

 Je n’y connaissais rien : j’ai grandi au Nigeria. J’ai vite dĂ©couvert qu’il y avait plusieurs joueurs comme Mike. Puis, je suis devenu encore plus curieux. Pourquoi? Pourquoi tout le monde se tait? 

Ces joueurs souffrent en silence. J’insiste. Je ne dĂ©nonce personne. Je dis la vĂ©ritĂ©. En 2005, nous avons publiĂ© nos rĂ©sultats dans la revue Neurosurgery dans un article identifiant la prĂ©sence chez Mike Webster de l’ETC. La NFL a vigoureusement contestĂ© nos conclusions et a voulu que je me rĂ©tracte. J’Ă©tais consternĂ©. Moi qui croyais que l’AmĂ©rique Ă©tait le royaume de Dieu, le paradis sur terre. Je viens d’un pays profondĂ©ment corrompu. Pour moi, l’AmĂ©rique Ă©tait une terre de lumiĂšre et de vĂ©ritĂ©. Mes symptĂŽmes dĂ©pressifs se sont alors aggravĂ©s. J’avais presque perdu espoir. Vraiment. Mais ces moments sombres deviennent souvent les meilleures occasions de rĂ©affirmer qui nous sommes. J’ai choisi de devenir l’espoir que je cherchais. J’ai choisi de faire tout ce qui Ă©tait de mon ressort pour y arriver. J’ai mĂȘme financĂ© moi-mĂȘme mes recherches pour rĂ©tablir ma confiance en l’AmĂ©rique et en l’humanitĂ©. N’empĂȘche que je me suis vraiment senti abandonnĂ© par mes pairs, des scientifiques qui ont insinuĂ© que j’Ă©tais un charlatan. 

La presse Ă©crivait toutes sortes de mĂ©chancetĂ©s Ă  mon sujet. Je me souviens des annĂ©es suivant ma premiĂšre publication. On m’a traitĂ© de maniĂšre ignoble lors de confĂ©rences auxquelles j’assistais. Je venais contredire les thĂ©ories dĂ©jĂ  Ă©tablies sur les lĂ©sions cĂ©rĂ©brales. Et en plus j’appliquais ça au football. « Comment, ça au football?, me demandait-on. Ils portent des casques! » 

Ceux et celles qui ont rejetĂ© mon concept Ă  l’Ă©poque sont aujourd’hui ceux et celles qui ont bĂąti leur carriĂšre autour de ce mĂȘme concept. Lorsque vous arrivez avec une idĂ©e qui dĂ©range, l’establishment est moins susceptible de vous croire et mĂȘme de vous accepter. Surtout quand vous n’ĂȘtes pas un docteur conventionnel. Je suis un pathologiste judiciaire. Je ne suis pas un universitaire au sens propre du terme. J’occupe un poste de professeur Ă  temps partiel seulement. Je n’ai pas de laboratoire de recherche. 

Au moment oĂč le film Commotion (Concussion en version originale anglaise) a pris l’affiche en 2015, la compagnie Sony a envoyĂ© un consultant chez moi pour me parler de cĂ©lĂ©britĂ©. AprĂšs tout, le film raconte mon histoire, ma dĂ©couverte. Nous avons passĂ© quelques heures ensemble. J’ai grandement apprĂ©ciĂ©.

Quand, aujourd’hui, les gens m’arrĂȘtent Ă  l’aĂ©roport ou Ă  l’Ă©picerie et que certains se mettent Ă  pleurer et veulent prendre des Ă©goportraits, ça me gĂȘne. Qu’y a-t-il d’extraordinaire Ă  mon sujet ? Rien. HonnĂȘtement. Je ne suis pas une star. Je vais encore au guichet automatique. Je me fais un devoir de tout faire comme tout le monde. Le Bennet Omalu d’avant le film est le mĂȘme que celui d’aprĂšs le film.

Mais j’avoue que le film Commotion a provoquĂ© une onde de choc auprĂšs de la population. J’aime appeler ça « l’effet Will Smith ». Je crois que les gens ont pris l’affaire plus au sĂ©rieux parce que l’acteur principal Ă©tait Will Smith, un prince d’Hollywood. Je lui attribue tout le crĂ©dit, tout comme Ă  Hollywood, qui a su produire un film percutant. J’ai dĂ» le regarder une bonne vingtaine de fois.

 


Commotion est devenu ni plus ni moins qu’une plateforme pour discuter des blessures traumatiques au cerveau chez les athlĂštes et les humaniser. Et ça a changĂ© des vies. Par la suite, j’ai rencontrĂ© plusieurs parents qui m’ont dit avoir retirĂ© leur enfant du hockey ou du football aprĂšs avoir vu le film.

Ce n’est ni l’ETC ni moi qui causeront la chute du hockey et du football. Non. C’est plutĂŽt l’arrogance de l’industrie de ces deux sports.

Ce sont des industries qui connaissent beaucoup de succĂšs. Qui parviennent Ă  contrĂŽler la sphĂšre du divertissement. Qui se sentent invincibles. Ces industries en sont venues Ă  occulter l’aspect humain de leur sport. Elles s’autodĂ©truiront. Pouvez-vous croire qu’Ă  notre Ă©poque, un haut dirigeant du hockey affirme Ă  la tĂ©lĂ©vision qu’il n’y a aucun lien entre le hockey sur glace et les lĂ©sions au cerveau des joueurs?

Parfois, il m’arrive de regarder un peu de football quand je suis au restaurant. Je vois ces joueurs et ça m’attriste. Dans 10 ans, ils auront des problĂšmes. Mais la NFL sera passĂ©e Ă  autre chose et continuera Ă  engranger des milliards. La NFL est une entreprise. Elle a le droit de faire de l’argent. Elle ne force personne Ă  jouer Ă  la pointe d’un fusil. Sauf que l’athlĂšte joue au football Ă  ses propres risques. Il n’y a plus d’entente qui va le soutenir . Car l’entente que la NFL a signĂ©e pour dĂ©dommager ceux qui ont souffert de commotions ne s’applique qu’aux anciens joueurs.

Ce qui a changĂ© depuis ce film, c’est le regard de certains de mes pairs. Je ne sais pas si c’est par envie ou par jalousie. Lorsqu’on parle de moi, certains m’attaquent. Des gens que je ne connais mĂȘme pas. C’est destructeur. Ça te brime. Ça te vole une partie de toi-mĂȘme.

Ce n’est pas tout. L’argent pour la recherche est aussi plus difficile Ă  obtenir depuis la sortie de Commotion. Les gens de Sony m’avaient prĂ©venu : « Bennet, vos collĂšgues vont se demander pour qui vous vous prenez. Au lieu de construire avec vous, ils voudront vous dĂ©truire. »

Je ne comprends pas qu’il existe une si fĂ©roce compĂ©tition entre scientifiques. Pourquoi? Je ne suis rattachĂ© Ă  temps plein Ă  aucune institution universitaire prĂ©cisĂ©ment pour ça. Thomas Piketty, dans son livre Le capital au XXI siĂšcle, parle de cette compĂ©tition comme de « la science au service de la science ». La vĂ©ritable science est au service de l’humanitĂ©. Alors, si tu es scientifique pour les bonnes raisons, tu ne devrais pas ĂȘtre en compĂ©tition avec les autres. Tu fais ta part pour l’humanitĂ©, pas pour toi.

L'ETC a tellement monopolisĂ© l’attention publique. C’est devenu une maladie de cĂ©lĂ©britĂ©s que l’on suit presque comme une tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ©. Nous devons cesser cela et l’aborder comme la maladie sĂ©rieuse qu’elle est.

Ce qu’il faut savoir, c’est que l’ETC est plus frĂ©quent ailleurs que dans le sport! On le dĂ©tecte plus souvent chez ceux et celles qui ont Ă©tĂ© victimes d’accidents de vĂ©hicules motorisĂ©s, d’agressions, de violence conjugale, et chez les militaires.

J’espĂšre vraiment que nous puissions prendre du recul et traiter le phĂ©nomĂšne comme le flĂ©au qu’il est, et davantage dans les cercles scientifiques que dans les mĂ©dias.

C’est maintenant devenu une course entre mĂ©decins pour savoir qui diagnostique l’ETC chez tel ou tel athlĂšte. Je pense que nous avons dĂ©passĂ© ce stade. Puis, il y a des mĂ©decins qui bĂątissent des carriĂšres en rejetant l’ETC. Éloignons-nous de tout ça et rappelons-nous qu’il s’agit de la vie des gens. Pas de nous, les mĂ©decins.

Si vous me demandez d’ĂȘtre bien honnĂȘte, d’ĂȘtre sincĂšre, je vous dirai ceci : j’aurais aimĂ© qu’il n’y ait jamais eu de film. De façon trĂšs Ă©goĂŻste. Parce que ce film m’a sorti de l’ombre, a fait de moi une personnalitĂ© publique. Je n’ai pas couru aprĂšs Hollywood pour qu’il fasse un film Ă  mon sujet.

Mais il n’y a rien que je puisse changer. Les gens me disent de me concentrer sur le cĂŽtĂ© positif. Que le film a eu un grand impact. Et qu’il a contribuĂ© Ă  sauver des vies.

Propos recueillis par Diane Sauvé

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