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lundi 28 juin 2021

Dr Bennet Omalu, le pathologiste qui donne une leçon à l'une des plus grandes industries au monde, le Sport

 

Tout ce que je cherchais, c’est la vérité - Dr Bennet Omalu

« Je ne dénonce personne. Je dis la vérité. Je suis de ceux qui croient que la vérité est la lumière de l'homme. Et quand on cherche cette vérité, on ne peut pas avoir peur. » 

Le Dr Bennet Omalu révolutionne le monde de la neurologie au début des années 2000 en découvrant des cas d'encéphalopathie traumatique chronique (ETC) chez des joueurs de la NFL. Ses découvertes ont d'abord été vivement rejetées par la NFL. 

Dans ce tourbillon, mon père m’a même appelé. Il m’a dit : « Mon fils, qu’est-ce que j’entends à ton sujet? Sois prudent. Je ne te dis pas d’avoir peur. Mais simplement de reconnaître qu’il existe en ce monde des hommes et des femmes qui ne veulent pas savoir la vérité. Tout ce qui les intéresse, c’est de savoir combien d’argent ils peuvent faire. Assure-toi de la pureté de tes intentions, que la vérité soit ta lumière. » Puis, mon père s’est mis à pleurer en me disant à quel point il était fier de moi. 

Tout ce que je cherchais, c’est la vérité. Mais oui, j’ai eu peur. Ma femme pourrait vous en parler. Encore aujourd’hui, elle refuse de se faire interviewer. Elle devient très émotive quand on aborde cette période de notre vie. Elle a perdu un enfant. C’était terrible. J’ai perdu mon emploi. Et ce travail était relié à mon statut d’immigrant. Pendant six mois, je n’avais pas de boulot. Ma femme ne le savait même pas. Je m’habillais le matin, je mettais ma cravate et je partais en voiture pour aller à la bibliothèque ou ailleurs. Nous venions de nous marier. Je ne voulais pas la stresser davantage. Je lisais ce qu’on écrivait à mon sujet et je me demandais : « Mais qu’est-ce que j’ai fait de mal? » Quelqu’un m’a déjà dit en pleine face : « Votre problème, c’est que vous n’avez aucune crédibilité. Vous êtes noir et vous êtes nigérian. Dites-moi ce que les Nigérians ont découvert? Vous n’êtes rien, un Africain, un immigrant. Pour qui vous prenez-vous? » Je ne suis ni pire ni mieux que vous. Vous n’êtes ni mieux ni pire que moi. Je suis, vous êtes. Point final. 

Ce qui me dérange vraiment, c’est quand on m’empêche de faire mon travail. C’est là où je suis prêt à me défendre bec et ongles. Je préfère mourir plutôt que perdre ma dignité. Honnêtement, si j’étais arrivé en Amérique pendant l’esclavage, je me serais tué. Tout ce que je cherchais, c’est la vérité. J’ai diagnostiqué l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC) chez un joueur de football de la NFL, Mike Webster, en 2002 et j’ai publié mes résultats en 2005. 

Dix ans plus tard, le film Commotion est sorti et a eu un impact immense. Je n’ai pas changé la face du football. C’est la vérité qui l’a changé. Je suis son simple messager. Je ne dénonce personne. Je dis la vérité. Je suis de ceux qui croient que la vérité est la lumière de l’homme. Et quand on cherche cette vérité, on ne peut pas avoir peur. 

 Pourtant, au début, j’ai eu peur. Peur de ne rien trouver sur les lamelles de Mike Webster après lui avoir promis que je trouverais l’explication de tout ça. Il m’a fallu des mois pour détecter l’ETC chez lui. J’aurais pu tourner le dos à Mike Webster le premier matin que je l’ai vu. Je n’avais aucune raison de faire son autopsie. Cet ancien joueur étoile des Steelers de Pittsburgh avait connu une fin misérable, vivant même dans sa voiture. Sa femme et sa famille le croyaient abruti. Sauf que je me reconnaissais en lui. Il était dépressif . Moi aussi. J’ai lutté contre la dépression toute ma vie, ayant une très faible estime de moi-même. Je n’ai pas honte d’en parler. Les gens croyaient que j’étais un jeune difficile. Mais j’avais perdu le contrôle de mon esprit. La dépression est une maladie comme n’importe quelle autre, et il n’y a aucune raison d’avoir honte d’en souffrir. Alors au lieu de rire de Mike Webster, je l’ai compris. Debout devant sa dépouille, je lui ai dit : « Mike, allons au fond des choses. Cherchons la vérité. Quelque chose ne va pas. Je ne sais pas quoi. Mais je vais me servir de toutes mes connaissances pour le trouver. Rien de tout ça n’était ta faute. » 

 


J’ai voulu en savoir plus sur le football américain.

 Je n’y connaissais rien : j’ai grandi au Nigeria. J’ai vite découvert qu’il y avait plusieurs joueurs comme Mike. Puis, je suis devenu encore plus curieux. Pourquoi? Pourquoi tout le monde se tait? 

Ces joueurs souffrent en silence. J’insiste. Je ne dénonce personne. Je dis la vérité. En 2005, nous avons publié nos résultats dans la revue Neurosurgery dans un article identifiant la présence chez Mike Webster de l’ETC. La NFL a vigoureusement contesté nos conclusions et a voulu que je me rétracte. J’étais consterné. Moi qui croyais que l’Amérique était le royaume de Dieu, le paradis sur terre. Je viens d’un pays profondément corrompu. Pour moi, l’Amérique était une terre de lumière et de vérité. Mes symptômes dépressifs se sont alors aggravés. J’avais presque perdu espoir. Vraiment. Mais ces moments sombres deviennent souvent les meilleures occasions de réaffirmer qui nous sommes. J’ai choisi de devenir l’espoir que je cherchais. J’ai choisi de faire tout ce qui était de mon ressort pour y arriver. J’ai même financé moi-même mes recherches pour rétablir ma confiance en l’Amérique et en l’humanité. N’empêche que je me suis vraiment senti abandonné par mes pairs, des scientifiques qui ont insinué que j’étais un charlatan. 

La presse écrivait toutes sortes de méchancetés à mon sujet. Je me souviens des années suivant ma première publication. On m’a traité de manière ignoble lors de conférences auxquelles j’assistais. Je venais contredire les théories déjà établies sur les lésions cérébrales. Et en plus j’appliquais ça au football. « Comment, ça au football?, me demandait-on. Ils portent des casques! » 

Ceux et celles qui ont rejeté mon concept à l’époque sont aujourd’hui ceux et celles qui ont bâti leur carrière autour de ce même concept. Lorsque vous arrivez avec une idée qui dérange, l’establishment est moins susceptible de vous croire et même de vous accepter. Surtout quand vous n’êtes pas un docteur conventionnel. Je suis un pathologiste judiciaire. Je ne suis pas un universitaire au sens propre du terme. J’occupe un poste de professeur à temps partiel seulement. Je n’ai pas de laboratoire de recherche. 

Au moment où le film Commotion (Concussion en version originale anglaise) a pris l’affiche en 2015, la compagnie Sony a envoyé un consultant chez moi pour me parler de célébrité. Après tout, le film raconte mon histoire, ma découverte. Nous avons passé quelques heures ensemble. J’ai grandement apprécié.

Quand, aujourd’hui, les gens m’arrêtent à l’aéroport ou à l’épicerie et que certains se mettent à pleurer et veulent prendre des égoportraits, ça me gêne. Qu’y a-t-il d’extraordinaire à mon sujet ? Rien. Honnêtement. Je ne suis pas une star. Je vais encore au guichet automatique. Je me fais un devoir de tout faire comme tout le monde. Le Bennet Omalu d’avant le film est le même que celui d’après le film.

Mais j’avoue que le film Commotion a provoqué une onde de choc auprès de la population. J’aime appeler ça « l’effet Will Smith ». Je crois que les gens ont pris l’affaire plus au sérieux parce que l’acteur principal était Will Smith, un prince d’Hollywood. Je lui attribue tout le crédit, tout comme à Hollywood, qui a su produire un film percutant. J’ai dû le regarder une bonne vingtaine de fois.

 


Commotion est devenu ni plus ni moins qu’une plateforme pour discuter des blessures traumatiques au cerveau chez les athlètes et les humaniser. Et ça a changé des vies. Par la suite, j’ai rencontré plusieurs parents qui m’ont dit avoir retiré leur enfant du hockey ou du football après avoir vu le film.

Ce n’est ni l’ETC ni moi qui causeront la chute du hockey et du football. Non. C’est plutôt l’arrogance de l’industrie de ces deux sports.

Ce sont des industries qui connaissent beaucoup de succès. Qui parviennent à contrôler la sphère du divertissement. Qui se sentent invincibles. Ces industries en sont venues à occulter l’aspect humain de leur sport. Elles s’autodétruiront. Pouvez-vous croire qu’à notre époque, un haut dirigeant du hockey affirme à la télévision qu’il n’y a aucun lien entre le hockey sur glace et les lésions au cerveau des joueurs?

Parfois, il m’arrive de regarder un peu de football quand je suis au restaurant. Je vois ces joueurs et ça m’attriste. Dans 10 ans, ils auront des problèmes. Mais la NFL sera passée à autre chose et continuera à engranger des milliards. La NFL est une entreprise. Elle a le droit de faire de l’argent. Elle ne force personne à jouer à la pointe d’un fusil. Sauf que l’athlète joue au football à ses propres risques. Il n’y a plus d’entente qui va le soutenir . Car l’entente que la NFL a signée pour dédommager ceux qui ont souffert de commotions ne s’applique qu’aux anciens joueurs.

Ce qui a changé depuis ce film, c’est le regard de certains de mes pairs. Je ne sais pas si c’est par envie ou par jalousie. Lorsqu’on parle de moi, certains m’attaquent. Des gens que je ne connais même pas. C’est destructeur. Ça te brime. Ça te vole une partie de toi-même.

Ce n’est pas tout. L’argent pour la recherche est aussi plus difficile à obtenir depuis la sortie de Commotion. Les gens de Sony m’avaient prévenu : « Bennet, vos collègues vont se demander pour qui vous vous prenez. Au lieu de construire avec vous, ils voudront vous détruire. »

Je ne comprends pas qu’il existe une si féroce compétition entre scientifiques. Pourquoi? Je ne suis rattaché à temps plein à aucune institution universitaire précisément pour ça. Thomas Piketty, dans son livre Le capital au XXI siècle, parle de cette compétition comme de « la science au service de la science ». La véritable science est au service de l’humanité. Alors, si tu es scientifique pour les bonnes raisons, tu ne devrais pas être en compétition avec les autres. Tu fais ta part pour l’humanité, pas pour toi.

L'ETC a tellement monopolisé l’attention publique. C’est devenu une maladie de célébrités que l’on suit presque comme une télé-réalité. Nous devons cesser cela et l’aborder comme la maladie sérieuse qu’elle est.

Ce qu’il faut savoir, c’est que l’ETC est plus fréquent ailleurs que dans le sport! On le détecte plus souvent chez ceux et celles qui ont été victimes d’accidents de véhicules motorisés, d’agressions, de violence conjugale, et chez les militaires.

J’espère vraiment que nous puissions prendre du recul et traiter le phénomène comme le fléau qu’il est, et davantage dans les cercles scientifiques que dans les médias.

C’est maintenant devenu une course entre médecins pour savoir qui diagnostique l’ETC chez tel ou tel athlète. Je pense que nous avons dépassé ce stade. Puis, il y a des médecins qui bâtissent des carrières en rejetant l’ETC. Éloignons-nous de tout ça et rappelons-nous qu’il s’agit de la vie des gens. Pas de nous, les médecins.

Si vous me demandez d’être bien honnête, d’être sincère, je vous dirai ceci : j’aurais aimé qu’il n’y ait jamais eu de film. De façon très égoïste. Parce que ce film m’a sorti de l’ombre, a fait de moi une personnalité publique. Je n’ai pas couru après Hollywood pour qu’il fasse un film à mon sujet.

Mais il n’y a rien que je puisse changer. Les gens me disent de me concentrer sur le côté positif. Que le film a eu un grand impact. Et qu’il a contribué à sauver des vies.

Propos recueillis par Diane Sauvé

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