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Le portrait de Javert

La RĂ©daction
Jean Valjean est un ancien bagnard qui, une fois libĂ©rĂ©, a dĂ©cidĂ© de devenir un honnĂȘte homme. Parvenu Ă  Montreuil-sur-Mer, il prend le nom de M. Madeleine et fait le bien autour de lui. Sa popularitĂ© est telle qu'il devient maire. Or l'ancien garde-chiourme du bagne oĂč avait Ă©tĂ© enfermĂ© Jean Valjean devient inspecteur de police Ă  Montreuil-sur-Mer.
Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, entourĂ© des bĂ©nĂ©dictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute taille, vĂȘtu d'une redingote gris de fer, armĂ© d'une grosse canne et coiffĂ© d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derriĂšre lui, et le suivait des yeux jusqu'Ă  ce qu'il eĂ»t disparu, croisant les bras, secouant lentement la tĂȘte, et haussant sa lĂšvre supĂ©rieure avec sa lĂšvre infĂ©rieure jusqu'Ă  son nez, sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par : « Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-lĂ  ? - Pour sĂ»r je l'ai vu quelque part. - En tout cas, je ne suis toujours pas sa dupe. »
Ce personnage, grave d'une gravitĂ© presque menaçante, Ă©tait de ceux qui, mĂȘme rapidement entrevus, prĂ©occupent l'observateur.
Il se nommait Javert, et il Ă©tait de la police.
Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles, mais utiles, d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Chabouillet, le secrétaire du ministre d'état comte AnglÚs, alors préfet de police à Paris. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer, la fortune du grand manufacturier était déjà faite, et le pÚre Madeleine était devenu monsieur Madeleine.
Certains officiers de police ont une physionomie Ă  part et qui se complique d'un air de bassesse mĂȘlĂ© Ă  un air d'autoritĂ©. Javert avait cette physionomie, moins la bassesse.
Dans notre conviction, si les Ăąmes Ă©taient visibles aux yeux, on verrait distinctement cette chose Ă©trange que chacun des individus de l'espĂšce humaine correspond Ă  quelqu'une des espĂšces de la crĂ©ation animale ; et l'on pourrait reconnaĂźtre aisĂ©ment cette vĂ©ritĂ© Ă  peine entrevue par le penseur, que, depuis l'huĂźtre jusqu'Ă  l'aigle, depuis le porc jusqu'au tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans un homme. Quelquefois mĂȘme plusieurs d'entre eux Ă  la fois.
[...]
Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espÚces animales de la création, il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert.
Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien, lequel est tué par la mÚre, sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits.
Donnez une face humaine Ă  ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.
Javert Ă©tait nĂ© dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari Ă©tait aux galĂšres. En grandissant, il pensa qu'il Ă©tait en dehors de la sociĂ©tĂ© et dĂ©sespĂ©ra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la sociĂ©tĂ© maintient irrĂ©missiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent ; il n'avait le choix qu'entre ces deux classes ; en mĂȘme temps il se sentait je ne sais quel fond de rigiditĂ©, de rĂ©gularitĂ© et de probitĂ©, compliquĂ© d'une inexprimable haine pour cette race de bohĂšmes dont il Ă©tait. Il entra dans la police.
Il y rĂ©ussit. À quarante ans il Ă©tait inspecteur.
Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi.
Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout Ă  l'heure Ă  Javert.
La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'Ă©normes favoris. On se sentait mal Ă  l'aise la premiĂšre fois qu'on voyait ces deux forĂȘts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui Ă©tait rare et terrible, ses lĂšvres minces s'Ă©cartaient, et laissaient voir, non seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son nez un plissement Ă©patĂ© et sauvage comme sur un mufle de bĂȘte fauve. Javert sĂ©rieux Ă©tait un dogue ; lorsqu'il riait, c'Ă©tait un tigre. Du reste, peu de crĂąne, beaucoup de mĂąchoire, les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central permanent comme une Ă©toile de colĂšre, le regard obscur, la bouche pincĂ©e et redoutable, l'air du commandement fĂ©roce.
Cet homme Ă©tait composĂ© de deux sentiments trĂšs simples, et relativement trĂšs bons, mais qu'il faisait presque mauvais Ă  force de les exagĂ©rer : le respect de l'autoritĂ©, la haine de la rĂ©bellion ; et Ă  ses yeux le vol, le meurtre, tous les crimes, n'Ă©taient que des formes de la rĂ©bellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'État, depuis le premier ministre jusqu'au garde champĂȘtre. Il couvrait de mĂ©pris, d'aversion et de dĂ©goĂ»t tout ce qui avait franchi une fois le seuil lĂ©gal du mal. Il Ă©tait absolu et n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait : - Le fonctionnaire ne peut se tromper ; le magistrat n'a jamais tort. - D'autre part il disait : - Ceux-ci sont irrĂ©mĂ©diablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir. - Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrĂȘmes qui attribuent Ă  la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on veut, de constater des damnĂ©s, et qui mettent un Styx au bas de la sociĂ©tĂ©. Il Ă©tait stoĂŻque, sĂ©rieux, austĂšre ; rĂȘveur triste ; humble et hautain comme les fanatiques. Son regard Ă©tait une vrille. Cela Ă©tait froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde ; il avait la conscience de son utilitĂ©, la religion de ses fonctions, et il Ă©tait espion comme on est prĂȘtre. Malheur Ă  qui tombait sous sa main ! Il eĂ»t arrĂȘtĂ© son pĂšre s'Ă©vadant du bagne et dĂ©noncĂ© sa mĂšre en rupture de ban. Et il l'eĂ»t fait avec cette sorte de satisfaction intĂ©rieure que donne la vertu. Avec cela une vie de privations, l'isolement, l'abnĂ©gation, la chastetĂ©, jamais une distraction. C'Ă©tait le devoir implacable, la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnĂȘtetĂ© farouche, un mouchard marmorĂ©en, Brutus dans Vidocq.
Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. L'école mystique de Joseph de Maistre, laquelle à cette époque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras, n'eût pas manqué de dire que Javert était un symbole. On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout à coup sortir de toute cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et étroit, un regard funeste, un menton menaçant, des mains énormes ; et un gourdin monstrueux.
À ses moments de loisir, qui Ă©taient peu frĂ©quents, tout en haĂŻssant les livres, il lisait ; ce qui fait qu'il n'Ă©tait pas complĂštement illettrĂ©. Cela se reconnaissait Ă  quelque emphase dans la parole.
Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui, il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là.
On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministÚre de la justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu. Le nom de Javert prononcé les mettait en déroute ; la face de Javert apparaissant les pétrifiait.
Tel Ă©tait cet homme formidable.
Javert Ă©tait comme un Ɠil toujours fixĂ© sur M. Madeleine. ƒil plein de soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir, mais il sembla que cela fĂ»t insignifiant pour lui. Il ne fit pas mĂȘme une question Ă  Javert, il ne le cherchait ni ne l'Ă©vitait, et il portait, sans paraĂźtre y faire attention, ce regard gĂȘnant et presque pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bontĂ©.

Extrait des Misérables (PremiÚre partie, Livre cinquiÚme, chapitre V) de Victor Hugo

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