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Kant : la nature est-elle un analogon de l’art ?

La Rédaction
 
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, traduction A. Philonenko, Librairie philosophique Vrin
Article écrit par Robin Guilloux
"La facultĂ© de juger, qui dans l'ordre de nos facultĂ©s de connaĂźtre, constitue un terme intermĂ©diaire entre l'entendement et la raison, possĂšde-t-elle aussi, considĂ©rĂ©e en elle-mĂȘme, des principes a priori ; ceux-ci sont-ils constitutifs ou simplement rĂ©gulateurs (n'indiquant pas ainsi de domaine propre) ; donne-t-elle a priori une rĂšgle au sentiment de plaisir et de peine, en tant que moyen-terme entre la facultĂ© de connaĂźtre et la facultĂ© de dĂ©sirer (tout de mĂȘme que l'entendement prescrit a priori des lois Ă  la premiĂšre , mais la raison Ă  la seconde) : telles sont les questions dont s'occupe la prĂ©sente Critique de la facultĂ© de juger."

Critique de la facultĂ© de juger ou Critique du jugement (allemand : Kritik der Urteilskraft) est un ouvrage philosophique d'Emmanuel Kant, publiĂ© en 1790 On considĂšre en gĂ©nĂ©ral cet ouvrage comme la troisiĂšme grande Ɠuvre de Kant, aprĂšs la Critique de la raison pure et laCritique de la raison pratique, et comme une Ɠuvre fondamentale de l'esthĂ©tique moderne.

Dans cet ouvrage, Kant tente de compléter son systÚme philosophique et de créer un lien entre ses deux premiÚres critiques. Il s'agit de jeter un pont par dessus l'abßme creusé entre l'usage théorique de la raison, qui est au fondement de la connaissance de la nature (Critique de la raison pure), et l'usage pratique de la raison, qui commande toute action morale (Critique de la raison pratique. La premiÚre partie est consacrée à une esthétique (analyse du jugement esthétique), la deuxiÚme partie à une téléologie de la nature.

Emmanuel Kant est un philosophe allemand, fondateur de l’« idĂ©alisme transcendantal ». NĂ© le 22 avril 1724 Ă  Königsberg, capitale de la Prusse-Orientale, il y est mort le 12 fĂ©vrier 1804. Grand penseur de l'AufklĂ€rung, Kant a exercĂ© une influence considĂ©rable sur l'idĂ©alisme allemand, la philosophie analytique, la phĂ©nomĂ©nologie et la philosophie postmoderne. Son Ɠuvre, considĂ©rable et diverse dans ses intĂ©rĂȘts, mais centrĂ©e autour des trois Critiques, Ă  savoir la Critique de la raison pure la Critique de la raison pratique et laCritique de la facultĂ© de juger, fait ainsi l'objet d'appropriations et d'interprĂ©tations successives et divergentes.

Le texte :

"On dit beaucoup trop peu de la nature et de son pouvoir dans les produits organisĂ©s quand on nomme ce pouvoir un analogon de l'art ; car, dans ce cas, on se reprĂ©sente l’artiste (un ĂȘtre raisonnable) comme extĂ©rieur Ă  elle. Elle s’organise bien plutĂŽt elle-mĂȘme et dans chaque espĂšce de ses produits organisĂ©s, en suivant certes dans toute l’espĂšce un seul et mĂȘme modĂšle, mais pourtant aussi avec des Ă©carts appropriĂ©s qu’exige, en fonction des circonstances, la conservation de soi-mĂȘme.

On s’approche peut-ĂȘtre davantage de cette qualitĂ© insondable quand on la nomme un analogon de la vie ; mais, dans ce cas, il faut, ou bien doter la matiĂšre comme simple matiĂšre d’une propriĂ©tĂ© (hylozoĂŻsme) qui entre en contradiction avec son essence, ou bien lui associer un principe Ă©tranger qui serait avec elle en communautĂ© (une Ăąme) : auquel cas, alors, si un tel produit doit ĂȘtre un produit de la nature, ou bien la matiĂšre organisĂ©e se trouve dĂ©jĂ  prĂ©supposĂ©e comme instrument de cette Ăąme, ce qui ne la rend pas plus comprĂ©hensible, ou bien il faut faire de l’Ăąme l’artiste de cette construction et ainsi soustraire le produit Ă  la nature (physique).

La beautĂ© de la nature, parce qu’elle n’est attribuĂ©e aux objets qu’en relation Ă  la rĂ©flexion sur l’intuition externe de ceux-ci, donc uniquement Ă  cause de la forme de leur surface, peut Ă  juste titre ĂȘtre nommĂ©e un analogon de l’art.

Mais une perfection naturelle interne, du type de celle que possĂšdent les choses qui ne sont possibles que comme fins de la nature et qui s’appellent, pour cette raison, des ĂȘtres organisĂ©s, ne se peut penser ni expliquer par aucune analogie avec un quelconque pouvoir physique, c’est Ă -dire naturel, qui soit connu de nous - et dans la mesure oĂč nous appartenons nous-mĂȘmes Ă  la nature au sens large, elle ne peut mĂȘme pas ĂȘtre pensĂ©e et expliquĂ©e par l’intermĂ©diaire d’une analogie oĂč la conformitĂ© avec l’art humain serait prĂ©cise. "


Kant s’interroge dans ce texte sur le rapport entre l’art et la nature. Il se demande si l’analogie que l’on Ă©tablit habituellement entre ces deux rĂ©alitĂ©s, quand on prĂ©tend, par exemple, que « l’art imite la nature » est pertinente.Sa thĂšse est que cette analogie est trop approximative : la nature ne peut pas ĂȘtre vraiment pensĂ©e par analogie avec l’art.

Plan du texte :

1) Depuis : « On dit beaucoup trop peu de la nature » jusqu’Ă  « la conservation de soi-mĂȘme. » : la nature n’est pas Ă  proprement parler un « analogon » de l’art.

2) Depuis : « On s’approche peut-ĂȘtre davantage » jusqu’Ă  « soustraire le produit Ă  la nature (physique) » : Kant se demande si la capacitĂ© auto-organisatrice de la nature est un « analogon » de la vie et Ă©voque les problĂšmes que soulĂšve cette conception.

3) Depuis : « La beautĂ© de la nature » jusqu’Ă  « un analogon de l’art » : la « nature naturĂ©e » est un analogue de l’art

4) Depuis : « Mais une fois perfection naturelle interne » jusqu’Ă  « qui soit connue de nous » : la « nature naturante » n’est pas un analogon de l’art

5) Depuis « et dans la mesure » jusqu’Ă  « l’art humain serait prĂ©cise » : l’entendement humain ne peut pas concevoir (comprendre) la « nature naturante ».

« analogon » appartient au mĂȘme champ sĂ©mantique que le mot « analogie ». En philosophie, un « analogon » signifie « un autre lui-mĂȘme ». « Les pĂątes sont Ă  vrai dire, les nourritures emblĂ©matiques italiennes, l’analogon de la pĂ©ninsule. Les attaquer, c’est saper l’Ă©difice mĂȘme de la civilisation. » (Michel Onfray, Le ventre des philosophes, 1989)

"analogue" est le qualificatif d'un terme qui est par rapport Ă  un autre dans la mĂȘme relation qu'un troisiĂšme par rapport Ă  un quatriĂšme ; ce rapport pouvant ĂȘtre soit un rapport de grandeur mathĂ©matique (ce qui paraĂźt le sens primitif du mot), soit un rapport de situation, de durĂ©e, de finalitĂ©, etc.

Un raisonnement « par analogie » Ă©tablit un lien deux Ă  deux entre quatre Ă©lĂ©ments : A est Ă  B ce que C est Ă  D. Ici : l’artiste est Ă  son Ɠuvre (l’Ɠuvre d’art) ce que le principe organisateur est Ă  la nature.

On conçoit souvent le pouvoir de la nature Ă  l’image de l’art. La nature crĂ©e des formes, des ĂȘtres inanimĂ©s (les minĂ©raux, les Ă©toiles, les planĂštes), des ĂȘtres vivants (les vĂ©gĂ©taux, les animaux). Platon, dans le TimĂ©e, explique que le « dĂ©miurge » est comme un potier qui façonne les formes Ă  partir de la matiĂšre, les yeux fixĂ©s sur les archĂ©types, Ă  l’image de ces derniers.

Mais pour Kant, cette analogie est problĂ©matique, car l’artiste est extĂ©rieur Ă  son Ɠuvre, alors que la nature « s’organise elle-mĂȘme ». Il faut distinguer, selon Spinoza, entre Dieu et la somme totale de tous les phĂ©nomĂšnes individuels (modi) : les phĂ©nomĂšnes forment la nature naturĂ©e (natura naturata) ; Dieu est la nature naturante (natura naturans). Mais il n'y a pas de sĂ©paration extĂ©rieure. Avoir une vue abstraite et superficielle de l'existence telle qu'elle se prĂ©sente aux sens et Ă  l'imagination dans l'apparition isolĂ©e des phĂ©nomĂšnes, c'est pour Spinoza le contrepied de la conception qui la saisit comme substance et au moyen de l'entendement. Tout phĂ©nomĂšne individuel n'est qu'une forme bornĂ©e de l'unique substance infinie et nĂ©e d'une nĂ©gation de la suppression de toutes les autres formes sous lesquelles la substance se prĂ©sente. Toute dĂ©termination particuliĂšre est une nĂ©gation ("omnis determinatio est nĂ©gatio.")

La diffĂ©rence entre l’artiste et la « nature naturante » est que l’artiste est extĂ©rieur Ă  son Ɠuvre, alors que la « nature naturante » crĂ©e les formes pour ainsi dire « de l’intĂ©rieur ».

« en suivant mĂȘme dans toute espĂšce un seul et mĂȘme modĂšle : Kant fait ici allusion Ă  l’une des trois propriĂ©tĂ©s fondamentales du vivant : l’invariance reproductive.

Selon Jacques Monod, l’une des propriĂ©tĂ©s remarquables d'un ĂȘtre vivant est que l'Ă©metteur de l'information exprimĂ©e dans sa structure est toujours un objet identique au premier. Cette propriĂ©tĂ© se nomme reproduction invariante ou simplement invariance.

Kant Ă©voque Ă©galement deux autres caractĂšres du vivant : la tĂ©lĂ©onomie et la morphogĂ©nĂšse autonome. Les ĂȘtres vivants se distinguent de toutes les autres structures de tous les systĂšmes prĂ©sents dans l'univers par une propriĂ©tĂ© appelĂ©e "tĂ©lĂ©onomie".

La téléonomie est la propriété des objets doués d'un projet qu'ils représentent dans leur structure et accomplissent dans leurs performances.

La tĂ©lĂ©onomie est une condition nĂ©cessaire, mais non suffisante car elle ne propose pas de critĂšres objectifs permettant de distinguer les ĂȘtres vivants eux-mĂȘmes des artefacts, produits de leur activitĂ©.

La structure macroscopique d'un artefact (un rayon d'abeille, un barrage Ă©rigĂ© par des castors, une hache palĂ©olithique, un vaisseau spatial...) rĂ©sulte de l'application aux matĂ©riaux qui le constituent de forces extĂ©rieures Ă  l'objet lui-mĂȘme.

La structure d'un ĂȘtre vivant rĂ©sulte d'un processus totalement diffĂ©rent en ce qu'il ne doit presque rien Ă  l'action des forces extĂ©rieures, mais tout Ă  des interactions "morphogĂ©nĂ©tiques" internes Ă  l'objet lui-mĂȘme :

"L'organisme est une machine qui se construit elle-mĂȘme. Sa structure macroscopique ne lui est pas imposĂ©e par l'intervention de forces extĂ©rieures. Elle se constitue de façon autonome, grĂące Ă  des interactions constructives internes. Toute performance ou structure tĂ©lĂ©onomique (orientĂ©e vers une fin) d'un ĂȘtre vivant, quel qu'il soit, peut en principe ĂȘtre analysĂ©e en termes d'interactions stĂ©rĂ©ospĂ©cifiques d'une, de plusieurs ou de trĂšs nombreuses protĂ©ines." (Jacques Monod, Le Hasard et la NĂ©cessitĂ©)

"Par le caractĂšre autonome et spontanĂ© des processus morphogĂ©nĂ©tiques qui constituent la structure macroscopique des ĂȘtres vivants, ceux-ci se distinguent absolument des artefacts, aussi bien d'ailleurs que de la plupart des objets naturels (Ă  l'exception des cristaux) dont la morphologie macroscopique rĂ©sulte en large part de l'action d'agents externes." (ibidem)

L'entendement cherche Ă  comprendre "cette qualitĂ© insondable" qui consiste Ă  crĂ©er des objets douĂ©s d'un projet qu'ils reprĂ©sentent dans leur structure et accomplissent dans leurs performances (tĂ©lĂ©onomie) qui ne doit presque rien Ă  l'action des forces extĂ©rieures, mais tout Ă  des interactions morphogĂ©nĂ©tiques internes Ă  l'objet lui-mĂȘme (morphogĂ©nĂšse autonome), l'Ă©metteur de l'information exprimĂ©e dans sa structure Ă©tant toujours un objet identique au premier (invariance reproductive).

Il a recours au raisonnement par analogie, c'est-Ă -dire qu'il va du connu (l'art, la vie) Ă  l'inconnu (le pouvoir organisateur de la nature) dans l'espoir que l'inconnu ressemble au connu : cette qualitĂ© insondable de la nature est soit un "analogon de l'art : ses productions sont Ă  la nature ce que les Ɠuvres d'art sont Ă  l'artiste, soit un analogon de "la vie" :

"On s’approche peut-ĂȘtre davantage de cette qualitĂ© insondable quand on la nomme un analogon de la vie ; mais, dans ce cas, il faut, ou bien doter la matiĂšre comme simple matiĂšre d’une propriĂ©tĂ© (hylozoĂŻsme) qui entre en contradiction avec son essence, ou bien lui associer un principe Ă©tranger qui serait avec elle en communautĂ© (une Ăąme) : auquel cas, alors, si un tel produit doit ĂȘtre un produit de la nature, ou bien la matiĂšre organisĂ©e se trouve dĂ©jĂ  prĂ©supposĂ©e comme instrument de cette Ăąme, ce qui ne la rend pas plus comprĂ©hensible, ou bien il faut faire de l’Ăąme l’artiste de cette construction et ainsi soustraire le produit Ă  la nature (physique)."

Kant fait allusion Ă  la notion stoĂŻcienne d'hylozoĂŻsme", d'aprĂšs laquelle toute matiĂšre (ulĂ©) est vivante (zĂŽon), soit en elle-mĂȘme, soit en tant qu'elle participe Ă  l'action d'une Ăąme du monde. Kant souligne les difficultĂ©s de ce concept.

Le mot grec "zoon" dans la notion d'hylozoĂŻsme se rapproche plutĂŽt de la notion d'Ăąme ou de forme. La notion est d'inspiration stoĂŻcienne = Dieu, l'Ăąme du monde.

Le mot "vie" traduit ici la notion grecque de "Psuché" (l'ùme, le principe organisateur). La vie entendue comme "Psuché" n'appartient pas à la nature (Phusis), elle l'informe.

Pour Kant, l'hylozoïsme n'explique pas la "qualité insondable" du vivant.

Si, pour expliquer le caractÚre organisé du vivant, j'attribue la "vie" à la matiÚre en tant que telle, j'en contredis le concept.

Si, pour expliquer le caractÚre organisé du vivant, j'introduis une "ùme" :

- Soit on admet que le corps est dĂ©jĂ  organisĂ© par lui-mĂȘme. Mais on ne sait pas comment.

- Soit on postule que c'est l'ùme qui l'organise, mais alors, nous dit Kant, le corps organisé n'est plus un produit de la nature.

Selon Aristote, la matiÚre est la cause la plus évidente, mais la moins connaissable. La matiÚre et la forme sont fondues dans le sunolon, la substance composée.

Et s'il est possible Ă  l'intellect de l'homme de dĂ©gager la forme de la matiĂšre, ce qui rend la connaissance possible, il ne lui est pas possible d'envisager la matiĂšre seule, pure. Elle est le pondĂ©rable, le sensible, le corps d'un animal ou d'une Ɠuvre.

La forme d'un objet, pour Aristote, c'est sa dĂ©finition. Par exemple, ce qui dĂ©finit l'homme, c'est la possession d'une Ăąme ; ainsi, l'Ăąme est la forme du corps. La forme d'une Ɠuvre d'art, c'est l'idĂ©e qu'en a l'artiste.

Pour Aristote, parmi les causes qui rendent compte de l'existence d'un objet quelconque, il y avait la "cause matĂ©rielle" (la matiĂšre dont la chose est faite) et la "cause formelle" (la forme que l'artisan lui donne) ; si nous prenons l'exemple d'un bloc de marbre, la matiĂšre est le marbre brut, la forme peut ĂȘtre celle d'un dieu ou d'un homme. C'est le travail de l'artisan (la cause efficiente) qui donne effectivement au marbre brut telle ou telle forme, mais c'est la cause formelle (l'idĂ©e que l'artisan a dans l'esprit) qui en prĂ©dĂ©termine la forme.

Les catégories d'Aristote, les aitias, les quatre formes de causalité, ce que Leibniz appelle "principe de raison suffisante" permettant de rendre compte du fait qu'une chose est ainsi et pas autrement, s'appliquent aux objets fabriqués par l'homme, mais pas à la Nature (Phusis).

Ce n'est pas en tant qu'ĂȘtre naturel qu'il peut faire l'analogie entre la nature et l'art, mais en tant qu'il est dotĂ© d'un entendement, d'une facultĂ© de raisonner sur des intuitions sensibles, de mettre en Ɠuvre des catĂ©gories Ă  partir des formes a priori de l'aperception transcendantale : le temps et l'espace (notamment la catĂ©gorie de la causalitĂ©).

L'analogie nature/art est illégitime parce que le principe téléologique de la nature est une réalité transcendantale. (cf. Critique de la raison pure)

C'est parce que l'homme appartient Ă  la nature = il est lui-mĂȘme un "produit", Ă  la maniĂšre des objets d'art, qu'il pense la nature en termes de fabrication.

L'analogie que l'homme Ă©tablit entre la nature et l'art n'est pas totalement convaincante parce que l'entendement humain n'est pas infini. Seul un entendement infini pourrait pĂ©nĂ©trer (comprendre) le "mystĂšre de la crĂ©ation", en se comprenant en quelque sorte lui-mĂȘme. L'homme, partie de la nature, crĂ©ature finie dotĂ© d'un entendement fini, dont il a tendance Ă  faire un usage illĂ©gitime en l'appliquant Ă  des rĂ©alitĂ©s transcendantes telle le principe crĂ©ateur de la Nature, Dieu, l'immortalitĂ© de l'Ăąme, etc., pour raisonner de maniĂšre "analogique", donc inappropriĂ©e, pense la crĂ©ation sous la seule forme dont il a l'expĂ©rience, c'est-Ă -dire de l'artisanat (la distinction art/artisanat ne commence Ă  s'Ă©tablir qu'Ă  partir du XVIIIĂšme siĂšcle, cf. l'article de d'Alembert dans l'EncyclopĂ©die et, chez Kant, dans La critique du Jugement).

Kant pense la "vie" dans ce que François Jacob appelle "structure d'ordre deux". Et la pensée d'Aristote reste déterminante dans le domaine du vivant, malgré le dualisme cartésien, alors que le modÚle d'univers aristotélicien et la notion de "gravité" ont été totalement remis en question, d'abord avec Galilée au XVIÚme siÚcle, puis avec Newton au XVIIIÚme en Physique. Ce que nous appelons la "biologie" n'existe pas au XVIIIÚme siÚcle, alors qu'il y a déjà une "Physique". La critique kantienne est inséparable des travaux de Newton sur la gravitation universelle, mais il n'y a pas encore l'équivalent de Newton dans le domaine des "sciences de la vie" (Darwin). La référence de Kant, dans ce domaine est le naturaliste Karl von Linné (la botanique, la classification binominale).

Note : François Jacob met en évidence quatre étapes de l'évolution vers la biologie moderne (la pensée de la Renaissance et de l'ùge baroque étant caratérisée par l'analogie universelle) :

1) au début du XVIIÚme siÚcle : la structure d'ordre un : l'agencement des surfaces visibles.

2) à la fin du XVIIIÚme siÚcle, la structure d'ordre deux : l'organisation qui sous-tend organes et fonctions et finit par se résoudre en cellules.

3) au début du XXÚme siÚcle, la structure d'ordre trois : les chromosomes et les gÚnes.

4) au milieu du XXÚme siÚcle, la structure d'ordre quatre : la molécule d'acide nucléique. sur quoi reposent aujourd'hui la conformation de tout organisme, ses propriétés, sa permanence à travers les générations.

La question de savoir "ce qu'il y a "derriÚre" l'organisation (la téléologie de la nature), n'est pas du domaine de la biologie, mais de la métaphysique et c'est en grande partie à Kant (Critique de la Raison Pure) que nous devons, ce qu'on appelle le "principe d'objectivité".

La principale difficultĂ© du texte de Kant rĂ©side dans le renversement (apparent) de sa position de thĂšse : thĂšse : on ne peut pas (vraiment) penser l'art par analogie avec la nature // antithĂšse : la nature, en tant que "dunamis", puissance crĂ©atrice, se manifeste dans les (certaines) Ɠuvres d'art.

Il faut sans doute comprendre ce paradoxe à la lumiÚre de la définition de la beauté : "le Beau est ce qui plaßt universellement sans concept".

Contrairement Ă  Aristote, Kant opĂšre une distinction qui est propre au siĂšcle des LumiĂšres entre l'artiste et l'artisan. Pour Kant, on peut "expliquer" comment procĂšde l'artisan, mais on ne peut pas expliquer comment procĂšde l'artiste. Si on peut l'expliquer, alors son Ɠuvre n'est pas une vĂ©ritable Ɠuvre d'art.

Pour Kant, le raisonnement par analogie n'est pas satisfaisant car il y a de l'inconnaissable : "J'ai limitĂ© le savoir pour laisser une place Ă  la Foi." : la Nature comme dunamis, puissance productrice, le gĂ©nie de l'artiste qui n'est pas la simple habiletĂ© ou le talent, ainsi que l’Ɠuvre d'art.

Note sur les deux types de jugement chez Kant : jugement réfléchissant et jugement déterminant :

Kant distingue deux types de facultés de juger :

- rĂ©flĂ©chissante quand seul le particulier est donnĂ© [placĂ© devant un objet singulier, le sujet ne dispose que de sa propre rĂ©flexion pour gĂ©nĂ©raliser. La facultĂ© de juger doit alors se donner Ă  elle-mĂȘme un principe, une idĂ©e d'universalisation : Kant l'appelle finalitĂ© naturelle, non parce qu'on la trouve dans la nature (ce qui serait le cas d'une finalitĂ© pratique), mais parce que son unitĂ© est prĂ©supposĂ©e a priori de maniĂšre transcendantale par le sujet. C'est le cas du jugement esthĂ©tique relatif Ă  la beautĂ©. Le jugement esthĂ©tique relatif au sublime fonctionne selon le mĂȘme principe, mais hors de toute finalitĂ©.

- déterminante quand le particulier est donné, et qu'en outre l'universel comme rÚgle, principe ou loi est lui aussi donné empiriquement : placé devant un objet singulier, le sujet dispose d'une rÚgle empirique dont il peut se servir, ce qui donne un moyen de "subsumer" le particulier sous l'universel. C'est le cas du jugement pratique.

Ce principe est subjectif et transcendantal. Il est intérieur à la faculté de juger, et s'applique seulement à sa forme réfléchissante.

Un jugement est une liaison, par la mĂ©diation de la copule, entre un sujet particulier et un attribut universel : Socrate est un homme. Le jugement est dĂ©terminant quand il rĂ©ussit Ă  « subsumer » (= comprendre sous un genre) le particulier sous l’universel. C’est ainsi que le jugement spĂ©culatif est dĂ©terminant, par la mĂ©diation de la matiĂšre de la sensation, quand il soumet l’expĂ©rience sensible, nĂ©cessairement singuliĂšre, Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© des lois de l’entendement ; et le jugement pratique est dĂ©terminant, par l’immĂ©diatetĂ© du l’impĂ©ratif, quand il soumet ma volontĂ©, engagĂ©e dans une situation singuliĂšre, Ă  l’universalitĂ© de la loi de la libertĂ©. Cependant, l’abĂźme qui sĂ©pare maintenant Nature et LibertĂ© rend bien problĂ©matique, et mĂȘme improbable, l’opĂ©ration du jugement dĂ©terminant. Pour franchir cet abĂźme, Kant est donc conduit Ă  poser la possibilitĂ© d’une autre forme du jugement, qu’il nomme alors « jugement rĂ©flĂ©chissant ». Dans le jugement dĂ©terminant, c’est l’universel qui impose sa loi au particulier ; dans le jugement rĂ©flĂ©chissant, c’est inversement le particulier qui, Ă©veillant la curiositĂ© de l’esprit, lui fournit l’occasion d’enfanter des idĂ©es nouvelles. Dans le jugement dĂ©terminant, c’est l’universel qui impose sa loi au particulier, dans le jugement rĂ©flĂ©chissant, c’est inversement le singulier, c'est-Ă -dire le phĂ©nomĂšne sensible, qui suggĂšre Ă  l’entendement un grand nombre d’idĂ©es gĂ©nĂ©rales, et lui donne ainsi beaucoup Ă  penser.

La sollicitation sensible qui est Ă  l’origine du jugement rĂ©flĂ©chissant opĂšre alors selon deux modes. En premier lieu, si nous envisageons le cĂŽtĂ© du sujet, ce peut ĂȘtre le sentiment de plaisir provoquĂ© par la rencontre sensible qui fĂ©conde l’esprit et l’incline Ă  la rĂȘverie, Ă©veillant la sagacitĂ© de l’entendement et suscitant la fantasmagorie de l’imagination. Le jugement rĂ©flĂ©chissant est alors esthĂ©tique, association d’idĂ©es dont la liaison est plus ou moins maĂźtrisĂ©e selon la vigueur de l’entendement et l’intensitĂ© de l’impact de la rencontre sensible (aisthĂȘsis = sensation). En second lieu, si nous envisageons le cĂŽtĂ© de l’objet, il se peut que, par un hasard heureux, le motif de la rencontre Ă©pouse de lui-mĂȘme, par un accord Ă©nigmatique, la forme de l’universel. Tout se passe alors comme si l’objet niait sa diffĂ©rence et se faisait miroir de l’entendement, miroir en lequel l’esprit voit se rĂ©flĂ©chir la forme de sa propre logique, c'est-Ă -dire les catĂ©gories et les principes fondamentaux de l’intelligibilitĂ©. C’est ainsi que certains coquillages reproduisent exactement la courbe de la spirale logarithmique : en ce cas, l’entendement n’a pas Ă  dicter sa loi au phĂ©nomĂšne, mais c’est inversement le phĂ©nomĂšne qui, de lui-mĂȘme, semble Ă©pouser la forme de l’entendement. Le jugement rĂ©flĂ©chissant est alors tĂ©lĂ©ologique (c’est Ă  Christian Wolff qu’on doit l’invention du mot « tĂ©lĂ©ologie »), et semble lĂ©gitimer l’idĂ©e d’une finalitĂ© de la nature elle-mĂȘme, qui apparaĂźt alors non comme le fruit du hasard ou de la causalitĂ© aveugle, mais au contraire comme l’Ɠuvre d’un architecte intelligent.

Toutefois, que le jugement rĂ©flĂ©chissant soit esthĂ©tique ou tĂ©lĂ©ologique, il trouve toujours sa condition de possibilitĂ© dans une singularitĂ© de l’expĂ©rience sensible, singularitĂ© qui consiste en l’accord contingent et nĂ©cessairement Ă©phĂ©mĂšre d’un phĂ©nomĂšne matĂ©riel et d’un besoin de l’esprit, rĂ©conciliant ainsi de façon alĂ©atoire le monde sensible et le monde intelligible, le rĂšgne de l’esprit avec celui de la libertĂ©. C’est ainsi que Kant peut Ă©crire que l’accord qui fournit l’occasion du jugement rĂ©flĂ©chissant est comme une faveur (Gunst) que nous fait la nature (§ 5 et 67). On comprend alors que cette « faveur » apaise la contradiction et l’opposition qui font s’affronter LibertĂ© Ă  Nature, et qu’en les rĂ©conciliant, elle permet de concevoir un passage de l’un Ă  l’autre, c'est-Ă -dire un pont par-dessus l’abĂźme.

(Jacques Dariulat, Introduction à la philosophie esthétique)
par Robin Guilloux

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